{"id":2574,"date":"2022-02-07T04:54:11","date_gmt":"2022-02-07T04:54:11","guid":{"rendered":"https:\/\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\/?page_id=2574"},"modified":"2023-12-27T09:32:01","modified_gmt":"2023-12-27T09:32:01","slug":"un-torrent-la-drome","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\/?page_id=2574","title":{"rendered":"UN TORRENT &#8211; LA DR\u00d4ME"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/logo-HPA-bandeau-mini-nouveau-site.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-6486\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br><br><br><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" width=\"780\" height=\"439\" src=\"https:\/\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/riviere-drome.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2586\" srcset=\"https:\/\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/riviere-drome.jpg 780w, https:\/\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/riviere-drome-300x169.jpg 300w, https:\/\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/riviere-drome-768x432.jpg 768w\" sizes=\"(max-width: 780px) 100vw, 780px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br><br><br><\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Dans cet article vous allez d\u00e9couvrir l&rsquo;histoire de notre rivi\u00e8re, cont\u00e9e par un auteur amoureux du Val de Dr\u00f4me, F\u00e9lix Gr\u00e9goire. R\u00e9cit lyrique mais n\u00e9anmoins r\u00e9aliste \u00e0 lire avec des yeux du XIXe si\u00e8cle.<br><br>Ce texte est paru dans le bulletin de la \u00ab\u00a0Soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;arch\u00e9ologie, d&rsquo;histoire et de g\u00e9ographie de la Dr\u00f4me\u00a0\u00bb sur une p\u00e9riode de 1898 \u00e0 1901.<\/strong><\/em><br><br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-text-color\" style=\"color:#1a04f9\"><strong>UN TORRENT, LA DR\u00d4ME<\/strong><br><\/p>\n\n\n\n<p><br><br>Je dois au grand rien d\u00e9braill\u00e9 de mon pays dr\u00f4mois mon go\u00fbt de solitude et de plein air, mes primes sensations d&rsquo;Alpe, mon vif amour des sources, des arbres, des vieilles pierres, des bonnes gens. D&rsquo;o\u00f9 ces pages.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><br><strong>I<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>LES TORRENTS. LEUR R\u00d4LE. ASPECT G\u00c9N\u00c9RAL DE LA VALL\u00c9E DE LA DR\u00d4ME.<br>SON PASS\u00c9. LE VIEUX VOCONTIUM.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><br><br>La tendre Madame Guyon, de mystique m\u00e9moire, reconnaissait des \u00e2mes dans les torrents. Aujourd&rsquo;hui nous ne sommes plus ni aussi subtils, ni aussi croyants. Mais nous en co\u00fbterait-il beaucoup d&rsquo;admettre la personnalit\u00e9 relative de l&rsquo;eau, de ces eaux vives (font, fleuves, rivi\u00e8res ou ruisseaux) qui marchent, irr\u00e9sistibles, \u00e0 un but, et qui nous charment si d\u00e9licieusement dans leur h\u00e2te chantante ?<br><br>Regardons couler le torrent du haut du pont. N&rsquo;est-il point r\u00e9ellement une expression vivante ? Il na\u00eet, se d\u00e9veloppe et meurt. Il na\u00eet minuscule, soup\u00e7on d&rsquo;eau sous la mousse, boit le lait de maintes fontaines comme maternellement pench\u00e9es vers lui pour le nourrir, puis il se gonfle et se cabre, d\u00e9j\u00e0 fort, prend du large, broie des rocs, saute des rapides, badine entre les prairies, enfin il devient un grand corps, absorbe de droite et de gauche des \u00ab\u00a0rieus\u00a0\u00bb fous pr\u00e9cipit\u00e9s sur lui. Il dessine nettement un val, un pays, tour \u00e0 tour le f\u00e9conde et le d\u00e9vaste, mais en lui imprimant toujours son temp\u00e9rament, son caract\u00e8re. La source jadis fut un dieu. Qui s&rsquo;en \u00e9tonnerait ? N&rsquo;est-elle pas la raison d&rsquo;\u00eatre de l&rsquo;oasis, du hameau, la preuve magnifique et touchante de la vie ? N&rsquo;entendons-nous pas le paysan donner \u00e0 l&rsquo;eau, suivant ses multiples aspects, suivant son bon ou mauvais r\u00f4le toutes sortes d&rsquo;\u00e9pith\u00e8tes chr\u00e9tiennes ? Les savants expliquent quelquefois la nature \u2014 mais les gens simples la comprennent toujours.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/26\/f9\/05\/26f9053ea2a800618376df21453b99fc62b89695.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Le Glandasse<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><br><br>Montons aux Glandas. C&rsquo;est la merveille du Diois. Sauf le mont Aiguille, plus effrayant peut-\u00eatre, rien n&rsquo;\u00e9gale ce fauve, ce fantastique plateau d&rsquo;Arabie miraculeusement suspendu dans les airs. Sa stature est belle \u2014 deux mille vingt-cinq m\u00e8tres \u2014 et, comme la plupart des monts qui l&rsquo;entourent ne lui viennent gu\u00e8re qu&rsquo;\u00e0 la ceinture, Glandas se pr\u00e9sente au-dessus des serres, becs, pics, pots <strong><a href=\"#notes\">(1)<\/a><\/strong>, buts, r\u00e9cifs de toutes couleurs dont la r\u00e9gion tourmente son ciel bleu, telle une terrasse sereine o\u00f9 s&rsquo;observe la vie pastorale et d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on contemple l&rsquo;ancien dioc\u00e8se de Die dans ses hautes et basses paroisses, dans l&rsquo;\u00e9trange chaos jurassique de son territoire.<br><br>L\u00e0, le premier berger venu, avant l&rsquo;homme de science, avant vous, a vu cela, et il a senti s\u00fbrement l&rsquo;\u00e2me de la contr\u00e9e, Il s&rsquo;est expliqu\u00e9 la mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre du torrent. Il en a senti les besoins, les aspirations. Mais ce n&rsquo;est gu\u00e8re qu&rsquo;aux vents du ciel que l&rsquo;homme de la montagne jette ses secrets.<br><br>R\u00e9ellement, ce val de la Dr\u00f4me vu du Glandas, n&rsquo;est autre qu&rsquo;un couloir tortueux, tout en poches, en \u00e9tranglements, en \u00ab\u00a0clus\u00a0\u00bb, sombre, puis lumineux, puis sombre encore, o\u00f9 se blottissent comme ils peuvent les hameaux et les villages, o\u00f9 les villes sont trop modestes pour que rien n&rsquo;en monte jusqu&rsquo;\u00e0 ces hauteurs, o\u00f9 les ruines rutilent, presque f\u00e9roces, encore qu&rsquo;elles n&rsquo;inqui\u00e8tent plus. Car ce val est encombr\u00e9 de rocs et de souvenirs; car l&rsquo;humanit\u00e9 s&rsquo;y montra telle que nous y voyons la nature : violente, excessive, h\u00e9ro\u00efque et trop souvent cruelle. Dans nulle autre r\u00e9gion du Dauphin\u00e9 et m\u00eame de la France, les luttes religieuses ne firent plus de victimes, n\u2019allum\u00e8rent plus d&rsquo;incendies que dans le Diois. C&rsquo;est que le clerg\u00e9 constituait ici \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 lui seul l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment sup\u00e9rieur. L\u2019\u00e9v\u00eaque de Die, seigneur suzerain de sa ville, d\u00e9tenait au moyen-\u00e2ge le pouvoir municipal et judiciaire, ou du moins en disposait pour ses cr\u00e9atures. C&rsquo;\u00e9tait un v\u00e9ritable souverain qui pr\u00e9tendait r\u00e9gler toutes questions politiques. Quand les populations foul\u00e9es, quand les princes voisins humili\u00e9s cherch\u00e8rent \u00e0 secouer le joug, la r\u00e9volution prit tournure religieuse. Et voil\u00e0 pourquoi la ville \u00e9piscopale de Die put devenir un jour l&rsquo;un des remparts du protestantisme, une petite Gen\u00e8ve, le si\u00e8ge d&rsquo;une acad\u00e9mie huguenote longtemps florissante. La vall\u00e9e de la Dr\u00f4me avec ses vall\u00e9es affluentes compte encore aujourd&rsquo;hui pr\u00e8s de dix-huit mille protestants sur cinquante mille \u00e2mes. Elle en comptait trente mille avant la r\u00e9vocation de l&rsquo;\u00e9dit de Nantes.<br><br>Depuis qui sait le temps, comme disent ing\u00e9nument nos villageois, depuis qui sait le temps la Dr\u00f4me est Dr\u00f4me ? Difficile probl\u00e8me que je ne r\u00e9soudrai pas. Car, si \u00e0 l&rsquo;\u00e9gal de l&rsquo;homme, un cours d&rsquo;eau n&rsquo;a pas la dur\u00e9e, il a une dur\u00e9e aupr\u00e8s de laquelle nos jours ne sont rien. D&rsquo;ailleurs, et j&rsquo;en ai bien du regret, la sp\u00e9cialit\u00e9 du g\u00e9ologue me manque, et je n&rsquo;ai gu\u00e8re davantage celle de l&rsquo;arch\u00e9ologue et de l&rsquo;historien. Je n&rsquo;essaierai donc d&rsquo;\u00e9crire ici tout bonnement que ce que j&rsquo;ai vu et senti, ce que j&rsquo;ai pu saisir des particularit\u00e9s sociales et morales, des caract\u00e8res locaux de cette r\u00e9gion si pittoresque et si vari\u00e9e, \u00e0 laquelle je garde une \u00e2me d\u00e9vote.<br><br>11 est infiniment probable que la vall\u00e9e de la Dr\u00f4me \u2014 ride \u00e0 peine sensible parmi l&rsquo;expansion alpestre \u2014 a subi la plupart des ph\u00e9nom\u00e8nes que les g\u00e9ologues attribuent \u00e0 cette expansion. Le fonctionnement d&rsquo;un cours d&rsquo;eau est un de ces ph\u00e9nom\u00e8nes tellement familier \u00e0 nos yeux que nous cherchons \u00e0 peine \u00e0 nous l&rsquo;expliquer. Et sans doute, les anciens qui ignoraient \u00e0 peu pr\u00e8s la g\u00e9ologie, furent durant le cours des si\u00e8cles, les spectateurs charm\u00e9s et muets de pareils ph\u00e9nom\u00e8nes. Aujourd&rsquo;hui, nous savons \u00e0 peu pr\u00e8s comment se fa\u00e7onna \u00e0 l&rsquo;origine le couloir d&rsquo;une vall\u00e9e, comment se f\u00eet apr\u00e8s des tressaillements sans nombre, des retraits, des surrections, le sinueux chemin d&rsquo;eau, et comment il trouve, de par la relation \u00e9troite entre les divers agents atmosph\u00e9riques, de par les rapports certains entre la terre et l&rsquo;oc\u00e9an, une alimentation constante. Le fonctionnement de notre Dr\u00f4me n&rsquo;a eu lieu, on le con\u00e7oit, qu&rsquo;\u00e0 la suite des diverses r\u00e9volutions qui marqu\u00e8rent chacun des \u00e2ges pr\u00e9historiques, puis, apr\u00e8s sa constitution parfaite, le glacier(2) vint, inattendu, inexpliqu\u00e9, terrible, fermant sources et fontaines, reculant jusqu&rsquo;au Rh\u00f4ne \u00e0 Valence, peut-\u00eatre beaucoup plus bas jusqu&rsquo;\u00e0 Pierrelatte ou jusqu&rsquo;\u00e0 Avignon toute la contr\u00e9e, l&rsquo;effa\u00e7ant du monde sous sa dalle immense. Enfin, le glacier remonta, le pays se reprit \u00e0 vivre, le torrent coula de nouveau \u00e0 l&rsquo;air libre, et peut-\u00eatre qu&rsquo;\u00e0 ce moment-l\u00e0 parurent les premiers hommes de la vall\u00e9e : les Pr\u00e9voconciens.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/59\/2d\/59\/592d595a4379e133717a2a39f435147eecf7ac6b.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>La source de la Dr\u00f4me (photo Dominique Bard)<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br><br>La Dr\u00f4me, enfant sauvage et sournois, a eu naturellement, comme tous les cours d&rsquo;eau de l&rsquo;ancien monde, ses historiographes. Depuis les Romains, familiaris\u00e9s avec elle de haute antiquit\u00e9 et qui connaissaient fort bien son caract\u00e8re inconstant, on peut dire qu&rsquo;elle n&rsquo;a cess\u00e9 de faire parler d&rsquo;elle. G\u00e9ographes, historiens, ing\u00e9nieurs, hommes de loi, arch\u00e9ologues, \u00e9conomistes, et enfin \u00e9rudits de tout poil se sont occup\u00e9s et pr\u00e9occup\u00e9s de l\u00e0 Dr\u00f4me. Rien de plus intransigeant, on le sait, que le moyen-\u00e2ge, sur les questions de fronti\u00e8res, de bornage, de licences, de droits. Notre torrent ne faillit point \u00e0 son caract\u00e8re durant l&rsquo;\u00e2pre p\u00e9riode et il faudrait un volume pour \u00e9num\u00e9rer les disputes \u2014 presque toujours occasions de guerres \u2014 dont il fut l&rsquo;objet.<br><br>En ce qui concerne les vieux Voconces, anc\u00eatres des Diois, Mr Camille Jullian nous pr\u00e9sente ce vaste agglom\u00e9rat, comme \u00a0\u00bb un \u00eelot de traditions celtiques, de m\u00eame que Marseille \u00e9tait une enclave grecque, au milieu de colonies romaines et latines.\u00a0\u00bb<br><br>\u00a0\u00bb Dans la r\u00e9gion de l&rsquo;Ouv\u00e8ze et de la Dr\u00f4me, dit encore le m\u00eame \u00e9crivain, la nation celtiques des Voconces pr\u00e9sentaient ses trois villes de Luc, de Die et de Vaison. Les Gaulois, hommes et dieux y r\u00e9gnaient \u00e0 peu pr\u00e8s en ma\u00eetres. Ils occupaient les montagnes, laissant la plaine et les bords du grand fleuve aux Romains. Les Voconces d&rsquo;ailleurs, n&rsquo;en aimaient pas moins que ces derniers, les choses et les arts de l&rsquo;Italie, et les bords de l&rsquo;Ouv\u00e8ze et de la Dr\u00f4me \u00e9taient couverts de villages et de villas o\u00f9 se montraient les \u00e9l\u00e9gances d&rsquo;un luxe tout arl\u00e9sien. \u00a0\u00bb Ajoutons que Die, Vaison, et peut-\u00eatre quelques autres villes moins notables, avaient un cirque et un th\u00e9\u00e2tre et leurs curateurs de jeux, que les routes du Vocontium \u00e9taient parmi les plus fr\u00e9quent\u00e9es des Alpes et nous aurons un tableau fid\u00e8le quoique restreint de ce vaste groupement.<br><br>La Dr\u00f4me, avec ses dieux indig\u00e8nes, ses traditions romaines de la plaine, celtiques de la montagne, semble la veine la plus pure de notre vieux Dauphin\u00e9, et tandis que la plupart des torrents alpestres semblent emporter irr\u00e9m\u00e9diablement dans leur flot ce qui subsiste du pass\u00e9, elle, para\u00eet demeurer fid\u00e8le \u00e0 son \u00e2me ancienne, ou du moins, elle se d\u00e9fend encore. Ses peuples parlent fran\u00e7ais, mais ils aiment \u00e0 chanter et \u00e0 rire en patois, et ce patois est une langue gaillarde et un peu rude qui fleure bon la montagne, qui r\u00e9v\u00e8le tout de suite la race dans son intimit\u00e9 charmante.<br><br>(1) Pot (podium), synonyme de puy, mot qui sert \u00e0 d\u00e9signer un grand nombre de pics de l&rsquo;Auvergne.<br>(2) P\u00e9riode glaci\u00e8re dont l&rsquo;existence a \u00e9t\u00e9 affirm\u00e9e par tous les savants.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/f3\/57\/fa\/f357fa48a6606000faf19896468d4d2a1b7557e4.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>La transhumance\u00a0\u00bb Aquarelle de Christian Cisterne<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>II<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>PLASTIQUE DU DIOIS. SA CARACT\u00c9RISTIQUE. LE CHEMIN D&rsquo;HANNIBAL. ANCIENNES FOR\u00caTS. EFFETS DE LA D\u00c9FORESTATION. LA DR\u00d4ME NAVIGABLE. LE CHEMIN DE FER DE LIVRON A VEYNES. CLIMAT.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><br><br>Le Diois est rude. Une houle tumultueuse de cimes fi\u00e8res, de cirques d\u00e9chir\u00e9s, de plateaux sauvages, de roches bizarres, d&rsquo;escarpements inou\u00efs, de cha\u00eenons enchev\u00eatres, entrechoqu\u00e9s, souvent sans direction apparente, sans soudure appr\u00e9ciable et sans une plaine vraiment digne de ce nom ; houle crisp\u00e9e surtout vers le Levant, et encore assez moutonnante au Couchant pour soulever en regard du Rh\u00f4ne l&rsquo;admirable vague de Rochecolombe, haute de neuf cents m\u00e8tres, voil\u00e0 sa plastique. C&rsquo;est le calcaire des monts de Grenoble, si fiers de tournure et proches parents du Jura par la constitution. Et le Diois pr\u00e9sente d&rsquo;ailleurs la plupart des accidents jurassiques : gouffres, cassures vives, forteresses saisissantes portant cr\u00e9neaux et redans, fontaines de cristal, pertes de rivi\u00e8res, ch\u00e2teaux d&rsquo;eau charmants. Mais le Jura, de toute gr\u00e2ce, de toute fra\u00eecheur, est dans l&rsquo;ensemble trop uniforme. Ses ballons, ses plateaux les plus \u00e9lev\u00e9s ont m\u00eame caract\u00e8re, m\u00eames lignes onduleuses et molles. Ici, toutes les formes, toutes les postures \u2014 et elles sont infinies \u2014 de la montagne, et d\u00e9j\u00e0 Tardent midi les dore, les \u00e9tiquette de noms d&rsquo;une sonorit\u00e9 particuli\u00e8re. Nombre de hautes croupes s&rsquo;appellent serres, et c&rsquo;est le nom des cha\u00eenes espagnoles(1). Pour d&rsquo;autres, la gaillardise dauphinoise se donne librement carri\u00e8re. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;un passage curieux et peu fr\u00e9quent\u00e9, o\u00f9 prend sa source le ruisseau de Grimone, en vue de la Croix-Haute, se baptise col de Vente-Cul. Et ces d\u00e9signations pittoresques du populaire ne s&rsquo;en tiennent pas \u00e0 la montagne. Elles caract\u00e9risent tout aussi bien la for\u00eat, le pr\u00e9, le champ, la fontaine, le ruisseau, le torrent, la ferme, le hameau, le village. D&rsquo;instinct, l&rsquo;homme d&rsquo;autrefois donnait signification r\u00e9elle aux choses de la nature. L&rsquo;Embout, c&rsquo;est le nombril, le village situ\u00e9 de telle fa\u00e7on qu&rsquo;il fait cicatrice dans le paysage. La B\u00e9gude, l&rsquo;endroit o\u00f9 l&rsquo;on s&rsquo;arr\u00eate pour boire. La Besantie, un pays gris ayant la forme ou la couleur du g\u00e2teau de ma\u00efs dauphinois. Le Merdari, c&rsquo;est le ruisseau \u00ab\u00a0brenneux\u00a0\u00bb o\u00f9 chacun se soulage et que les orages nettoient. Tandis que les pierrailles du Rieusec et de Brame-Vache hurlent la soif.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/85\/10\/86\/851086f112e5a51964a272afaa83b50e8a9bd38e.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Rochecolombe et les Trois Becs<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br><br>Le Diois, dans les plis de ses monts, cache des merveilles. Il n&rsquo;a pas, il est vrai, les neiges \u00e9ternelles et c&rsquo;est grand dommage pour la constance de ses rivi\u00e8res aussi bien que pour la majest\u00e9 de ses panoramas. Mais si ses roches s&rsquo;effacent devant les gloires \u00e9tincelantes du Pelvoux et de Belledonne, on les sent aussi plus pr\u00e8s de soi, et disons le mot, plus humaines. De plus, on les contemple avec fruit, chose rare et dangereuse sur les g\u00e9ants alpestres. Quelques-uns des d\u00e9fil\u00e9s dr\u00f4mois comptent parmi les plus admirables de France, s&rsquo;ils n&rsquo;en sont pas les plus c\u00e9l\u00e8bres, et ses portes, arcs de triomphe naturels, s&rsquo;ouvrant tout-\u00e0-coup sur la f\u00e9erie verte de vall\u00e9es idylliques, n&rsquo;ont de rivales dans aucune Alpe.<br><br>Point de lac. Ces nappes transparentes que l&rsquo;on rencontre parfois dans l&rsquo;Is\u00e8re et dans les Hautes-Alpes \u00e0 plus de six mille pieds ne pourraient tenir ici. Le sol cribl\u00e9 de trous, f\u00eal\u00e9, fissur\u00e9, prodigieusement perm\u00e9able, et qui a d\u00fb l&rsquo;\u00eatre beaucoup moins jadis, n&rsquo;assemble aucun de ces miroirs si chers aux touristes et qui doublent tout aussit\u00f4t la beaut\u00e9 d&rsquo;un site. Par contre, des grottes profondes, dont quelques-unes tr\u00e8s imparfaitement explor\u00e9es, rec\u00e8lent stalactites et stalagmites. Il en est maintenant qui approvisionnent de glace certaines localit\u00e9s, d&rsquo;autres qui vomissent subitement le flot de toute une rivi\u00e8re.<br><br>Le Diois enfonce une sorte de coin entre l&rsquo;Is\u00e8re et les Hautes-Alpes, et par l\u00e0 vient battre contre l&rsquo;escarpe haillonneuse et hautaine du D\u00e9voluy. C&rsquo;est son dernier bouillonnement, et il y met toute sa fougue. L\u00e0, des montagnes, d\u00e9v\u00eatues par l&rsquo;homme et rudoy\u00e9es par les vents et les averses, l\u00e8vent leurs t\u00eates chauves entre deux mille et deux mille cinq cents m\u00e8tres. A leurs pieds s&rsquo;\u00e9tale le ravissant paysage de Lus-la-Croix-Haute qu&rsquo;on n&rsquo;oublie jamais une fois qu&rsquo;on l&rsquo;a vu. Des villages tout luisants de bonheur et de sant\u00e9, des ruisseaux d&rsquo;argent, des rocs feutr\u00e9s de mousse, d&rsquo;ondoyantes prairies, et comme fond de tableau le vert grave des sapins et des m\u00e9l\u00e8zes escaladant le lilas gris du Lauzon, de Costebelle, de L&rsquo;Aigli\u00e8re, du Rama et des Aiguilles, cette heureuse et salutaire nature non seulement vous r\u00e9jouit les yeux, mais vous prend aussi l&rsquo;\u00e2me parla magnificence de son repos, par l&rsquo;impression forte de sa vie simple et combl\u00e9e. Le col de la Croix-Haute (1179 m\u00e8tres) est le plus haut point de la ligne ferr\u00e9e de Grenoble \u00e0 Marseille. Par son ma\u00eetre courant le Trabu\u00ebch, plus tard grand Bu\u00ebch, cette r\u00e9gion s&rsquo;\u00e9goutte tout enti\u00e8re dans la Durance. De m\u00eame, la Vernaison, la V\u00e8bre, l&rsquo;Ou\u00efe, rivi\u00e8res dioises pour tout ou partie, ne s&rsquo;\u00e9panchent pas dans la Dr\u00f4me et travaillent pour le compte d&rsquo;autres affluents ou sous-affluents du Rh\u00f4ne.<br><br>Notons en passant que la commune de Lus-la-Croix-Haute, plus vaste que Paris, est avec ses neuf mille hectares(2), l&rsquo;une des plus amples de France et, avec ses quinze hameaux, l&rsquo;une des plus sporadiques.<br><br>Nous l&rsquo;avons vu, la civilisation gagna de bonne heure le pays. C&rsquo;est que l&rsquo;entaille de la vall\u00e9e de la Dr\u00f4me, malgr\u00e9 ses \u00ab\u00a0clus\u00a0\u00bb, ses \u00e9tranglements, s\u00e9parant la bousculade des monts en deux parties franches, forme en r\u00e9alit\u00e9 un sillon de p\u00e9n\u00e9tration remarquable. Par cet escalier facile, ouvert largement sur la rive gauche du grand fleuve, chemin du pain et aussi des guerres, on pouvait gagner le c\u0153ur m\u00eame de la r\u00e9gion alpestre.<br><br>Du Rh\u00f4ne au pied du col de Cabre, en effet, sur une distance de pr\u00e8s de vingt-cinq lieues, c&rsquo;est \u00e0 peine si l&rsquo;on s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve de six cents m\u00e8tres, soit un peu plus de la moiti\u00e9 de l&rsquo;altitude totale de ce col au-dessus des mers. Mont\u00e9e fort douce en somme et que d\u00e9passent de beaucoup les routes du plateau central, des d\u00f4mes et des puys.<br><br>Frapp\u00e9s de ces avantages, certains historiens n&rsquo;ont pas h\u00e9sit\u00e9. Ils ont fait \u00e0 notre vall\u00e9e l&rsquo;honneur de la visite du grand Hannibal marchant sur Rome. Ils ont supput\u00e9 ses \u00e9tapes, l&rsquo;imagination mont\u00e9e en croupe et galopant avec les brillants cavaliers numides. Ainsi, des Africains v\u00e9h\u00e9ments, des \u00e9l\u00e9phants, tours ambulantes et offensives auraient bu \u00e0 notre Dr\u00f4me, plus de deux si\u00e8cles avant J\u00e9sus-Christ ! Version plus vraisemblable dans tous les cas que celle du passage par la vall\u00e9e de l&rsquo;Is\u00e8re. Mais il nous en faut rabattre, d\u00fbt notre amour-propre en subir quelque atteinte. M. Louis Montlahuc a consacr\u00e9 vingt ans de sa vie \u00e0 \u00e9tudier la question, il conna\u00eet toutes les vall\u00e9es et tous les cols de nos petites Alpes, et fort de son exp\u00e9rience autant que d&rsquo;un examen scientifique approfondi, il affirme : Hannibal est pass\u00e9 par l\u00e0, il n&rsquo;a pu passer autre part. Avec un flair tout dauphinois, l&rsquo;auteur \u00e9vente les traces carthaginoises et nous m\u00e8ne \u00e0 la suite du guerrier dans les plaines du P\u00f4.<br><br>\u00a0\u00bb Il est probable, dit M. Montlahuc, que le Carthaginois eut d&rsquo;abord l&rsquo;intention de passer par Dea Augusta, o\u00f9 la voie \u00e9tait plus battue, o\u00f9 la vall\u00e9e est plus large, mais en g\u00e9n\u00e9ral habile, avant de se mettre en marche d&rsquo;Espagne, il voulut s&rsquo;allier tous les petits chefs gaulois, sur les terres desquels il devait passer. Dans ce but, et celui aussi de reconna\u00eetre la route, il avait d\u00e9p\u00each\u00e9 des courriers \u00e0 tous ces petits rois. A l&rsquo;exception des Voconces du Nord qui occupaient la vall\u00e9e de la Dr\u00f4me et avaient Dea Augusta (3) pour capitale, tous promirent leur concours et le passage. \u00ab\u00a0<br><br>L&rsquo;auteur d\u00e9nonce plaisamment le cas de ces historiens qui, mettant en pratique le proverbe : Tout chemin m\u00e8ne \u00e0 Rome, ont eux-m\u00eames, de leur cabinet de travail et sans jamais avoir foul\u00e9 un pays d&rsquo;Alpe, trac\u00e9 sentencieusement son chemin \u00e0 Hannibal. N&rsquo;ayant pas r\u00e9ussi \u00e0 retrouver la rivi\u00e8re appel\u00e9e \u00ab\u00a0cyapokr\u00a0\u00bb par Polybe, ils en imputent la faute au texte m\u00eame : Scoras, c&rsquo;est une erreur, \u00e9crivent-ils, c&rsquo;est Isaras (l&rsquo;Is\u00e8re) que Polybe aura voulu mettre.<br><br>Or, la grande affaire \u00e9tait surtout de retrouver ce Scoras, mais de fa\u00e7on honn\u00eate et sans accuser les textes. Et ce Scoras, si d\u00e9concertant, M. Louis Montlahuc a fini par le d\u00e9couvrir. Fils des monts de la Dr\u00f4me, c&rsquo;est l&rsquo;Aygues, dont la d\u00e9nomination ancienne transpara\u00eet clairement dans l&rsquo;Esclate, une des branches m\u00e8res de la rivi\u00e8re de Nyons. Et voil\u00e0 fix\u00e9 pour toujours, ce semble, un des points de l&rsquo;histoire les plus d\u00e9battus, les plus d\u00e9courageants. Mais on en glosera encore&#8230;.<br><br>(1) Les sierras.<br>(2) 8820 hectares<br>(3) Au temps d&rsquo;Annibal, cette capitale \u00e9tait plut\u00f4t Luc.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/f8\/77\/02\/f877027da46e8ce0d9472fb5592d567cd1eafd45.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Le Diois (Photo : Olivier Cazenave, Corinne Masson )<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br><br>L\u2019\u0153uvre de civilisation dans la montagne fut h\u00e9las souvent, trop souvent, l\u2019\u0153uvre de destruction. Qui croirait \u00e0 voir le Diois si nu, si pierreux, si ardent, si fauve, qu&rsquo;il fut jadis noir de for\u00eats ? Presque partout le bois y effa\u00e7ait la roche, noyant d&rsquo;un vert implacable plis, replis et vallons. Des cimes que nous voyons chauves, aucune qui ne f\u00fbt magnifiquement encapuchonn\u00e9e. D&rsquo;ailleurs, \u00e0 tout prendre, la Gaule n&rsquo;\u00e9tait-elle pas, comme sont encore des parties de l&rsquo;Afrique et de l&rsquo;Am\u00e9rique, une mer d&rsquo;ombre \u00e9paisse et sauvage, une mer dans laquelle l&rsquo;\u00e9tranger ne se risquait qu&rsquo;en tremblant et cuirass\u00e9 du triple airain du po\u00e8te? A l&rsquo;imitation de leur sol, les gaulois \u00e9taient chevelus comme aucuns barbares. Mais si les cheveux repoussent, les for\u00eats ne reviennent pas, et il semble que ce si\u00e8cle ait entrepris de pousser \u00e0 bout hommes, animaux et choses.<br><br>Seul alors peut-\u00eatre parmi les fleuves de notre patrie, le Rh\u00f4ne pr\u00e9sentait une voie commerciale, active, battue de Ph\u00e9niciens ou de Massiliotes, et les emporium du Rh\u00f4ne dataient-ils m\u00eame de toute antiquit\u00e9. Partout ailleurs, les vieux, les durs l\u00e9gionnaires sentaient leur c\u0153ur chavirer \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer dans celte Hercynie. Les Voconces, sans grands besoins, ayant herbage dans les bas-fonds et glandage sur les coteaux, menant une vie simple et de tout point conforme \u00e0 la nature du lieu, firent peu de mal \u00e0 la for\u00eat, prot\u00e9g\u00e9e d&rsquo;ailleurs par une multitude de divinit\u00e9s topiques, par les croyances touchantes aux esprits de l&rsquo;arbre et de la source. Ils \u00e9taient surtout pasteurs, chasseurs et p\u00eacheurs, et s&rsquo;ils se livraient \u00e0 des \u00e9changes avec les trafiquants du Rh\u00f4ne ou avec leurs voisins de la haute montagne, c&rsquo;\u00e9tait occasionnellement et relativement \u00e0 un petit nombre d&rsquo;objets. Les m\u0153urs d&rsquo;un peuple, sans commerce et sans relations ext\u00e9rieures, ne s&rsquo;alt\u00e8rent pas. Elles restent \u00e0 peu pr\u00e8s immuables.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/74\/1c\/18\/741c1812f26a30cee8c2ef3cc7e7d8bd5c22be7e.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Abbaye de Valcroissant dans le Diois<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br><br>Un fait digne de remarque dans l&rsquo;antiquit\u00e9, c&rsquo;est l&rsquo;am\u00e9lioration sociale r\u00e9sultant de leurs d\u00e9faites chez la plupart des nations vaincues. Avec les Romains, ma\u00eetres de la Gaule, les conditions de la vie devaient changer fatalement dans cette vaste contr\u00e9e. Nos anc\u00eatres, vaincus des premiers, furent des premiers aussi \u00e0 recueillir ces avantages moraux. Sans perdre leur originalit\u00e9, leur vieux fond celto-ligurien, ni cette humeur grivoise dont nos Diois actuels semblent avoir h\u00e9rit\u00e9, ils subirent l&rsquo;impulsion latine, ils adoucirent leurs fa\u00e7ons barbares, prirent go\u00fbt au bien-\u00eatre et aux choses de la civilisation. Une grande route \u00e9tablie le long de la vall\u00e9e unit les villes principales d&rsquo;Augusta (Aouste), Darentiaca (Saillans), Dea (Die) et Luco (Luc) avec Valentia et Vienna d&rsquo;une part, et de l&rsquo;autre avec Milan et les Alpes par le col de Cabre (Gaura Mons) et le mont Gen\u00e8vre (Matrona Mons). En peu de temps, la population doubla, et alors commenc\u00e8rent, contre ces drus ombrages dont les l\u00e9gions s&rsquo;effrayaient jadis, des violences constantes, terribles, administratives en quelque sorte. Sur ces terres nouvelles o\u00f9 les \u00e9migrants succ\u00e9daient aux \u00e9migrants, il fallait s&rsquo;\u00e9tablir et vivre, et on ne le pouvait qu&rsquo;en repoussant au fur et \u00e0 mesure la for\u00eat partout ma\u00eetresse. Bient\u00f4t, l&rsquo;on vit les cultures assi\u00e9ger les coteaux et verdoyer la vigne sur toute pente bien orient\u00e9e. Le bl\u00e9 et le seigle frissonnaient autour des villes et des villages.<br><br>Pourtant, la part de l&rsquo;ombre \u00e9tait encore belle au Moyen \u00e2ge. Elle couvrait toute cime un peu fi\u00e8re, elle cernait d&rsquo;une solitude immense l&rsquo;abbaye, parfois aussi le ch\u00e2teau fort et le village. Cela g\u00eanait. Pour faciliter leurs op\u00e9rations, catholiques et protestants, durant les guerres religieuses, br\u00fbl\u00e8rent des milliers et des milliers d&rsquo;hectares. De nos jours, par leurs ch\u00e8vres impatientes, \u00e0 la dent jamais lasse, par leurs troupeaux b\u00ealants, par la mise en coupe r\u00e9gl\u00e9e du noyer et du ch\u00eane, les paysans ont consomm\u00e9 la ruine de l&rsquo;arbre. Et la ruine de l&rsquo;arbre, c&rsquo;est la ruine de la montagne, c&rsquo;est la mort de l&rsquo;oiseau, c&rsquo;est le soleil qui fane toute culture, c&rsquo;est la font qui se ferme, c&rsquo;est la d\u00e9solation, c&rsquo;est l&rsquo;exode de la vie.<br><br>Sur certains points, le Diois, fait de schistes sans consistance, qui n&rsquo;ont, pour les retenir, ni gazon, ni plantes, ni arbres, se disloque tout-\u00e0-coup sous les orages diluviens, et d\u00e9gringole et saute p\u00eale-m\u00eale avec le flot gris de ses torrents, jusqu&rsquo;au Rh\u00f4ne, jusqu&rsquo;\u00e0 la mer. Sur d&rsquo;autres points, ce sont des canonnades ou avalanches de pierres : un bloc roule qui en entra\u00eene un autre, et les rocs, comme mus par une puissance diabolique, bondissent et p\u00e9taradent avec un bruit terrible, arrachant avec eux et entra\u00eenant dans la plaine une bande de l&rsquo;\u00e9piderme du mont.<br><br>Qui ne voit dans ces ph\u00e9nom\u00e8nes, les repr\u00e9sailles de la nature? Qui ne sent, dans le pr\u00e9caire \u00e9quilibre de certaines roches, le ch\u00e2timent des m\u00e9faits humains? Le berger qui passe au pied de ces escarpements branlants, arr\u00eate sa chanson et se h\u00e2te. Quand il est hors d&rsquo;atteinte, il se retourne et jette une injure \u00e0 l&rsquo;impassible mont qui l&rsquo;a \u00e9pargn\u00e9. Les Italiens ont un joli mot pour peindre ce sentiment-l\u00e0 : \u00a0\u00bb Le p\u00e9ril pass\u00e9, disent-ils, on se moque du saint. \u00ab\u00a0<br><br>Qu&rsquo;\u00e9tait la Dr\u00f4me de l&rsquo;ancien Diois magnifiquement v\u00eatu de for\u00eats ? On la suscite sans peine. Quoique capricieuse d\u00e9j\u00e0 et sujette \u00e0 des col\u00e8res, elle versait au Rh\u00f4ne un flot plus abondant et surtout plus \u00e9gal qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui. Elle avait un lit moins large et mieux rempli et elle ne se tra\u00eenait pas, comme nous la voyons les \u00e9t\u00e9s, parmi des blancheurs r\u00e9verb\u00e9rantes de gr\u00e8ves, maigre, us\u00e9e, folle, esquivant \u00e0 grand&rsquo;peine la tra\u00eetrise des graviers. C&rsquo;\u00e9tait une assez gaillarde comm\u00e8re ayant ses lunes certes, mais serviable et d&rsquo;humeur suffisamment \u00e9gale. Sa vivacit\u00e9 m\u00eame tournait au profit de son entourage.<br><br>L\u00e2chons le mot : la Dr\u00f4me portait bateau au temps des Voconces et bien avant dans le Moyen \u00e2ge. Et tant pis pour l&rsquo;\u00e9pigraphie qui n&rsquo;a point encore exhum\u00e9 la bienheureuse pierre probante. C&rsquo;est assez de son affirmation cat\u00e9gorique en ce qui concerne les deux cours d&rsquo;eau voisins de l&rsquo;Ard\u00e8che et de l&rsquo;Ouv\u00e8ze pour nous permettre d&rsquo;affirmer aussi par simple comparaison. Attribuer le caract\u00e8re de navigabilit\u00e9 \u00e0 ces deux rivi\u00e8res, et le refuser \u00e0 la Dr\u00f4me, cela ne para\u00eet pas possible et la plus superficielle observation s&rsquo;y refuse. En effet, le superbe torrent Gavoit, \u00e0 peine aussi long que le n\u00f4tre, dans une conque \u00e0 peine sup\u00e9rieure, offre une pente autrement consid\u00e9rable, ce qui n&rsquo;est pas pour faciliter la batellerie ; de plus, cette pente tortueuse \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame se r\u00e9partit de fa\u00e7on fort in\u00e9gale. Quant au \u00ab\u00a0rieu\u00a0\u00bb des Baronnies, qui ne draine qu&rsquo;un fort \u00e9troit bassin, ce serait un tr\u00e8s pauvre sire, s&rsquo;il n&rsquo;avait le bon esprit de tomber \u00e0 point dans la Sorgues, attachant ainsi sa maigre fortune \u00e0 l&rsquo;urne immortelle de Vaucluse. Enfin, dans un acte de 1450, le Dauphin Louis (depuis Louis XI) dit que la Dr\u00f4me \u00e9tant navigable, lui appartient comme seigneur sup\u00e9rieur et comte de Valentinois et de Diois et nullement \u00e0 autre part, ce qui est un droit de r\u00e9galle.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/1e\/ff\/f2\/1efff2d09edc2da579249cf4170d44dad076f6a9.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Cano\u00ebs sur la Dr\u00f4me \u00e0 Aouste sur Sye<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br><br>Ainsi, nos anc\u00eatres descendaient la Dr\u00f4me dans des barques plates \u00e0 faible tirant d&rsquo;eau, de Die au moins jusqu&rsquo;au Rh\u00f4ne. &lsquo;Les routes, avant la grande voie romaine de Valence au col de Cabre, n&rsquo;existaient pas, \u00e0 peine des sentiers ou mieux des fray\u00e9s, c&rsquo;est-\u00e0-dire de dangereux chemins cr\u00e9\u00e9s seulement par l&rsquo;habitude qu&rsquo;on avait \u00e0 y passer, et non par le travail de l&rsquo;homme. De tels chemins sont fr\u00e9quents encore dans nos montagnes o\u00f9 l&rsquo;on utilise m\u00eame, pour se rendre d&rsquo;un village \u00e0 un autre, le lit dess\u00e9ch\u00e9 d&rsquo;un torrent, le fond d&rsquo;un ravin. Les raccourcis, les accronches, joignant les lacets des grandes routes, ne sont autres le plus souvent que des voies anciennes.<br><br>Par exemple, quand ils voulaient revenir chez eux, les bateliers de la Dr\u00f4me devaient sans doute se transformer en muletiers, la rivi\u00e8re \u00e9tant trop rapide pour pouvoir \u00eatre utilis\u00e9e \u00e0 la remonte.<br><br>Tout us\u00e9 qu&rsquo;il est, le Diois donne encore refuge \u00e0 l&rsquo;ours. L\u00e0, parmi les vestiges superbes de for\u00eats mill\u00e9naires, bois inaccessibles, brousses inconnues, rocs hirsutes, Martin vit son roman d&rsquo;ermite. Le mal l\u00e9ch\u00e9 vaut mieux, cent fois, que sa r\u00e9putation. L&rsquo;homme, pour excuser son plaisir de d\u00e9truire, \u00e0 toujours dit du mal des b\u00eates, et dans les histoires d&rsquo;ours on peut toujours \u00eatre certain que c&rsquo;est l&rsquo;homme qui a le mauvais r\u00f4le. Il est des soirs o\u00f9 le bon lourdaud s&rsquo;ennuie dans sa solitude. Que se passe-t-il alors dans son \u00e2me na\u00efve et peu complexe ? Songe-t-il que l&rsquo;homme, qu&rsquo;il sait d&rsquo;ailleurs m\u00e9chant, pourrait se raccommoder avec lui, devenir son ami ? On le croirait. Martin, tout en flairant longuement sur l&rsquo;opportunit\u00e9 de sa d\u00e9marche, s&rsquo;en vient parfois tout pr\u00e8s d&rsquo;un jasse(1) ou d&rsquo;une grange et qu\u00eate en se dandinant une d\u00e9monstration amicale. Souvent c&rsquo;est un coup de fusil qui r\u00e9pond&#8230; Et nous voulons que les b\u00eates nous aiment, qu&rsquo;elles ne montrent jamais la griffe, leur naturel ! Une, deux, rarement trois peaux d&rsquo;ours vendues chaque ann\u00e9e, tel est le bilan de ces chasses absurdes. Et l&rsquo;on pourrait pr\u00e9voir le moment o\u00f9 le dernier repr\u00e9sentant de la race plantigrade, o\u00f9 le dernier de ces bons ours aux r\u00eaves pacifiques, aux plaisirs simples, aux dandinements si expressifs, viendrait \u00e0 dispara\u00eetre, si l&rsquo;administration foresti\u00e8re, avec une t\u00e9nacit\u00e9 admirable et insuffisamment encourag\u00e9e, ne s&rsquo;appr\u00eatait \u00e0 rendre peu \u00e0 peu notre Diois \u00e0 son ancienne nature. Et ainsi les terres se recollent, les rochers se remettent, et la Dr\u00f4me d\u00e9j\u00e0 quelque peu am\u00e9lior\u00e9e, n&rsquo;a plus tant de d\u00e9lires et ne demande qu&rsquo;\u00e0 redevenir navigable. Nous ne verrons pas cela, mais nos arri\u00e8res-neveux nous devront cet ombrage et le reste.<br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/bf\/4a\/1e\/bf4a1e780abb863bd94e250322cda091a8acab3a.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Une \u00ab\u00a0jasse\u00a0\u00bb<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br>De part en part, on peut traverser le Diois en chemin de fer, la Dr\u00f4me pr\u00eatant son val \u00e0 la ligne de Livron \u00e0 Brian\u00e7on. La gare de Livron, m\u00e8re d&rsquo;un autre embranchement qu&rsquo;elle envoie incontinent chercher sa vie dans l&rsquo;Ard\u00e8che, au c\u0153ur du pays des ch\u00e2taignes, \u00e0 Privas, a ainsi son importance. De la sorte, Loriol, malgr\u00e9 l&rsquo;avantage moderne de sa situation en plaine, n&rsquo;a pu d\u00e9tr\u00f4ner sa rivale, la petite cit\u00e9 huguenote, le cauchemar de Henri III.<br><br>La ligne de Livron \u00e0 Brian\u00e7on semble \u00e9troitement unie \u00e0 notre torrent. Elle le remonte presque jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;origine, elle en \u00e9pouse tous les caprices est c&rsquo;est \u00e0 peine si elle consent \u00e0 le perdre de vue dans les passages les plus difficiles. Sur le territoire de Beauri\u00e8res, on pourrait croire que le double ruban d&rsquo;acier, fid\u00e8le jusqu&rsquo;au bout au ruban d&rsquo;onde, va s&rsquo;insinuer dans la gorge natale et transpercer l&rsquo;Aup-Duffre afin de voir venir au monde la premi\u00e8re font dr\u00f4moise. Il n&rsquo;en est rien pourtant. Les ing\u00e9nieurs \u2014 \u00e0 tort peut-\u00eatre \u2014 pr\u00e9occup\u00e9s par la tradition, pr\u00e9f\u00e9r\u00e8rent le col de Cabre. C&rsquo;est par l\u00e0 que la voie romaine descendait au pays des Tricoriens. Et la grande route actuelle suit dans ses grandes lignes le fray\u00e9 romain.<br><br>Lentement, prudemment, d\u00e9votement, ce train d&rsquo;alpe \u00e9gr\u00e8ne ses stations, \u00e0 raison d&rsquo;une par vingt minutes. Vieux wagons courts et bas, qui geignent et qui tanguent \u00e0 tout propos, vieille locomotive mastoque et asthmatique, c&rsquo;est un mat\u00e9riel \u00e0 la retraite, une th\u00e9orie d&rsquo;\u00e9clop\u00e9s que l&rsquo;on m\u00e8ne \u2014 tant qu&rsquo;ils durent \u2014 \u00e0 la promenade sur les voies peu battues des lignes strat\u00e9giques. Toutes les gares-bifurcation abritent de cette antiquaille. C&rsquo;est sous les vastes toits en auvent de cambuses l\u00e9preuses et fuligineuses, de pauvres diables d&rsquo;hospitalis\u00e9s \u00e0 l&rsquo;air frileux et morne, \u00e0 la robe pass\u00e9e et ridicule, qui essaient d&rsquo;\u00e9chapper aux regards aussi bien qu&rsquo;\u00e0 la corv\u00e9e. Car si elle leur donne asile, la compagnie ne les m\u00e9nage gu\u00e8re ces roulottes antiques, a\u00efeules toussottantes de nos sleeping-cars. A elles, comme par une sorte de d\u00e9rision, l&rsquo;\u00e9trenne des voies nouvelles, les rampes dures, les chocs impr\u00e9vus qui les font tressauter jusqu&rsquo;au tr\u00e9fonds de leur vieille \u00e2me de bois. Leur sort rappelle assez bien celui de ces lamentables mulets qu&rsquo;on finit en montagne. Apr\u00e8s vingt-cinq ou trente ans de bons et loyaux services, ils avaient bien achet\u00e9, ce semble, le droit aux travaux faciles, aux courtes besognes coup\u00e9es de longs repos. Eh bien ! non, les pauvres b\u00eates, haut b\u00e2t\u00e9es, \u2014 je l&rsquo;ai vu au Glandaz \u2014 vont chercher tous les jours jusqu&rsquo;\u00e0 deux mille m\u00e8tres et plus le fumier des transhumants pour le descendre dans les hameaux ou dans les fermes des bas-fonds. Pas de chemins, \u00e0 peine des sentiers de ch\u00e8vre, et des pentes terribles, hach\u00e9es de ravins vertigineux. Que l&rsquo;animal se brise, le paysan songe : petite perte. A la foire prochaine pour cinq ou six \u00e9cus, il aura un autre mulet, une autre vieillesse \u00e0 crucifier.<br><br>Foin des rapides de la grande ligne de Marseille, ces ouragans de fer l\u00e2ch\u00e9s \u00e0 l\u2019esbroufe dans l&rsquo;allongement infini des paysages, et qui donne au voyageur la sensation d&rsquo;une nature en d\u00e9mence furieuse, de sites pleins de rage qui vous sautent aux yeux ! Notre train est raisonnable, lui. Ces emballements ne sont plus de son \u00e2ge, Aussi la garde-barri\u00e8re l&rsquo;esp\u00e8re tout bonnement sur sa chaise en tricotant ses bas. Puis elle rit et fait des signes quand il passe, car, toujours, quelque connaissance appara\u00eet aux porti\u00e8res.<br><br>O ces stations du chemin de fer de Die \u2014 grains d&rsquo;humanit\u00e9s pouss\u00e9s \u00e0 l&rsquo;aventure dans des lieux n\u00e9glig\u00e9s et quasi sans \u00e2mes \u2014 stations seulettes et blanches qui \u00e9tiquettent tel village introuvable, perdu \u00e0 travers monts dans son innocence et sa s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 ! On s&rsquo;arr\u00eate. Une casquette imp\u00e9rative, brod\u00e9e d&rsquo;un P. L.M. d&rsquo;or soulign\u00e9 par des feuilles de ch\u00eane, fr\u00e9mit, s&rsquo;agite, va, vient le long du quai, tente de faire croire \u00e0 l&rsquo;assaut des voitures par une foule d\u00e9bord\u00e9e. Un nom qu&rsquo;on entend mal est jet\u00e9 cinq ou six fois aux porti\u00e8res indiff\u00e9rentes. Et, si par hasard on se penche, on s&rsquo;aper\u00e7oit qu&rsquo;on vient de s&rsquo;arr\u00eater pour rien, si, pour cette casquette ! De foule point. La gare est vide. Hors les jours de foire, ou encore les jours de vogue, le train de Die ne chauffe gu\u00e8re que pour quelques voyageurs. Nos montagnards, tous assez drus pour rouler char ou charrette, boudent au chemin de fer. Ce luxe ne semble pas fait pour eux.<br><br>La r\u00e9gion industrielle et commer\u00e7ante de Crest mise \u00e0 part, le Diois est par excellence la contr\u00e9e des petites gens, des petits moyens. Il y a bien trace d&rsquo;industrie ici et l\u00e0, et la population largement dos\u00e9e de protestants, est loin d&rsquo;\u00eatre inactive (elle est m\u00eame fort ing\u00e9nieuse), mais il n&rsquo;y a nulle part l&rsquo;un de ces ateliers, l&rsquo;une de ces mines qui chiffrent par millions leurs affaires, qui drainent jusqu&rsquo;\u00e0 eux le sang jeune et la vie des campagnes. Au vestibule des monts, la vigne, qui sert \u00e0 la fabrication d&rsquo;une p\u00e9tillante clairette et le m\u00fbrier qui, pendant quelques semaines, s\u2019effeuillant jusqu&rsquo;\u00e0 sembler mort, vient compliquer la ferme d&rsquo;une magnanerie, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;un atelier o\u00f9 l&rsquo;on \u00e9duque le ver \u00e0 soie, mais le pays n&rsquo;en demeure pas moins pastoral dans la montagne et agricole dans la plaine.<br>Tous propri\u00e9taires ! N&rsquo;est-ce pas l&rsquo;id\u00e9al merveilleux \u00e0 quoi tend l&rsquo;effort humain dans ses manifestations multiples ? Eh bien, ce r\u00eave, il est bien peu de Diois qui ne le r\u00e9alisent. La terre est morcel\u00e9e \u00e0 l&rsquo;infini. A chacun sa parcelle. A chacun l&rsquo;\u00e2ne ou le mulet pour le transport, le cochon noir et agile, vivant dehors et qu&rsquo;on saigne \u00e0 la No\u00ebl, la ch\u00e8vre pour la tome ou le fromage, le mouton pour le commerce, et souvent la ruche d&rsquo;abeilles. De tels pays sont-ils pauvres ? Oui, si l&rsquo;on consid\u00e8re l&rsquo;argent, le capital dans les applications effr\u00e9n\u00e9es de la vie courante. Non, si l&rsquo;on s&rsquo;arr\u00eate \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e simple du travail command\u00e9 par les milieux, par la nature. Les grandes villes, les villes riches, brassant l&rsquo;or, fourmillent de sans-asile, de loqueteux, de fam\u00e9liques, de gens qui brament leur mis\u00e8re et leur haine jusqu&rsquo;\u00e0 la mort. Au lieu que le pauvre est ici une tr\u00e8s rare exception, s&rsquo;il existe m\u00eame. Si l&rsquo;imp\u00f4t n&rsquo;\u00e9tait pas si dur, si la terre ne glissait pas trop souvent dans le torrent, si le fonctionnarisme n&rsquo;\u00e9tait pas le prurit que chacun, complaisamment avive, le Diois, avec son existence peu charg\u00e9e, n&rsquo;abandonnerait point sa patrie. La restauration de la montagne fera-t-elle un jour ce miracle de retenir les populations chez elles ? ou bien, si elles s&rsquo;essaiment, ne pourront-elles, par le souvenir, doux au c\u0153ur, des beaut\u00e9s abondantes de la terre natale, venir s&rsquo;y reposer et mourir ?<br><br>A Gumiane, commune tr\u00e8s recul\u00e9e, au pied du mont Ang\u00e8le, le paysan est comme partout dans le Diois sans grandes ressources, mais si la r\u00e9colte est mauvaise, il trouve toujours de quoi se suffire avec son troupeau et ses noyers. A-t-il besoin de deux cents francs ? Il abat aussit\u00f4t un de ces arbres merveilleux, dont les d\u00f4mes servaient autrefois de temples. Un gros propri\u00e9taire du pays s&rsquo;\u00e9tant avis\u00e9 de laisser apr\u00e8s lui une certaine rente pour les habitants les plus n\u00e9cessiteux, jamais personne ne daigna se pr\u00e9senter \u00e0 la Maison Commune pour faire l&rsquo;office de pauvre. En d\u00e9sespoir de cause, le maire, afin d&#8217;employer la somme, dut imaginer des travaux locaux de terrassement et de canalisation. C&rsquo;est l\u00e0, si je ne me trompe, un trait bien vivant de la race dauphinoise, qui allie si bien la fiert\u00e9 et l&rsquo;ind\u00e9pendance \u00e0 toutes les vertus domestiques.<br><br>Pourquoi cette ligne ferr\u00e9e \u00e0 travers un pays si patriarcal ? Le paysan ne peut ou ne veut la faire vivre, et les beilles elles-m\u00eames, qui vont estiver sur les hauts plateaux du Grand-Veymont, du Glandaz et du Devoluy, trouvent avantage \u00e0 \u00e9conomiser le transport, \u00e0 faire bravement leurs \u00e9tapes pulv\u00e9rulentes par la grande route. Tout simplement pour une abstraction, la strat\u00e9gie. Brian\u00e7on, poste avanc\u00e9 vers l&rsquo;Italie, se trouve de la sorte reli\u00e9 avec la vall\u00e9e du Rh\u00f4ne. Et la ligne est si r\u00e9solument strat\u00e9gique, elle est si n\u00e9gligente de la moindre affaire qu&rsquo;elle n&rsquo;a m\u00eame pas song\u00e9 \u00e0 exploiter les beaut\u00e9s naturelles, en grand nombre, dont s&rsquo;adorne la r\u00e9gion. Une Dr\u00f4me illimit\u00e9e et torride en amont de Livron, une Dr\u00f4me modeste, mais d&rsquo;onde certaine devant Die, une Dr\u00f4me toute fr\u00e9tillante et menue, avec ici et l\u00e0 un joli village \u00e9trangl\u00e9 dans des gorges, des ruines fi\u00e8res, des schistes et des marnes inertes, et la vision rapide de deux ou trois belles cimes, c&rsquo;est tout ce que le train de Die sait nous montrer. Les gorges, les cascades, les for\u00eats, les portes naturelles, les gouffres, les falaises, ni le chemin de fer, ni personne n&rsquo;y songe. En revanche, les salles d&rsquo;attente des gares de Livron, de Crest et de Die affichent des Veniseries glauques, des sites alg\u00e9riens d&rsquo;un rugissant vermillon, des thermes omnicolores. Comme si les braves gens de la montagne songeaient \u00e0 ces douceurs si compliqu\u00e9es, si loin, si ch\u00e8res !<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/00\/9c\/c0\/009cc0a3be1a8267eb6202b826f27fd854962fb7.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Le Claps de Luc<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br><br>A rebours de l&rsquo;Is\u00e8re et des Hautes-Alpes, que d\u00e9j\u00e0 de grands h\u00f4tels outragent et avec eux les indicateurs de panoramas, et toutes les tol\u00e9rances intol\u00e9rables du snobisme voyageur et gourm\u00e9, le Diois demeure passablement farouche et ferm\u00e9. C&rsquo;est un pays qui n&rsquo;est pas dans le mouvement. Il garde et gardera sans doute longtemps encore la sinc\u00e9rit\u00e9 de ses horizons et la probit\u00e9 de ses auberges.<br><br>L&rsquo;arrondissement de Die, tel que l&rsquo;ont taill\u00e9 les hommes de 1790, repr\u00e9sente aujourd&rsquo;hui plus et moins que l&rsquo;ancien Diois. Plus, puisqu&rsquo;il a gagn\u00e9 la r\u00e9gion qui s&rsquo;\u00e9tend de Saillans \u00e0 Loriol et \u00e0 Livron, moins, puisqu&rsquo;il a perdu le Tri\u00e8ves, portion de l&rsquo;Is\u00e8re actuelle. L&rsquo;ancien Diois des \u00e9v\u00eaques, fort de deux cent dix paroisses, \u00e9tait donc moins accessible, mieux clos, plus enti\u00e8rement montagneux que de nos jours. Il ne voyait pas finir sa rivi\u00e8re. Il est vrai que la perte de la rivi\u00e8re dans le Rh\u00f4ne ne lui appartient pas non plus aujourd&rsquo;hui, mais des collines d&rsquo;Allex ou de Gr\u00e2ne on voit cette fin peu glorieuse parmi les gr\u00e8ves de la plaine ensoleill\u00e9e. A Livron et \u00e0 Loriol, l&rsquo;olivier, troupeau gris et charmant, escaladait, avant le funeste hiver de 1709, les collines tourn\u00e9es au midi. C&rsquo;est dire combien la temp\u00e9rature est magnifique \u00e0 ce point de jonction de la Dr\u00f4me. Sans le mistral, il n&rsquo;y aurait pas d&rsquo;hiver. Le m\u00fbrier a remplac\u00e9 l&rsquo;olivier presque partout et il monte facilement jusqu&rsquo;\u00e0 Luc. Les deux tiers de la vall\u00e9e appartiennent donc encore \u00e0 un climat fort temp\u00e9r\u00e9. Mais le d\u00e9boisement d&rsquo;une part, d&rsquo;une autre la situation particuli\u00e8re des lieux, d\u00e9terminent au sein de la montagne parfois des chaleurs excessives, inconnues m\u00eame \u00e0 la claire plaine du Rh\u00f4ne. Le val de Die, notamment, encaisse si bien les rayons solaires, qu&rsquo;on a vu souvent le thermom\u00e8tre y d\u00e9passer 400, jours torrides, suivis d&rsquo;ailleurs par la tra\u00eetrise des nuits fra\u00eeches, et quasiment froides. Lus-la-Croix-Haute est un sanatorium d&rsquo;air pur, d&rsquo;air balsamique, \u00e0 deux pas des neiges persistantes, tandis que Glandage, Grimone, Toussi\u00e8res, Ambel, le col du Rousset sont des Sib\u00e9ries, Le vent lombard am\u00e8ne dans le pays les pluies aveuglantes qui en un quart d&rsquo;heure font d&rsquo;un ravin une avalanche d&rsquo;eau et du torrent un d\u00e9luge. A peu pr\u00e8s partout, le ciel est d&rsquo;une s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 toute m\u00e9ridionale.<br><br>(1) G\u00eete de la montagne, bergerie.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/89\/70\/89\/897089240d3243542dc75e952121fb4891a9eae5.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><br><strong>III<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><br><strong>LA DR\u00d4ME DANS SA ZONE DE FORMATION. LA BATIE-DES-FONTS.<br>LES FONTS DE LA DR\u00d4ME. LES PREMIERS AFFLUENTS.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><br>\u00a0\u00bb La Dr\u00f4me prend sa source dans la cave d&rsquo;un cur\u00e9. \u00a0\u00bb C&rsquo;est ce qu&rsquo;on vous dira partout, \u00e0 Valence, \u00e0 Livron, \u00e0 Crest, \u00e0 Die, \u00e0 Luc, \u00e0 Beauri\u00e8res. Mais bien peu de gens ont song\u00e9 jusqu&rsquo;ici \u00e0 aller v\u00e9rifier sur place cette origine \u00e9difiante.<br><br>A la v\u00e9rit\u00e9, peu de paysages ont l&rsquo;air aussi bibliques, aussi aust\u00e8res, que ce cirque de l&rsquo;Aup-Duffre o\u00f9 notre rivi\u00e8re voit le jour. On dirait un coin de ces d\u00e9serts o\u00f9 la foi protestante pers\u00e9cut\u00e9e aimait \u00e0 s&rsquo;exalter, o\u00f9 les ministres h\u00e2ves et meurtris rassemblaient les ouailles \u00e9chapp\u00e9es aux dragonnades. L&rsquo;Aup-Duffre et non pas le Laup-Duffre comme on a l&rsquo;habitude de l&rsquo;\u00e9crire, (Aup \u00e9tant la forme patoise du mot Alpe), d\u00e9crit un vaste arc de cercle tourn\u00e9 vers la Dr\u00f4me et dont les cr\u00eates servent de limites entre notre d\u00e9partement et celui des Hautes-Alpes. La plus haute c\u00f4te dans la Dr\u00f4me est de 1759 m\u00e8tres, la montagne d&rsquo;o\u00f9 sortent les sources n&rsquo;en compte que 1646.<br><br>Il faut, si l&rsquo;on veut de Beauri\u00e8res gagner les sources de la Dr\u00f4me, deux heures de voiture environ. J&rsquo;ai accompli ce voyage et j&rsquo;oserai en raconter tout bonnement les p\u00e9rip\u00e9ties. Si des souvenirs trop personnels \u2014 pour lesquels je m&rsquo;excuse d&rsquo;avance \u2014 viennent \u00e0 se glisser sous ma plume, le lecteur n&rsquo;y voudra voir que l&rsquo;intention de para\u00eetre moins affect\u00e9, et partant plus fid\u00e8le et plus sinc\u00e8re.<br>Partis de Beauri\u00e8res une apr\u00e8s-midi de septembre, dans une jardini\u00e8re attel\u00e9e d&rsquo;un bon cheval, nous avons gagn\u00e9 Valdr\u00f4me en une heure \u00e0 peine. Dix kilom\u00e8tres environ s\u00e9parent ces deux localit\u00e9s.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/34\/7e\/bf\/347ebf262f50c69921dc49708f1de64a40e4319e.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Beauri\u00e8res \u00ab\u00a0le Ch\u00e2teau\u00a0\u00bb<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br><br>Cette gorge natale de la Dr\u00f4me, qui s&rsquo;ouvre en face de la grande route de Die \u00e0 Sisteron, au confluent du Maravel, est tant\u00f4t press\u00e9e d&rsquo;\u00e2pres falaises d&rsquo;o\u00f9 sautent parfois, apr\u00e8s les orages, des cascades tonnantes, tant\u00f4t bord\u00e9e de hautes montagnes auxquelles le reboisement r\u00e9cent pr\u00eate l&rsquo;allure d&rsquo;un vignoble prodigieux. Point d&rsquo;habitations sur ce chemin, mais nous passons non loin des Pr\u00e9s, assis, en effet, sur le velours d&rsquo;un herbage, et l&rsquo;on nous montre, hiss\u00e9s sur d&rsquo;effroyables rochers, des hameaux : Artamare, Chouet, Prachaton. Mais notre \u0153il s&rsquo;ing\u00e9nie vainement \u00e0 d\u00e9couvrir comment ces nids d&rsquo;aigle peuvent communiquer avec leurs chefs-lieux. A un endroit, des treuils \u00e0 demi ensevelis, des \u00e9chafaudages bris\u00e9s, des monte-charges bris\u00e9s, des wagonnets fracass\u00e9s, abandonn\u00e9s, les roues en l&rsquo;air. C&rsquo;est, nous dit le conducteur, une mine de calamine qui a mal tourn\u00e9. D\u00e9j\u00e0 ce gigantesque appareil de travail n&rsquo;est plus qu&rsquo;un squelette et la for\u00eat l&rsquo;attaque. Si l&rsquo;homme ne revient bien vite, la nature effacera tout.<br><br>Enfin nous abordons le frais bassin de Valdr\u00f4me o\u00f9 s&rsquo;\u00e9panouissent en une sorte d&rsquo;\u00e9ventail sept vallons anim\u00e9s chacun de l&rsquo;ondulation souple d&rsquo;un rieu murmurant. Nous constatons que le plus vif de ces rieux n&rsquo;est pas la Dr\u00f4me, ni le plus joli, c&rsquo;est le ruisseau du col de Rossas.<br><br>Valdr\u00f4me n&rsquo;est en somme qu&rsquo;un site. Rien \u00e0 y voir que des ruisseaux bord\u00e9s de peupliers et de saules. Le ch\u00e2teau de Vaugelas, qu&rsquo;on nous signale en passant, n&rsquo;est lui-m\u00eame qu&rsquo;une jolie maison de campagne au milieu des prairies.<br><br>Aussi nous repartons. C&rsquo;est un bien mauvais chemin que celui de la B\u00e2tie-des-Fonts, o\u00f9 nous devons nous rendre. Il est presque neuf pourtant, mais les ravins raturent tout ici. Avec une malignit\u00e9 d\u00e9sesp\u00e9rante ils d\u00e9font, ils d\u00e9truisent. \u00c7\u00e0 et l\u00e0 des noyers, des brousses essaient de rendre notre ascension moins dure, moins maussade. Combien dans cet accul de monts, j&rsquo;y songe, ces bonnes divinit\u00e9s qui prirent jadis soin du vieux Vocontium et dont le brillant \u00e9pigraphiste Florian Vallentin nous restitua quelques unes des figures galantes, devaient \u00eatre heureuses ! Longtemps elles durent \u00e9chapper au christianisme. A l&rsquo;abri de leurs montagnes, drap\u00e9es d&rsquo;imp\u00e9n\u00e9trables sylves, qui aurait d\u00e9couvert de la grande route de Vienne \u00e0 Milan par le mont Gaura ces g\u00e9nies \u00e9l\u00e9mentaires, si paisibles, attach\u00e9s suivant leur nature \u00e0 un arbre ou \u00e0 une fontaine ? Les premiers \u00e9v\u00eaques de Die eurent sans doute beaucoup de mal pour arracher du c\u0153ur de ces montagnards leurs croyances ing\u00e9nues.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/02\/d5\/e8\/02d5e84374a66989d397d9b72d010d96676a06f9.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Valdr\u00f4me<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/12\/36\/51\/12365151afa282aa078fd3cb097f95abf55bd29e.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>La B\u00e2tie des Fonds<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>La B\u00e2tie-des-Fonts ! Une quinzaine de b\u00e2tisses cousues \u00e0 la montagne. Nous descendons de voiture sur une sorte de placette qui doit servir d&rsquo;aire banale. Je m&rsquo;adresse, ne voyant nulle enseigne, nulle branche de pin, \u00e0 la premi\u00e8re maison venue.<br><br>\u2014 O\u00f9 est l&rsquo;auberge ?<br>Je vois venir un long et robuste pr\u00eatre.<br>\u2014 Monsieur, c&rsquo;est chez moi Je passe premier, et si vous voulez bien me suivre<br><br>Je pourrais bien vivre cent ans que jamais je n&rsquo;oublierais cet homme, ni son mot. L&rsquo;auberge, c&rsquo;est chez moi ! parole patriarcale dont l&rsquo;Orient seul est encore capable aujourd&rsquo;hui.<br><br>Nous suivons le pr\u00eatre, et entrons derri\u00e8re lui dans le presbyt\u00e8re. Mais \u00e0 peine sommes-nous assis que la moiti\u00e9 du village, capable de boire, entre aussi \u00e0 son tour et sans fa\u00e7on tous ces gens-l\u00e0 prennent des chaises et s&rsquo;installent autour d&rsquo;une vaste table. Alors je compris mieux encore la phrase touchante du pr\u00eatre. Il \u00e9tait le seul homme de la commune \u00e0 avoir du vin blanc, et naturellement, en bon pasteur, il le versait \u00e0 ses ouailles !<br><br>\u2014 Il y a longtemps que vous \u00eates cur\u00e9 de la B\u00e2tie ?<br>\u2014 Quatre ans. La commune \u00e9tait sans desservant depuis deux ann\u00e9es. Aucun pr\u00eatre ne voulait y venir. Moi, j&rsquo;ai accept\u00e9. On est aussi bien ici qu&rsquo;ailleurs. Puis les protestants, \u2014 quel dommage ! tous de braves gens, ma foi. \u2014 grouillent dans cette haute Dr\u00f4me, et la commune de la B\u00e2tie ainsi abandonn\u00e9e \u00e0 elle-m\u00eame courait grande chance de devenir huguenote. On a vu maint villages gagn\u00e9s de la sorte \u00e0 la confession de Gen\u00e8ve. Et ici cela se serait pass\u00e9 comme ailleurs, sans bruit. Un beau jour Monseigneur aurait appris la chose, mais trop tard. Mais, j&rsquo;y pense, ce n&rsquo;est sans doute pas pour un aussi pauvre bonhomme que moi que vous \u00eates mont\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la B\u00e2tie, et si je connaissais le but de votre visite, peut-\u00eatre pourrais-je vous \u00eatre utile<br>\u2014 Nous sommes venus voir les sources de la Dr\u00f4me.<br>\u2014 Je m&rsquo;en doutais un peu. Et naturellement on vous a dit que la Dr\u00f4me sortait de ma cave. H\u00e9las, je n&rsquo;ai m\u00eame pas de cave, et au surplus une telle source me serait bien utile pour allonger mon vin.<br><br>Et mon interlocuteur ach\u00e8ve sa phrase par un gros rire et porte notre sant\u00e9.<br><br>\u2014 Sortons, voulez-vous, nous visiterons l&rsquo;\u00e9glise, et je vous montrerai la v\u00e9ritable font dr\u00f4moise.<br>Ce disant nous traversons une venelle et nous p\u00e9n\u00e9trons dans une grange qui, \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur ne diff\u00e8re nullement des autres, mais qui \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur soigneusement blanchi \u00e0 la chaux, repr\u00e9sente de son mieux la paroisse de la B\u00e2tie. La porte \u00e0 peine pouss\u00e9e, un reptile court \u00e0 travers bancs, puis s&rsquo;\u00e9lance vers le ma\u00eetre-autel. Mais d&rsquo;un bond extravagant le pr\u00eatre atteint la b\u00eate et l&rsquo;\u00e9crase net d&rsquo;un coup de talon.<br>\u2014 Du serpent (1), voyez-vous, dit-il, en l&rsquo;examinant.<br>\u2014 Une couleuvre, rectifie un paysan qui nous a accompagn\u00e9s.<br>\u2014 En tout cas, c&rsquo;est un fid\u00e8le que je ne saurais tol\u00e9rer dans mon \u00e9glise.<br><br>Pauvre \u00e9glise ! sans clocher, sans vitraux, o\u00f9 l&rsquo;hiver la neige entre, et aussi parfois les oiseaux du ciel chass\u00e9s par les autans, o\u00f9 p\u00e9n\u00e8tre le d\u00e9mon lui-m\u00eame sous la forme rampante et hideuse du serpent ! Pauvre paroisse de primitifs sans autres ressources que leur foi, et dont le casuel de toute l&rsquo;ann\u00e9e ne pourrait payer une soutane neuve ! M. l&rsquo;abb\u00e9 Nicolas, en sortant, nous montre l&rsquo;endroit o\u00f9 \u00e9tait l&rsquo;ancien presbyt\u00e8re de la B\u00e2tie. C&rsquo;est \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce presbyt\u00e8re sous un jardinet que la Dr\u00f4me prend sa source et se divise en trois branches. Il y a environ quarante ans on tenta de faire fluer une fontaine, mais on ne le put \u00e0 cause du niveau trop bas, et l&rsquo;on se contenta de creuser un canal qui contourne la cure actuelle et une maison voisine. C&rsquo;est tout pr\u00e8s de ce dernier b\u00e2timent (je reproduis les indications du pr\u00eatre) que flue la premi\u00e8re branche de la source dr\u00f4moise. L\u00e0 on avait plac\u00e9 vers 1859, des pierres avec cette inscription :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">M. L. P.<br>FERLAY<br>N. D. L.<br>S. DROME.<\/p>\n\n\n\n<p>ce qui veut dire : M. le Pr\u00e9fet Ferlay. Nom de la source : Dr\u00f4me. Mais ces pierres ont \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9es et plac\u00e9es maladroitement au-dessus d&rsquo;une fontaine voisine qui n&rsquo;a rien de commun avec la Dr\u00f4me.<br><br>La seconde branche sort d&rsquo;une vieille muraille contre laquelle l&rsquo;ancienne cure \u00e9tait adoss\u00e9e. Elle va bient\u00f4t rejoindre l&rsquo;autre et les deux r\u00e9unies vont se jeter dans l&rsquo;\u00e9cluse de l&rsquo;ancien moulin.<br><br>La troisi\u00e8me branche coule non loin de l\u00e0, traverse des jardins par un conduit et gagne le torrent de Fontsole au N.-O. du village, pr\u00e8s de la route de Valdr\u00f4me. Cette source qui fournit la meilleure eau du pays a \u00e9t\u00e9 baptis\u00e9e la Mis\u00e8re. De nombreux torrents d&rsquo;occasion, dont deux descendus du hameau de Chamel (1259 m.) [Commune de la B\u00e2tie] sous les noms de Fontsole et de des Pr\u00e9aux grossissent la Dr\u00f4me en temps de pluie. Le Freyssinet, le Villard et le Clos-long sont les trois principaux ruisseaux dont elle s&rsquo;alimente avant de se doubler \u00e0 Valdr\u00f4me par la jonction du courant venu du col de Rossas.<br><br>\u2014 En somme, dit gaiement le pr\u00eatre, nous sommes ici au biberon de la Dr\u00f4me. L&rsquo;altitude est 1023 m\u00e8tres, notre rivi\u00e8re sur un parcours de 111 kilom\u00e8tres descend donc une pente totale de 925 m\u00e8tres quand elle atteint le Rh\u00f4ne.<br><br>N&rsquo;ayant plus rien \u00e0 faire \u00e0 la B\u00e2tie-des-Fonts, la bien nomm\u00e9e, nous remercions chaleureusement le digne abb\u00e9 Nicolas et nous regagnons Beauri\u00e8res. La nuit est compl\u00e8te quand la jardini\u00e8re nous d\u00e9pose \u00e0 notre auberge et la course \u00e0 \u00e9t\u00e9 longue. Mais du moins nous voil\u00e0 un peu mieux renseign\u00e9s que cet excellent La Vall\u00e9e, un g\u00e9ographe du XIXe si\u00e8cle, qui place les sources de notre rivi\u00e8re dans les montagnes de Gap et dit que comme ses voisines, l&rsquo;Is\u00e8re et la Durance, elle est fort dangereuse lors de la fonte des neiges ! L&rsquo;Aup-Duffre cuirass\u00e9 de glaciers ! C&rsquo;est cela qui nous rendrait fiers nous autres Dr\u00f4mois. Pardonnons \u00e0 La Vall\u00e9e II n&rsquo;\u00e9crit gu\u00e8re que cent ans apr\u00e8s Boileau, l&rsquo;homme qui fait \u00a0\u00bb na\u00eetre le Rhin au pied du mont Adule entre mille roseaux,\u00a0\u00bb et admirons l&rsquo;impudence superbe de la G\u00e9ographie au Grand Si\u00e8cle.<br><br><br>(1) On d\u00e9signe plus particuli\u00e8rement dans la Dr\u00f4me sous le nom de serpent, le reptile venimeux.<br><br><br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>IV<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>LE CIRQUE DE BEAURI\u00c8RES ET LE COL DE CABRES. \u2014 LE TORRENT DE MARAVEL ET LE VAL-THORANNE. \u2014<br>LE NOM DE LA DR\u00d4ME. \u2014 LES LACS ET LE CLAPS DE LUC. \u2014 LE BOURG DE LUC-EN-DIOIS.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><br><br><br><br>En ce cirque de Beauri\u00e8res, tout comme dans la cachette de l&rsquo;Aup-Duffre que nous venons d&rsquo;explorer, et o\u00f9, pouponne, vagit la Dr\u00f4me, on peut se croire au bout du monde. Il semble qu&rsquo;il n&rsquo;y ait rien au-del\u00e0 de cet horizon louche de schistes, de cette nature d\u00e9vast\u00e9e, glissante et comme en dissolution. Mais, au lieu que l&rsquo;Aup-Duffre, rapi\u00e9c\u00e9 \u00e7\u00e0 et l\u00e0 de jaune et de vert, et \u00e7\u00e0 et l\u00e0 ombr\u00e9 du duvet des pacages, ne d\u00e9plaisait point trop, les monts qui \u00e9treignent Beauri\u00e8res ne sont qu&rsquo;une plaie. Ils \u00e9voquent pour l&rsquo;imagination ces contr\u00e9es vacantes de l&rsquo;Afrique, o\u00f9 les dunes souveraines d\u00e9fient l&rsquo;aventure des hommes.<br><br>Eh quoi, c&rsquo;est l\u00e0 ce fameux mont Gaura des vieux itin\u00e9raires ? \u2014 Oui. Mais ce mont Gaura, les anciens ne le reconna\u00eetraient plus aujourd&rsquo;hui. Il est d\u00e9baptis\u00e9 d&rsquo;ailleurs. Il s&rsquo;appelle tout bonnement le mont des ch\u00e8vres (1), ne justifiant que trop sa d\u00e9pr\u00e9ciation morale et sa ruine physique. Bient\u00f4t, les ch\u00e8vres elles-m\u00eames, lasses d&rsquo;y user leurs l\u00e8vres sur des schistes inertes, n&rsquo;en voudront plus.<br><br>Donc, tout l&rsquo;int\u00e9r\u00eat du paysage consiste, si j&rsquo;ose le dire, dans sa d\u00e9solation. Elle est surprenante, infinie. Sur ces masses noir\u00e2tres, sur ces r\u00e9sidus d&rsquo;enfer que ne perce m\u00eame pas le squelette de la montagne, ni herbe, ni mousse, ni buisson, ni arbre, ni champ, ni grange. Avec la personnalit\u00e9 du val dr\u00f4mois, qui, sinon g\u00e9ographiquement, du moins conventionnellement s&rsquo;abolit au sein de cette sinistre nature, la vie semble aussi vouloir renoncer. Au bas, pourtant, le village se d\u00e9fend de toutes ses cultures, comme de griffes, contre le schiste, contre la mort. Il est m\u00eame quasiment gai avec ses jardinets, ses lambeaux de prairie, ses deux, ruisseaux vifs, le Maravel et la Choranne, ses quelques noyers, ses peupliers. Il a du reste, par tradition, son importance. C&rsquo;est sur son territoire, au quartier dit des Tours, que se trouvait le chef-lieu du mandement f\u00e9odal du Val-Thoranne, dont les Isoard d&rsquo;Aix \u2014 un nom qui revient souvent dans les chroniques du vieux Diois \u2014furent peut-\u00eatre les premiers seigneurs. En outre, Beauri\u00e8res a toujours \u00e9t\u00e9 un relais, un g\u00eete d&rsquo;\u00e9tapes. Nagu\u00e8re encore, le village \u00e9tait anim\u00e9 par le va et vient des rouliers et des courriers de poste. L&rsquo;auberge \u00e9tait pleine de bruit et sous ses hangars se pressait le peloton fringant des b\u00eates de renfort : chevaux \u00e0 forte encolure et \u00e0 queue en chignon, mulets aux jambes lisses et \u00e0 panse blanche. Tout cela est chang\u00e9. Ce sont les locomotives qui s&rsquo;arr\u00eatent pour boire \u00e0 Beauri\u00e8res. Les mulets de fer, malgr\u00e9 leur prestance monstrueuse et leurs poumons ronflants, ont besoin de se reprendre ; ils ne pourraient sans cela se mesurer avec le g\u00e9ant de schiste. Cette ligne, dans sa structure saisissante, est toute la vie de cet humble village, sa distraction, son diorama \u00e9ternel.<br><br>\u2014 Que de mal, me dit un pauvre fabricant de lavande, install\u00e9 pittoresquement aupr\u00e8s de son alambic dans le lit du Maravel dont il parfume l&rsquo;onde vive, que de mal, Monsieur, et que de sous ! et d&rsquo;un geste peureux il me d\u00e9signe la terrible montagne toute coutur\u00e9e, toute trou\u00e9e, Pendant des ann\u00e9es, plus de deux mille ouvriers ont trim\u00e9 dans ces terres qui ne tiennent pas, et qui parfois glissaient tout \u00e0 coup, brisaient les galeries et s&rsquo;effondraient avec le bruit du tonnerre dans la vall\u00e9e. Tous ces gens logeaient dans le village o\u00f9 nous ne sommes pas deux cents aujourd&rsquo;hui. On commen\u00e7ait des tunnels qu&rsquo;on laissait ensuite ; on d\u00e9pla\u00e7ait des plans entiers de montagne, et cela ne servait \u00e0 rien. Puis, le poison des souterrains \u2014 le grisou \u2014 comme vous dites, s&rsquo;en est m\u00eal\u00e9 ; il est mort toute une \u00e9quipe. A ce qu&rsquo;on dit, il y aurait la dedans du p\u00e9trole et du p\u00e9trole, mais cela ne profitera gu\u00e8re \u00e0 nous autres.<br><br>Mon interlocuteur parle encore, qu&rsquo;un sifflet pique l&rsquo;air sec. C&rsquo;est un train qui monte, et je m&rsquo;amuse de voir peiner la longue b\u00eate noire sur cette pente redoutable, tant de fois consolid\u00e9e et \u00e0 peine s\u00fbre encore.<br><br>\u2014 Ah ! vous en avez pour un moment avant de le voir dispara\u00eetre, reprend mon brave parfumeur.<br><br>Et en effet, une fois sur les flancs incertains de la montagne, le train n&rsquo;avance qu&rsquo;\u00e0 regret. On dirait que les ponts, les encorbellements, les galeries sont pour lui des sujets de r\u00e9flexions. Par moment, les souterrains sont si rapproch\u00e9s que la t\u00eate et la queue du convoi semblent prises et qu&rsquo;elles ne pourront plus se d\u00e9gager. Enfin, \u00e0 un dernier coup de sifflet qui tra\u00eene et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment se lamente, j&rsquo;augure que le grand tunnel de Cabres ouvre sa gueule b\u00e9ante. Ayant engoul\u00e9 mon train, il ne le rejettera plus que dans le bassin de la Durance, \u00e0 la Baume-des-Arnauds, premi\u00e8re station des Hautes-Alpes.<br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/fc\/c7\/88\/fcc788396dea2032d360ebb9c26ba6f924c1d7cc.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Le tunnel de Beauri\u00e8res<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br><br>M. Ardouin-Dumazet, \u00e9pris surtout de technique, et qui, dans les pages substantielles de son \u00ab\u00a0Voyage en France\u00a0\u00bb para\u00eet diriger l&rsquo;effort de sa pens\u00e9e dans le sens d&rsquo;une colossale enqu\u00eate industrielle et commerciale, a consacr\u00e9 un de ses chapitres au chemin de fer du col de Cabres. Les schistes l&rsquo;ont fort impressionn\u00e9 lui aussi, et il nous donne, tout en notant complaisamment les acrobaties vertigineuses de cette partie de la ligne de Livron \u00e0 Brian\u00e7on, un aper\u00e7u curieux sur la r\u00e9gion si tourment\u00e9e de Beauri\u00e8res. On lira cette relation avec plaisir. Si M. Ardouin-Dumazet est renseign\u00e9 comme un rapport d&rsquo;ing\u00e9nieur, cela ne l&#8217;emp\u00eache pas d&rsquo;\u00eatre pittoresque et descriptif. Il a fort bien v\u00e9cu ses trop rapides voyages.<br><br>Quelques chiffres. Le col de Cabres s&rsquo;entaille \u00e0 1180 m\u00e8tres. Le plus haut point de la ligne est \u00e0 890 m\u00e8tres, soit environ 280 m\u00e8tres au-dessous du col de la Croix-Haute, sur la ligne de Grenoble \u00e0 Marseille. De Luc \u00e0 la Baume-des-Arnauds, soit l&rsquo;espace de 24 kilom\u00e8tres, les tunnels, au nombre de dix-huit, repr\u00e9senteraient, mis bout \u00e0 bout 8279 m\u00e8tres. Le grand tunnel de Cabres \u00e0 lui seul ravit \u00e0 la lumi\u00e8re 3800 m\u00e8tres de voie.<br><br>Le Maravel, qui symbolise aujourd&rsquo;hui pour nous ce Val-Thoranne, dont il arrosait jadis le mandement, fort de quatre paroisses, peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme la seconde branche m\u00e8re de la Dr\u00f4me. Avant d&rsquo;atteindre Beauri\u00e8res, il court, form\u00e9 de trois ruisseaux : les Ayes, le Pontilier et les Ruis, dans une r\u00e9gion agreste, dont les pics l\u00e8vent des t\u00eates, trop souvent chenues, entre seize et dix-huit cents m\u00e8tres. Il faut voir cette jolie combe. Elle semble faite pour reposer de Beauri\u00e8res, pour d\u00e9dommager la vue de ce paysage de cendres. En haut, le Pilhon ; \u00e0 mi-c\u00f4te, la B\u00e2tie-Cremezin ; en bas, Fourcinet, et les trois villages ferm\u00e9s au reste de la terre par une de ces portes naturelles comme on n&rsquo;en voit que dans la Dr\u00f4me. Entre les blocs \u00e9normes que coiffent des chevelures \u00e9plor\u00e9es de plantes grimpantes, le Maravel, fuyant rapide et clair, a peine \u00e0 se livrer passage. Il y a quelques ann\u00e9es, il fallait le sauter \u00e0 la sauvage sur de grosses pierres roul\u00e9es dans l&rsquo;eau par les paysans. Maintenant, un arc tr\u00e8s fruste, taill\u00e9 dans le roc de gauche, permet l&rsquo;acc\u00e8s du haut Val-Thoranne. Les ing\u00e9nieurs, bien avis\u00e9s, n&rsquo;ont point g\u00e2t\u00e9 l\u2019\u0153uvre pittoresque de la nature.<br><br>La B\u00e2tie-Cremezin, ce village fameux, parce que, depuis qu&rsquo;il est \u00e9rig\u00e9 en commune, ses dix \u00e9lecteurs deviennent d&#8217;embl\u00e9e conseillers municipaux, est \u00e0 une demi-heure des Portes de Fourcinet. Mais que son chef-lieu cantonal, Luc, et que sa capitale, Die, se taisent. Au dernier recensement, la B\u00e2tie leur a fait honte en gagnant quinze \u00e2mes et neuf \u00e9lecteurs. La commune compte d\u00e8s lors 57 habitants, y compris la garnison d&rsquo;un garde-champ\u00eatre.<br><br>Laissons le Maravel, qui avait si bien commenc\u00e9, finir tristement en refl\u00e9tant les schistes. Nous voil\u00e0 revenus sur les bords de la Dr\u00f4me. Mais, avant de reprendre le voyage en sa compagnie, je crois n\u00e9cessaire d&rsquo;ouvrir une parenth\u00e8se. Nous ne nous sommes pas inqui\u00e9t\u00e9s jusqu&rsquo;ici du nom de notre rivi\u00e8re. Les savants \u00e9pris de grec ont naturellement vu dans ce vocable sonore, qui tombe, semble-t-il, comme une masse, le qualificatif Spona, qui a fourni, suivant la remarque de M. de Coston, Dromo et Dromon ; mais il convient d&rsquo;attribuer \u00e0 cette eau bavarde une origine plus conforme \u00e0 son caract\u00e8re et \u00e0 son milieu, et nous avons, pour nous la fournir, comme le veulent la plupart des \u00e9rudits dauphinois, le tr\u00e8s noble et tr\u00e8s v\u00e9n\u00e9rable radical celtique dur ou dour. Pr\u00e8s de quinze pour cent, des rivi\u00e8res fran\u00e7aises viennent de l\u00e0. Cela \u00e9tant, pourquoi la Dr\u00f4me et non la Drome ? Pourquoi cet accent circonflexe sur une voyelle devenue longue par la gr\u00e2ce des bureaux parisiens ? Ausone, au IVe si\u00e8cle, dit Druna ; le cartulaire de Cluny, au Xe, dit Droma; aux si\u00e8cles suivants, Droma encore et Aqua Drome; au XVIe si\u00e8cle, Deroume et Dromme. Enfin, nos paysans prononcent d&rsquo;instinct et sans aucune g\u00eane Dromme et m\u00eame Dramme. Cela est bien f\u00e2cheux pour l&rsquo;accent circonflexe, et certes, M. l&rsquo;abb\u00e9 Moutier a raison cent fois, qui propose d&rsquo;en d\u00e9b\u00e2ter notre rivi\u00e8re. H\u00e9las ! contre l&rsquo;\u00e9tymologie, contre la prononciation traditionnelle, contre mes propres convictions, je le sens, je vais continuer l\u00e2chement \u00e0 \u00e9crire Dr\u00f4me.<br><br>On s&rsquo;\u00e9loigne de Beauri\u00e8res sans regret. A la longue, ce village, enseveli dans les plis de son linceul de cendre, d\u00e9sole le c\u0153ur, et son atmosph\u00e8re oppressante vous communique le froid d&rsquo;un tombeau. Pourtant, le Maravel bu, la Dr\u00f4me n&rsquo;en a pas fini avec les schistes, mais d\u00e9j\u00e0 les monts, mieux endent\u00e9s de cols, mieux dessin\u00e9s, offrent quelques perspectives riantes. Quant au fond m\u00eame du val, il a totalement chang\u00e9. Une vaste nappe d&rsquo;eau miroitait ici, il y a \u00e0 peine cent ans. Les g\u00e9ographies l&rsquo;\u00e9valuent \u00e0 environ trois cents hectares, mais en r\u00e9alit\u00e9 elle \u00e9tait bien plus consid\u00e9rable. Il suffit, pour s&rsquo;en convaincre, de consid\u00e9rer les terrains avoisinant la jonction du Maravel. L\u00e0, nous l&rsquo;avons constat\u00e9, le roseau, comme au-dessus de Luc, prosp\u00e8re dans des creux et l\u00e8ve une moisson de glaives et de sceptres. Cette v\u00e9g\u00e9tation, parmi les marnes d\u00e9tritiques, les schistes pulv\u00e9rulents, peut sembler \u00e9trange, impossible m\u00eame. Elle ne l&rsquo;est plus en admettant l&rsquo;hypoth\u00e8se lacustre On peut donc, sans exag\u00e9ration, doubler l&rsquo;amplitude de ce lac, qui, depuis le confluent du Rif de Miscon jusqu&rsquo;\u00e0 celui du Maravel, couvrait pr\u00e8s de deux lieues de longueur et dont la largeur, tr\u00e8s variable, allait de 3 ou 400 m\u00e8tres jusqu&rsquo;\u00e0 une demi-lieue. Il n&rsquo;en reste plus aujourd&rsquo;hui que le souvenir, mais le sol, imparfaitement dess\u00e9ch\u00e9, tout gonfl\u00e9 de sucs palustres, superbement dru d&rsquo;ajoncs, de gramin\u00e9es dures, de fourrages dangereux, exhale la fi\u00e8vre. Les campagnards ne l&rsquo;habitent gu\u00e8re. Ils y viennent pour faucher le roseau, don \u00e9ternel du mar\u00e9cage, et le travail fait, regagnent les hauts villages salubres de Charens, de Beaumont, de Lesches, de Miscon. De Beauri\u00e8res \u00e0 Luc, deux hameaux seulement coupent la solitude de la grande route : les Bouligons et les C\u00f4tes. Lesches-Beaumont est la seule gare qui dessert ce fond de lac.<br><br>Naturellement, l&rsquo;immense conque ne s&rsquo;est pas vid\u00e9e toute seule. En \u00e9crivant ces lignes, j&rsquo;ai pr\u00e9cis\u00e9ment sous les yeux une estampe allemande de la fin du XVIIIe si\u00e8cle repr\u00e9sentant le grand lac de Luc (Ansicht des grossen Sees von Luc in der Dauphin\u00e9). On y d\u00e9couvre un charmant panorama d&rsquo;eau et de montagne. Que pensez-vous de ces Allemands ainsi familiaris\u00e9s avec notre Diois, et prenant la peine d&rsquo;en dessiner les curiosit\u00e9s, \u00e0 l&rsquo;heure o\u00f9 les voyages constituaient une entreprise m\u00e9ritoire ? Songez en outre que le Diois, sans grande ville et sans grand commerce, et d\u00e9fendu par ses monts, ne sollicitait gu\u00e8re l&rsquo;aventure. N&rsquo;est-ce pas un sujet digne de r\u00e9flexion, et n&rsquo;y a-t-il pas l\u00e0 une preuve manifeste de cette soif de conna\u00eetre, de se r\u00e9pandre, de vulgariser, de ce besoin d&rsquo;expansion qui caract\u00e9risent la race ? L&rsquo;image a d\u00fb \u00eatre d\u00e9tach\u00e9e d&rsquo;un ouvrage sur le midi de la France. Elle est un peu na\u00efve, sans doute fid\u00e8le, et, si l&rsquo;on observe les d\u00e9tails, relev\u00e9e d&rsquo;une certaine gr\u00e2ce. Au premier plan , sur les vagues lin\u00e9aments de la vall\u00e9e commen\u00e7ante, des chevaux broutent une herbe fine; en face d&rsquo;eux, des chasseurs, \u00e0 l&rsquo;aff\u00fbt dans les oseraies, tirent un gibier d&rsquo;eau; au loin, sur la partie libre du lac, une grande barque paresse, portant deux personnages, enfin, comme horizon, une ceinture de croupes nues o\u00f9 tr\u00f4ne la majest\u00e9 d&rsquo;un pic dans un collier de nuages.<br><br>\u00a0\u00bb Ils avaient un volcan, et ils l&rsquo;ont laiss\u00e9 s&rsquo;\u00e9teindre \u00a0\u00bb ! Si jamais cette boutade m&rsquo;a sembl\u00e9, par analogie, v\u00e9ridique et incisive, si jamais j&rsquo;ai \u00e9prouv\u00e9 le besoin cruel de la rajeunir, c&rsquo;est bien en face de la pauvre conque vide o\u00f9, au lieu de s&rsquo;amortir dans son lac, la Dr\u00f4me serpente aujourd&rsquo;hui sans beaut\u00e9 et sans profit. \u00a0\u00bb Ils avaient un lac, et ils l&rsquo;ont vid\u00e9 dans la campagne ! \u00ab\u00a0<br><br>A l&rsquo;aide de l&rsquo;estampe allemande, c&rsquo;est un plaisir pour moi que de susciter la vision ancienne, de faire revivre ce paysage aboli et d&rsquo;en go\u00fbter la gr\u00e2ce r\u00e9trospective. Et cela me fait oublier les maudits chartreux de Durbon, par qui cette mauvaise action fut commise il y a quelque cent ans. Afin d&rsquo;augmenter leur domaine (une grande partie de ce territoire leur appartenait), ils bris\u00e8rent le seul miroir de l&rsquo;Alpe dioise. Quand il n&rsquo;aurait servi qu&rsquo;\u00e0 r\u00e9gulariser, qu&rsquo;\u00e0 d\u00e9canter la Dr\u00f4me, le lac de Luc m\u00e9ritait d&rsquo;\u00eatre; Mais il \u00e9tait une harmonie et une beaut\u00e9 au sein de ces montagnes \u00e2pres. De plus, avec la science moderne qui multiplie, partout o\u00f9 elle le peut, les barrages, les r\u00e9serves d&rsquo;eau, il rendrait peut-\u00eatre, \u00e0 l&rsquo;heure o\u00f9 nous \u00e9crivons, des services incalculables.<br><br>Voil\u00e0 comment notre rivi\u00e8re a perdu son L\u00e9man. Chose \u00e9trange, c&rsquo;est un cataclysme assez r\u00e9cent qui lui en avait fait don. En 1442, la montagne du Puey ou Pic de Luc, haute de plus de onze cents m\u00e8tres, se fendit soudain, oscilla, et toute son immense couronne de rochers bondit dans la Dr\u00f4me, s&rsquo;y \u00e9crasant en deux masses distinctes, s\u00e9par\u00e9es entre elles par l&rsquo;accident appel\u00e9 Petit Lac. Ce fut si subit et si terrible qu&rsquo;on n&rsquo;entendit plus jamais parler de l&rsquo;ancien Luc dont la forteresse f\u00e9odale commandait ce point de la gorge. M\u00eame, certains auteurs, \u00e0 peine convaincus de sa perte irr\u00e9m\u00e9diable, s&rsquo;attardent \u00e0 chercher encore le vieux bourg. Sans doute, jamais pierre ne s&rsquo;en d\u00e9gagera. L&rsquo;\u00e9boulement p\u00e8se de tout son poids formidable sur ce pass\u00e9.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/80\/e1\/b3\/80e1b3160c8a8f7267c05404cddd7bd44a7c542c.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Le Saut de la Dr\u00f4me<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br>La Dr\u00f4me, on le con\u00e7oit, irr\u00e9sistiblement barr\u00e9e dans sa course, affol\u00e9e, et cherchant vainement \u00e0 fuir, remonta vers sa source comme la rivi\u00e8re de l&rsquo;Ecriture. En deux ou trois jours, elle fit un lac immense de la plaine sup\u00e9rieure; dans l&rsquo;ab\u00eeme, sans compter nombre de granges des mandements de Beaumont, de Lesches, de Miscon, disparut la paroisse de Rochebrianne. Heureusement, la plupart des habitants avaient pu fuir. S&rsquo;\u00e9tant adress\u00e9s dans leur malheur au Dauphin (depuis Louis XI), le prince prescrivit au gouverneur de d\u00e9taxer ces pauvres gens. La lettre de Louis que poss\u00e8dent les Archives de l&rsquo;Is\u00e8re, a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 reproduite plusieurs fois, notamment par le chanoine Jules Chevalier, dans son tr\u00e8s savant ouvrage sur l&rsquo;Eglise et la ville de Die. J&rsquo;en d\u00e9tache n\u00e9anmoins le passage suivant pour donner une id\u00e9e du style et des formes na\u00efves de l&rsquo;\u00e9poque :<br><br>\u00a0\u00bb L&rsquo;umble suplication des manans et habitans des lieux de Luc, Miscon, St-Gasian, Lesches, Alpilon, Fornet, Montlor et Buri\u00e8res, avons re\u00e7ue, contenant que huit ans a ou environ, il tumba une montagne aupr\u00e8s et audessoubs du chastel et ville dudit lieu de Luc, laquelle montagne a escoupp\u00e9, retranch\u00e9 et empesch\u00e9 le cours de la rivi\u00e8re de Droume, que a pr\u00e9sent y a ung grant lac qui contient plus d&rsquo;une lieue de pays et dure depuis ledit lieu de Luc jusques au lieu de Rochebriane, lequel lac a noy\u00e9 et d\u00e9p\u00e9ri les lieux, villages et habitations, terroirs, possessions, vignes et h\u00e9ritaiges desdits supplians tellement qu&rsquo;ils n&rsquo;ont \u00e0 pr\u00e9sent o\u00f9 ils puissent recueillir bl\u00e9, vin, ne aultres choses de quoy ils puissent substanter leurs vies, ne de leurs mesnaiges et combien que pour la cause dessus dite, lesdits supplians soient tellement appauvris et diminu\u00e9s de leurs chevances que \u00e0 peine ont-ils de quoy vivre et que grande partie d&rsquo;entre eulx s&rsquo;en sont all\u00e9s demeurer aultre part et en aultres seigneuries &#8230;\u00a0\u00bb<br><br>Le site cr\u00e9\u00e9 par le Claps (c&rsquo;est le nom de l&rsquo;\u00e9boulement) est inimaginable. Les montagnes, dans un recul semi-circulaire, ont pris la forme saisissante d&rsquo;un th\u00e9\u00e2tre antique. Et devant ces gradins vides, \u00e9ternellement un drame se joue, qui a pour personnages les bloc?, mis en sc\u00e8ne par la catastrophe. Cela est risible et terrible. Ces blocs s&rsquo;agitent, se tra\u00eenent, courent, prennent toutes les attitudes du geste. Il en est de quatre-vingts pieds de haut qui s&rsquo;appr\u00eatent \u00e0 maudire une foule prostern\u00e9e, d&rsquo;autres qui semblent pris de folie, d&rsquo;autres ivres, qui titubent. Et l\u2019\u0153il, en pr\u00e9sence de cette sc\u00e8ne lunaire, dantesque, innommable, peut se croire men\u00e9 par le cauchemar. Quand la Dr\u00f4me est en belles eaux, quand, d&rsquo;un bond, elle saute du plan du lac sup\u00e9rieur dans celui du petit lac, on a une fontaine de Vaucluse, et on croit entendre gronder et mugir ces fant\u00f4mes de pierre.<br><br>Le Claps de Luc m&rsquo;a laiss\u00e9 ainsi, outre le charme grandiose du site, l&rsquo;impression poignante d&rsquo;une fantastique, d&rsquo;une irr\u00e9elle f\u00e9erie. Quel dommage \u2014 je ne saurais assez le dire \u2014 qu&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9 de cette merveille, le grand lac n&rsquo;\u00e9tale plus son azur !<br><br><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/6a\/a4\/33\/6aa43301594f935839b75ac638a9d62ae89ed1ec.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Le Claps de Luc<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br><br>Le chemin de fer et la route \u2014 c&rsquo;est fort heureux \u2014 ont respect\u00e9 le Claps. La route s&rsquo;inscrit harmonieusement dans la courbe immense de la sc\u00e8ne et de son large ruban blanc \u00e9ploy\u00e9, lui fait comme un couloir de d\u00e9gagement. Quant au chemin de fer, il s&rsquo;illustre, en vue de cette ar\u00e8ne grandiose, d&rsquo;un pont magnifique, fruste \u00e0 souhait, et avec cela, \u00e9lanc\u00e9, a\u00e9rien. Ce pont domine de pr\u00e8s de cinquante m\u00e8tres les bouilles tumultueuses et les ou\u00efes effervescentes de la rivi\u00e8re courrouc\u00e9e. Le pont franchi, la voie glisse aussit\u00f4t dans le four d&rsquo;un tunnel. Que les ing\u00e9nieurs soient lou\u00e9s !<br><br>Le bourg de Luc-en-Diois, qui a ces belles choses \u00e0 sa port\u00e9e, n&rsquo;en est pas plus fier. Il est calme, paisible, et ses habitants paraissent vivre dans une atmosph\u00e8re de nonchaloir. C&rsquo;est le village agricole par excellence, mollement couch\u00e9 le long de la grande route, l&rsquo;espace d&rsquo;un bon demi-kilom\u00e8tre. Peu ou pas de venelles lat\u00e9rales. Tout le monde a vue sur la voie romaine. Il faut un peu de gloriole \u00e0 ces vies simples, peu charg\u00e9es. Jadis, le roulage emp\u00eachait la bourgade de sommeiller tout \u00e0 fait. Aujourd&rsquo;hui, elle sommeille tout de bon, n&rsquo;ayant pas d&rsquo;ouvrage \u00e0 donner au chemin de fer.<br><br>A Luc, les gens sont ais\u00e9s, les maisons propres, l&rsquo;auberge excellente, les jeux de boules tr\u00e8s en honneur. A ce prix, la commune consent \u00e0 perdre quelques \u00e2mes \u00e0 chaque recensement. &#8211; Le bourg du moyen \u00e2ge, comme il a \u00e9t\u00e9 dit plus haut,<br><br>dressait ses d\u00e9fenses \u00e0 deux kilom\u00e8tres en amont, en pleine gorge du Claps. Il y p\u00e9rit de maie mort en 1442. Le Luc celtique et le Luc romain, au contraire, s&rsquo;\u00e9taient content\u00e9s fort bien de remplacement heureux et r\u00e9gulier sur lequel nous voyons le village actuel. Il y eut l\u00e0, m\u00eame avant Die, la capitale des Voconces du nord, la rivale de Vaison. Lors de la conqu\u00eate romaine, Luc, bien loin de perdre avec ses vainqueurs, couronna son nom du titre de ville augustale, titre \u00e9vident de la supr\u00e9matie : Lucus colonia Augusia Vocontiorum. Cette belle fortune sombra tout \u00e0 coup. En l&rsquo;an 69, Vitellius, chef des arm\u00e9es de Germanie, trouvant le moment favorable pour renverser Othon, son comp\u00e9titeur, envoya deux de ses lieutenants en Italie, l&rsquo;un, Fabius Valens, par les Alpes Cottiennes, l&rsquo;autre, C\u00e9cina, par les Alpes Pennines. Tacite nous a laiss\u00e9 une relation de cette marche de Valens \u00e0 travers le pays des Voconces. Il nous raconte que, sous la rouge menace des torches cr\u00e9pitantes, chaque maison de Luc dut fournir au g\u00e9n\u00e9ral une somme d&rsquo;argent. Quand il n&rsquo;estimait pas la ran\u00e7on suffisante, il jetait ses soldats sur les femmes et les filles des habitants. Une grande partie de la population, quittant le municipe, t\u00e9moin de tant de hontes, alla, dit-on, s&rsquo;\u00e9tablir \u00e0 Die et contribua ainsi \u00e0 la prosp\u00e9rit\u00e9 grandissante de la ville. Luc, r\u00e9duit en peu de temps au titre de simple mansio, c&rsquo;est-\u00e0-dire de g\u00eete d&rsquo;\u00e9tapes, ne devait jamais compl\u00e8tement r\u00e9parer ses d\u00e9sastres, ni se refaire de grandes annales.<br><br>Les gens de Luc savent-ils qu&rsquo;ils boivent l&rsquo;eau d&rsquo;une fontaine singuli\u00e8re, dont un sarcophage, contemporain des divins empereurs, forme le bassin ? Quelles am\u00e8res r\u00e9flexions pour le passant, et quel torrent d&rsquo;ironie pour un parisien, que ce s\u00e9pulcre dont, parfois, des fillettes, juch\u00e9es sur de grosses pierres, boivent \u00e0 m\u00eame l&rsquo;eau parfaitement limpide et assur\u00e9ment d\u00e9licieuse ! Voil\u00e0 une destination que les Romains n&rsquo;avaient pas pr\u00e9vue ! Ce monument fun\u00e9raire, v\u00e9n\u00e9rable de dix-huit si\u00e8cles, peut-\u00eatre aussi vieux que le brillant Trogue-Pomp\u00e9e dont la famille \u00e9tait originaire de Luc, a sans doute, employ\u00e9 de la sorte, \u00e9vit\u00e9 de p\u00e9rir. Il est, pour la jolie bourgade, un brevet d&rsquo;innocence et d&rsquo;esprit pratique charmants.<br><br>De nombreux d\u00e9bris anciens doivent joncher le sous-sol de Luc. Jusqu&rsquo;\u00e0 ce jour, on y a fait assez peu de d\u00e9couvertes, mais elles sont capitales. M. Camille Jullian n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 faire figurer dans son ouvrage Gallia ce fameux tombeau repr\u00e9sentant un cavalier arm\u00e9, et dont une \u00e9pitaphe souligne l&rsquo;image de pierre. Il s&rsquo;agit du l\u00e9gionnaire Caius Marius, de la tribu Voltinia, natif de Luc. Enfin, je ne puis passer sous silence l&rsquo;admirable mosa\u00efque, \u0153uvre de l&rsquo;architecte romain Quintus Amiteius, d\u00e9couverte par M. Nal, et offerte en 1892 au mus\u00e9e de Valence, o\u00f9 elle est en bonne place, pour l&rsquo;honneur de notre Dr\u00f4me.<br><br>(1) C&rsquo;est ce que signifie le col de Cabres. \u2014 Cabre, ch\u00e8vre en patois.<br><br><br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>V<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>DE LUC A DIE. \u2014 LA PREMI\u00c8RE PLAINE DE LA DR\u00d4ME : VIGNES, NOYERS, MURIERS. \u2014 LES AFFLUENTS. LA B\u00c9OUX, LE BEZ. SES MONTAGNES, SES VALL\u00c9ES, SES MYST\u00c8RES, (COMBEAUX, \u00c2RCHIANNE, CHATILLON, MENGLON, MENGLON, LE VALCROISSANT, LA MEYROSSE.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><br><br>Enfin para\u00eet la vigne. Comme cela pr\u00eate des moyens \u00e0 une contr\u00e9e ! comme un horizon, gr\u00e2ce aux pampres verts, prend tout de suite air de ga\u00eet\u00e9 et d&rsquo;abondance ! A la voir seulement, il semble qu&rsquo;on respire une haleine plus cl\u00e9mente, qu&rsquo;une intimit\u00e9 fraternelle vous rapproche des \u00eatres et des choses. La vigne r\u00e9chauffe d&rsquo;humanit\u00e9 le site le plus grave et le plus sauvage, elle marie les terres arides \u00e0 des id\u00e9es confuses de bien-\u00eatre et de belle humeur. Ici, elle ne constitue pas naturellement la richesse comme dans certaines provinces, car elle ne saurait \u00eatre la culture essentielle, mais soit qu&rsquo;elle tapisse le plafond du val, soit qu&rsquo;elle \u00e9bouriffe d&rsquo;un vert vigoureux les. rudes pentes de la montagne, elle est l&rsquo;objet des m\u00eames soins jaloux ; quelques bouteilles de vin paillet chambr\u00e9es au nord de la grange, avec cela le paysan accepte de bonne gr\u00e2ce ses mis\u00e8res \u00e9ventuelles.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/ca\/39\/67\/ca39673128c17a9e3a7ca28754806280f4994a4d.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Vignobles du Diois<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br><br>Saluons donc le clocher de Luc, pourtant d\u00e9bile et nu. Il annonce la vigne et il chante avec la voix fluette de son humble cloche l&rsquo;hymne du Diois Heureux, l&rsquo;hymne sensuel de la douce clairette. Ce Diois Heureux, d&rsquo;ailleurs, est encore plus que lib\u00e9ralement P\u00e9tr\u00e9, mais le malin montagnard en tire m\u00eame avantage. Sans les innombrables murs en pierres s\u00e8ches que l&rsquo;on voit de toutes parts, il n&rsquo;y aurait sur les pentes trop rapides de la montagne ni de ces charmants \u00e9tages de culture, ni de ces agrestes jardins suspendus. Puis, le pays s&rsquo;amende tous les jours et peu \u00e0 peu ses plaies se ferment gr\u00e2ce au reboisement. Un troupeau magnifiques de h\u00eatres, de sapins, de pins, d&rsquo;\u00e9pic\u00e9as, a escalad\u00e9 les croupes voisines de Luc : monts de Cerne, de Clamontard, d&rsquo;Aucelon. On rend \u00e0 la ch\u00e8vre inique la vie de plus en plus difficile. Le rendement en fromages sera moins grand, mais il sera compens\u00e9 par un rendement inappr\u00e9ciable en fra\u00eecheur, en beaut\u00e9. De l&rsquo;horrible mort sylvestre dont l&rsquo;homme l&rsquo;avait frapp\u00e9e, n&rsquo;est-il pas merveilleux que l&rsquo;homme, par le b\u00e9n\u00e9fice de la sagesse et de la science, ressuscite une terre \u00e0 la vie, lui redonne ses d\u00e9cors naturels, la fasse remonter dans les si\u00e8cles ?<br><br>Mais en piquant un ciel plus bleu, le clocher de Luc donne aussi le branle \u00e0 une v\u00e9g\u00e9tation plus franchement m\u00e9ridionale. Les granges, les fermes isol\u00e9es se multiplient et dans la plaine, presque toutes se doublent d&rsquo;une magnanerie. Aux d\u00f4mes d&rsquo;or brun de leurs paillers, dont le nombre, suivant un dicton, repr\u00e9sente autant de centaines d&rsquo;\u00e9cus de rentes et gonfle d&rsquo;orgueil le c\u0153ur de l&rsquo;ancien, on reconna\u00eet des situations \u00e0 l&rsquo;aise. Dans les bas-fonds, de petits m\u00fbriers, dans la joie de se poursuivre le long des h\u00e9ritages, rient \u00e0 feuilles d\u00e9ploy\u00e9es dans la lumi\u00e8re d&rsquo;un soleil d\u00e9j\u00e0 proven\u00e7al. Pruniers, poiriers, pommiers, amandiers, ch\u00e2taigniers, noyers, s&rsquo;\u00e9quilibrent tant bien que mal sur les pentes, en \u00e9teignent de touches p\u00e2les et discr\u00e8tes tant\u00f4t l&rsquo;ocre f\u00e9roce, tant\u00f4t le gris livide. Les noyers surtout int\u00e9ressent. Cet arbre harmonieux donne au Dauphin\u00e9 une partie de ses gr\u00e2ces et l&rsquo;on peut dire qu&rsquo;il tient \u00e0 sa physionomie. Malheureusement il tire l\u2019\u0153il, il est trop puissant, trop beau, trop g\u00e9n\u00e9reux, et un quatre-vingt-treize mercantile m\u00e9dite d&rsquo;en d\u00e9couronner nos Alpes. L&rsquo;instituteur qui est presque toujours le camarade et souvent le conseiller du paysan dans nos villages, ne pourrait-il, par la persuasion, faire entrer l&rsquo;amour de l&rsquo;arbre dans les m\u0153urs ? C&rsquo;est par l&rsquo;humble fonctionnaire des campagnes que l&rsquo;id\u00e9e r\u00e9cente de la protection des sites a quelque chance de r\u00e9ussir. Mais il y a mieux qu&rsquo;un int\u00e9r\u00eat d&rsquo;agr\u00e9ment en cette affaire, il y a une raison de bien-\u00eatre et d&rsquo;existence m\u00eame pour le montagnard. Ce que, dans le Diois en particulier, l&rsquo;abatage Syst\u00e9matique des noyers a ruin\u00e9 de gens et provoqu\u00e9 d&rsquo;exodes est inimaginable. L&rsquo;instituteur le moins sagace aurait l\u00e0 une bien int\u00e9ressante le\u00e7on de choses \u00e0 enseigner. Il serait une force \u00e0 opposer au vandalisme de ces ex\u00e9cuteurs qui, courant la montagne, marquent partout des victimes pour leurs sacrifices barbares.<br><br>De seuil en seuil, nous voil\u00e0 bellement descendus de pr\u00e8s de cinq cents m\u00e8tres depuis La B\u00e2tie des Fonts. C&rsquo;est dix fois la hauteur de la fi\u00e8re tour de Crest, pr\u00e8s de vingt fois celle des Jumeaux, ces deux personnages formidables de la sc\u00e8ne du Claps, que j&rsquo;ai cit\u00e9s plus haut sans les nommer. Et nous n&rsquo;avons gu\u00e8re parcouru que 33 kilom\u00e8tres. D&rsquo;autre part, supposons un instant le Rh\u00f4ne de Loriol coulant sous Luc. Nous ne le verrions pas \u00e0 plus de quatre cents m\u00e8tres au-dessous de nous, ab\u00eeme, certes, des plus honorables, envisag\u00e9 de la sorte, mais assez lent affaissement en somme s&rsquo;il s&rsquo;agit de l&rsquo;incliner sur soixante dix huit kilom\u00e8tres. Telle est, en effet, la distance qui s\u00e9pare Luc du confluent de notre rivi\u00e8re. La d\u00e9nivellation entre les sources et le palier du Claps s&rsquo;\u00e9tablit donc dans des proportions environ trois fois plus fortes qu&rsquo;entre ce palier et la fin de la Dr\u00f4me \u00e0 Loriol, en amont qu&rsquo;en aval de Luc. Il ne faut pas s&rsquo;\u00e9tonner qu&rsquo;un ing\u00e9nieur en chef du d\u00e9partement(1), ait song\u00e9, d\u00e8s le commencement de ce si\u00e8cle, \u00e0 rendre navigables ces soixante-dix-huit kilom\u00e8tres \u00e0 faible pente. Cette id\u00e9e, \u00e0 laquelle l\u2019\u0153uvre du reboisement donne un regain d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, germera-t-elle un jour ? Nous le souhaitons sans l&rsquo;esp\u00e9rer.<br><br>Maintenant une plaine appr\u00e9ciable s&rsquo;offre \u00e0 nos regards. Il faudra compter cinq lieues et plus avant une nouvelle cluse, et la vall\u00e9e, dans.sa fuite lumineuse, orient\u00e9e vers le nord, mettra d\u00e9sormais un peu d&rsquo;ordre dans le chaos calcaire du Diois. Les montagnes, sans s&rsquo;abaisser, (Aucelon, 1523 m\u00e8tres), (col de Pennes, 1244 m\u00e8tres), (Serre Chauvi\u00e8re, 1214 m\u00e8tres), (hauteurs de Saint-Justin) \u00e0 gauche ; (monts de Cerne, 1133 m\u00e8tres), (Glandas, 2025 m\u00e8tres), (Dent de Die et pic de Romeyer, environ 1800 m\u00e8tres) \u00e0 droite, ont pris en s&rsquo;espa\u00e7ant, des nuances plus tendres, des formes moins rev\u00eaches. La rivi\u00e8re, \u00e0 peine \u00e9vad\u00e9e du Claps, qui dans ses tenailles la mordait \u00e0 vif, s&rsquo;est ressaisie. Son sans-g\u00eane de va-nu-pieds reprend bien vite le dessus. Elle accapare le fond du val, mendie effront\u00e9ment son eau, tant\u00f4t \u00e0 gauche, tant\u00f4t \u00e0 droite et re\u00e7oit trop souvent les rebuffades des torrents d&rsquo;occasion. Quand par hasard, la copieuse aum\u00f4ne d&rsquo;une eau constante lui arrive, elle devient double, triple, elle essaie de faire croire, mais vainement, qu&rsquo;elle est un fleuve. Comme jadis, quand le val, empourpr\u00e9 de sang, hurlait de souffrance, la plupart des villages, Montlaur, Jansac, Recoubeau, Barnave, Montmaur, Aix et Moli\u00e8res, demeurent \u00e0 mi-chemin du ciel, pour me servir de l&rsquo;expression exquise du po\u00e8te Champavier.<br><br>La Dr\u00f4me, dans ce bassin de Die, fait beaucoup de mauvaises rencontres. G\u00e9n\u00e9ralement fort courts, ses affluents se f\u00e2chent au moindre orage et se ruent dans la plaine. On r\u00e9ussit \u00e0 les \u00e9teindre un peu en embarrassant leur lit de branchages, en les cassant pour ainsi dire de distance en distance. \u00c9num\u00e9rons seulement les ruisseaux de Charel, de Montlaur, de Jansac, de Barnavette, d\u00a0\u00bbEsconavette, des Auches, de Satayac, de la Salle, celui-ci n\u00e9 \u00e0 peu de distance de la grotte de Solaure, jonch\u00e9e de d\u00e9bris pr\u00e9historiques et qui porte le nom d&rsquo;une ancienne villa \u00e9piscopale [rive gauche] ; ceux de Luzerand appel\u00e9 Blanchon dans son cours inf\u00e9rieur, de Saint-Roman, de Laval d&rsquo;Aix et de Beaufayn [rive droite]. Aucun n&rsquo;atteint dix kilom., aucun n&rsquo;a d&rsquo;importance topographique. Plus longue, plus sauvage, la louche B\u00e9oux, en \u00e9ventrant toute une pouillerie de monts mal assis, permet aux vall\u00e9es de l&rsquo;Aygues et de la Dr\u00f4me de communiquer ensemble. En guerre \u00e9ternelle avec ces terribles c\u00f4nes schisteux, semblables \u00e0 distance, \u00e0 de rigides pi\u00e8ces de soie grises drap\u00e9es par des g\u00e9ants, la Bl\u00e9oux d\u00e9vaste plus qu&rsquo;elle n&rsquo;arrose les territoires de Jonch\u00e8res et de Poyols, Nous avons gard\u00e9 pour la fin : le Bez, le Valcroissant, la Meyrosse [rive droite], eaux candides o\u00f9, \u00e0 n&rsquo;en pas douter, se baign\u00e8rent les Matr\u0153 agrestes du Vocontium.<br><br>Ce Bez, ainsi que le remarque l&rsquo;abb\u00e9 Moutier, est d\u00e9j\u00e0 passablement \u00e9tonnant pour l&rsquo;\u00e9tymologie. Grimone ou Vierre, puis Charans, puis Gas, puis Bez, il change quatre fois de nom en vingt-six kilom\u00e8tres. A consid\u00e9rer le volume des eaux, l&rsquo;Archianne, avec ses dix m\u00e8tres cubes \u00e0 la seconde devrait \u00eatre son ma\u00eetre courant; si l&rsquo;on tient compte de la seule longueur, c&rsquo;est au ruisseau des Gas, form\u00e9 de l&rsquo;appoint presque simultan\u00e9 de la Borne, de la Grimone et de la Vierre, que cet honneur doit revenir.<br><br>Au bec de Mensac, comme la Garonne au bec d&rsquo;Amb\u00e8s, le torrent trouve sa Gironde en s&rsquo;appelant Bez. Mais que dire de sa capricante beaut\u00e9 ? comment appr\u00e9cier les crispations fabuleuses de ses paysages ? Quand on monte de Die \u00e0 Lus-la-Croix-Haute en passant par le charmant village de Ch\u00e2tillon enfoui dans une somptueuse verdure, on s&rsquo;ab\u00eeme il est vrai dans un des plus longs et des plus saisissants d\u00e9fil\u00e9s des Alpes, on contemple, apr\u00e8s avoir salu\u00e9 au passage son irr\u00e9v\u00e9rence le Mont Vente-Cul (1691 m.) sur lequel le Jocon (2056 m.) s&#8217;empile, le site de Lus dans sa reposante majest\u00e9, mais on ne soup\u00e7onne pas les myst\u00e8res du Ruisseau Noir, entaille \u00e0 peine famili\u00e8re aux p\u00eacheurs de truites, et on laisse de c\u00f4t\u00e9 la solitude grandiose du vallon de Boule et les splendeurs mystiques du calcaire d&rsquo;Archianne. Contr\u00e9e fabuleuse d&rsquo;innocence et de renoncement que celle-l\u00e0, o\u00f9 fr\u00e9quente l&rsquo;ours, o\u00f9 se pavane le coq de bruy\u00e8re et qui exhale je ne sais quel relent pr\u00e9historique. Contr\u00e9e min\u00e9e, sans doute, d&rsquo;insondables catacombes, de cryptes audacieuses, aussi int\u00e9ressante dans ses dessous que dans sa forme ext\u00e9rieure. L\u2019\u0153il d&rsquo;intr\u00e9pides Ch\u00e2tillonnais fouillait tout r\u00e9cemment les grottes de Pelebi, qui s&rsquo;ouvrent en vue de Mensac, sur son haut promontoire, et reconnaissait quelques-unes de leurs galeries. Mais comme les braves gens ne s&rsquo;attendaient pas \u00e0 un accueil aussi profond et aussi durable de la nature, ils durent, \u00e0 ce que raconte M. Darty, revenir avec le regret des choses inexplor\u00e9es.<br><br>En une seule journ\u00e9e, j&rsquo;ai eu la satisfaction, partant de Die, d&rsquo;y revenir par un point oppos\u00e9 en faisant le tour du Glandas. Au cours de ma promenade je tombai tout \u00e0 coup sur Archianne. Loin de moi la pr\u00e9tention d&rsquo;avoir d\u00e9couvert ce coin de gr\u00e2ce primitive. Les habitants de Die en savent le nom, ceux de Ch\u00e2tillon en savent l&#8217;emplacement.<br><br>Les guides, d&rsquo;ailleurs, parlent d&rsquo;Archianne. L&rsquo;un enseigne qu&rsquo;on y fait de bons fromages, l&rsquo;autre qu&rsquo;on y voit des grottes remarquables. Un-troisi\u00e8me cite les grottes et les fromages. Le pr\u00e9cis Guide Bleu de St\u00e9phane Juge indique seulement le chemin terrible qui y glisse du Glandas. Mais de l&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 grandiose du site, bernique ! il n&rsquo;en est pas question.<br><br>C&rsquo;est surtout ici qu&rsquo;il me semble avoir pris contact avec Glandas, avoir go\u00fbt\u00e9 avec une vraie joie d&rsquo;artiste les magnificences mystiques de son architecture. De Die, on sent tr\u00e8s bien la complexit\u00e9 d\u00e9 cette masse.monumentale, mais les lointains, en unifiant les ar\u00eates, en fa\u00e7onnant les crocs et les asp\u00e9rit\u00e9s, en enveloppant d&rsquo;ombres mauves toute la montagne, ne permettent pas de la juger dans ses d\u00e9tails. A Romeyer et \u00e0 Valcroissant, autres habitacles de la singuli\u00e8re montagne, on est plut\u00f4t en pr\u00e9sence d&rsquo;une citadelle imprenable, inou\u00efe, avec tours, bastions, donjons, \u00e9chauguettes et m\u00e2chicoulis. A Archianne, rien de pareil. Le Glandas s&rsquo;id\u00e9alise en un envol de fl\u00e8ches aigu\u00ebs, de pignons, de d\u00f4mes, de clochetons, de pilastres, de dentelures. C&rsquo;est une cath\u00e9drale surhumaine, rayonnante de gothicit\u00e9. On se prend \u00e0 chercher des croix d&rsquo;or aux cimes de ces fl\u00e8ches, aux sommets de ces d\u00f4mes, mais en vain, la nature n&rsquo;a pas pouss\u00e9 plus loin la figure. La nature ignore les religions et ne s&rsquo;inqui\u00e8te pas des symboles. Voil\u00e0 tout de m\u00eame un but de sain et r\u00e9confortant p\u00e8lerinage, sans les images polychromes, sans les paten\u00f4tres, sans les mendiants et avec, pour encens, l&rsquo;ar\u00f4me fort des pins et des buis. Le paysage \u00e9cras\u00e9 de soleil, semble agenouill\u00e9 devant cette merveille, et un rieu, plein de fougue, y murmure \u00e9ternellement sa pri\u00e8re spumante.<\/p>\n\n\n\n<p><br><br><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img decoding=\"async\" width=\"800\" height=\"319\" src=\"https:\/\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/cirque-darchiane-2.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2584\" srcset=\"https:\/\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/cirque-darchiane-2.jpg 800w, https:\/\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/cirque-darchiane-2-300x120.jpg 300w, https:\/\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/cirque-darchiane-2-768x306.jpg 768w\" sizes=\"(max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Le Cirque d&rsquo;Archiane<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br>Archianne. se compose d&rsquo;une douzaine de cabanes en chaume, sem\u00e9es sans soin dans la poche d&rsquo;un petit vallon. Quelques familles y v\u00e9g\u00e8tent, dont les ascendants ne sont peut-\u00eatre jamais sortis de leur horizon natal. Il me souvient d&rsquo;un type de m\u00e8re-grand aux cheveux en broussaille et aux yeux \u00e9lectriques, dont l&rsquo;expression me remua soudain comme si je venais de fr\u00f4ler l&rsquo;\u00e9poque farouche des Burgondes. Jamais je n&rsquo;oublierai la fa\u00e7on dont elle nous poursuivit dans son champ de pommes de terre que nous traversions fort innocemment pour nous rendre \u00e0 la grotte, \u2014 car Archianne \u00e0 une grotte qui vomit tout un torrent \u00e0 certaines \u00e9poques de l&rsquo;ann\u00e9e. A notre sortie, le fant\u00f4me des \u00e2ges de proie nous guettait et j&rsquo;imaginai le plus ais\u00e9ment du monde une sc\u00e8ne terrible o\u00f9 la vieille, un peu moins scrupuleuse, enfumait l&rsquo;\u00e9tranger dans son trou comme un renard. M. Martel, le c\u00e9l\u00e8bre sp\u00e9l\u00e9ologue, et M. Etienne Mellier, le premier explorateur de notre Vercors, venus, sur la foi des guides, visiter cet antre n\u00e9gligeable, ont d\u00fb \u2014 et cette communion dans le m\u00eame sentiment m&rsquo;honore \u2014 se rabattre eux aussi sur le spectacle du Glandas, commotion sublime. Et maintenant, la part d&rsquo;admiration satisfaite, louons les fromages \u00e0 l&rsquo;instar d&rsquo;un simple guide. Il s&rsquo;en fabrique assez peu \u00e0 Archianne, o\u00f9 la population des ch\u00e8vres est peu dense ; davantage \u00e0 Grimone et \u00e0 Glandage, C&rsquo;est une des vari\u00e9t\u00e9s v\u00e9h\u00e9mentes de ce picaudon v\u00e9n\u00e9r\u00e9, gloire de Bourdeaux et des Tonils, qui fait qu&rsquo;on se passe quelquefois de d\u00eener, et apr\u00e8s lequel le bouquet d&rsquo;un vin si bien se d\u00e9nonce. Quelle h\u00e9r\u00e9sie, go\u00fbter le vin sans picaudon ! Autant, ma foi, vaudrait go\u00fbter le picaudon sans vin ! .<br><br>Treschenu, que vient de nous restituer M. Lacroix, dans une de ses savantes notices, comprend outre Archianne, les \u00e9carts de Men\u00e9e, Benevise et des Nonni\u00e8res. Or, Treschenu n&rsquo;est qu&rsquo;un mythe, il n&rsquo;existe pas. Il \u00e9tiquette seulement la f\u00e9d\u00e9ration administrative des quatre groupes. On dirait que tout se concerte pour le myst\u00e8re en ce coin du Glandas.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/56\/fa\/3f\/56fa3fea3318430c62bc876fbb864ef99e6750bc.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Cirque d&rsquo;Archiane : \u00ab\u00a0l&rsquo;Arche du Petit Jardin\u00a0\u00bb<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br><br>Les Nonni\u00e8res perp\u00e9tuent la tr\u00e8s dramatique histoire d&rsquo;un des plus anciens mo\u00fbtiers de France. C&rsquo;est aux Combeaux (4 kil. de ce hameau) qu&rsquo;il fut fond\u00e9 vers l&rsquo;an 610 par Meltride et trois l\u00e9gataires de Sainte Radegonde, femme de Clotaire Ier Maxime \u00e9tant \u00e9v\u00eaque de Die. Malgr\u00e9 la solitude h\u00e9riss\u00e9e de pics de 1800 \u00e0 2000 m\u00e8tres, malgr\u00e9 l&rsquo;inconnu de leur retraite et l&rsquo;\u00e9loignement des voies naturelles, les Sarrasins, flairant les moniales et leurs tr\u00e9sors, d\u00e9nich\u00e8rent les Combeaux. Piller la maison, puis y mettre le feu apr\u00e8s avoir sans doute viol\u00e9 les filles de Sainte Radegonde, fut l&rsquo;affaire de peu d&rsquo;instants. Bien des noms, bien des l\u00e9gendes dans nos vall\u00e9es, t\u00e9moignent des incursions de ces barbares et de la terreur qu&rsquo;ils inspiraient. Il y a naturellement beaucoup de r\u00e9serves \u00e0 faire sur les r\u00e9cits du Moyen-\u00e2ge relatifs au Sarrasin. Il serait difficile de mesurer la hauteur de ce flot d&rsquo;Islam dans nos vall\u00e9es, et tout \u00e0 fait impossible d&rsquo;en rechercher le d\u00e9p\u00f4t dans l&rsquo;\u00e2me Dauphinoise, mais j&rsquo;ai trop souvent surpris dans de hauts villages la flamme myst\u00e9rieuse d&rsquo;un \u0153il noir, j&rsquo;ai trop souvent senti un sang \u00e9trange gonfler certaines veines, pour ne pas soup\u00e7onner les porteurs de cimeterre. Hant\u00e9s par les \u00e2pres souvenirs des Sierras, ils n&rsquo;\u00e9taient point trop d\u00e9pays\u00e9s en ce pays de rocs altiers, de for\u00eats noires, de solitudes farouches. Individus fatigu\u00e9s d&rsquo;invasions, individus gagn\u00e9s au charme d&rsquo;une patrie semblable \u00e0 la leur, ou m\u00eame qui sait, retenus par les liens de l&rsquo;amour, un s\u00e9diment arabe, tr\u00e8s sporadique, il est vrai, finit par s&rsquo;attacher au sol diois.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/c9\/08\/ad\/c908ad6ce48323e7e77134a9247cdaef9d19f9b5.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Ch\u00e2tillon en Diois<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br><br>Ch\u00e2tillon, dans son creux, n&rsquo;a rien qui impose. Assis entre des rochers feutr\u00e9s de mousse et des collines domin\u00e9es par l&rsquo;in\u00e9vitable Glandas, toute sa vie, comme \u00e0 Luc, se concentre en sa longue rue, parall\u00e8le au Bez. Des jardins, des vergers l&rsquo;entourent, grimpent sur les hauteurs dont des murs en pierres s\u00e8ches soutiennent les larges gradins, et lui font une parure exquise. Les agneaux appel\u00e9s truands et les truites d&rsquo;Archianne, des Gas et du Ruisseau Noir, sont la renomm\u00e9e de Ch\u00e2tillon, dont les mines de zinc voisines des Boidans (comme de Menglon) pourraient faire un jour un petit centre prosp\u00e8re. Ces mines, exploit\u00e9es par la Compagnie Asturienne, qui recherche tr\u00e8s activement d&rsquo;autres gisements dans la Dr\u00f4me, (\u00e0 Brette, \u00e0 Gumiane), occupent de cent-vingt \u00e0 cent-cinquante ouvriers. Le minerai lav\u00e9 au pr\u00e9alable est transport\u00e9 \u00e0 la gare voisine de Recoubeau qui l&rsquo;exp\u00e9die dans le Pas-de-Calais. La gare de Ch\u00e2tillon est Pont-deQuart. C&rsquo;est l\u00e0 que la grande route de Die \u00e0 Sisteron passe de la rive droite de la Dr\u00f4me sur la rive gauche, apr\u00e8s avoir envoy\u00e9 le tron\u00e7on de la vall\u00e9e du Bez sur lequel se grefferont \u00e0 leur tour le chemin de Men\u00e9e, d&rsquo;Archianne et des Nonni\u00e8res et le chemin de Boule et de Bonneval. Pont-de-Quart, hameau de la commune d&rsquo;Aix, voit de jour en jour son chef-lieu d\u00e9p\u00e9rir \u00e0 son profit. Les habitants d&rsquo;Aix, insoucieux de l&rsquo;anciennet\u00e9 fabuleuse de leur dieu aquatique Bormanus, et peu confiants dans la forteresse caduque des La Tour du Pin Gouvernet, b\u00e2tie par la ferveur huguenote avec les pierres noircies et fumantes encore de la cath\u00e9drale de Die, l\u00e2chent leur colline pour la plaine, et peut-\u00eatre la proie pour l&rsquo;ombre. Les noyers d&rsquo;Aix et de ses environs passent pour donner les meilleurs cerneaux du Diois. Dans son ensemble, la Dr\u00f4me est \u2014 que nul ne l&rsquo;ignore \u2014 le premier d\u00e9partement de France pour les noix \u00a0\u00bb de Grenoble\u00a0\u00bb.<br><br>Le Bez, d\u00e9clar\u00e9 flottable sur dix kilom., para\u00eet ne pas s&rsquo;\u00eatre soumis encore \u00e0 cette d\u00e9cision arbitraire des Ponts et Chauss\u00e9es. Il n&rsquo;en double pas moins la Dr\u00f4me, en s&rsquo;y jetant en face de l&rsquo;Esconavette par 476 m\u00e8tres d&rsquo;altitude.<br><br>Le Valcroissant, aux reins souples, franchit en une lieue et demie de cours, les 233 m\u00e8tres qui s\u00e9parent son commencement sous Glandas de sa fin dans la Dr\u00f4me sous le tertre calcin\u00e9 de Moli\u00e8res. Il porte \u00e0 juste titre le nom fanfarant d&rsquo;une ancienne abbaye de l&rsquo;ordre de Citeaux, fond\u00e9e vers 1188, ruin\u00e9e ensuite pendant les guerres religieuses, et finalement transform\u00e9e apr\u00e8s la R\u00e9volution en exploitation rurale. Imaginez une courbe d&rsquo;\u00e0 peine deux cents pas de large, s&rsquo;insinuant ainsi qu&rsquo;un calme fjord de verdure entre des \u00e0 pic rocheux de douze cents, dix huit cents, deux mille six cents pieds. Une br\u00e8che extr\u00eamement \u00e9troite, par o\u00f9 fuit le torrent lui sert de seuil. Partout ailleurs elle est close. Des moines v\u00e9curent l\u00e0 sans bruit et presque sans faire parler d&rsquo;eux durant quatre si\u00e8cles \u2014 chose rare pour une grande communaut\u00e9 du Moyen-Age. Une ferme est dans la ruine, mais c&rsquo;est la ruine que l&rsquo;on vient voir, jolie \u00e0 souhait : restes de chapelle, arcs solitaires, escaliers rompus et pierres descell\u00e9es baignant dans les hautes herbes. Au moment de notre visite, un coq qui a choisi pour son perchoir un v\u00e9n\u00e9rable reste de pilier, claironne ses amours, cependant que de petits porcs noirs, agiles et charmants, se lutinent avec fr\u00e9n\u00e9sie sous les vo\u00fbtes \u00e9croul\u00e9es du clo\u00eetre. O cette animalit\u00e9 mutine parmi les souvenirs de p\u00e9nitence, parmi cette solitude redoutable ! Quel fil de m\u00e9lancolie \u00e0 d\u00e9vider pour une \u00e2me sensitive que le spectacle d&rsquo;un pareil tableau ! Mais au lieu de chercher des raisons \u00e0 la nature, ne vaut-il pas mieux m\u00ealer le r\u00eave\u00a3t la vie dans une juste proportion ? Ne vaut-il pas mieux, comme le paysan, accepter la force des choses, et au besoin s&rsquo;en accommoder et en jouir ? Les si\u00e8cles imposent \u00e0 l&rsquo;ouvrage des hommes des superpositions impayables, inattendues.<br><br>Le Valcroissant, ou du moins quelques-unes de ses sources, admirablement limpides, servit, sous les Romains, \u00e0 l&rsquo;alimentation de Die. Ces eaux \u00e9taient amen\u00e9es par un aqueduc dont quelques pierres se voient encore. Courant sur les confins m\u00e9ridionaux du vaste territoire de Die (pr\u00e8s de 7000 hectares), le ruisseau, avant de terminer sa courte carri\u00e8re, regarde en passant Sali\u00e8res-les-Bains (vapeurs \u00e0 la thermo-r\u00e9sine) et sa fontaine ardente, petite s\u0153ur de l&rsquo;ex-merveille de Dauphin\u00e9 (2).<br><br>La Meyrosse ou M\u00e9rosse est \u00e9galement redevable au Glandas de ses plus belles fontaines. N\u00e9e au Pas-des-Econdus (1736 m\u00e8tres), elle descend tr\u00e8s rapidement jusqu&rsquo;aux Vignons (3) au sein d&rsquo;une admirable vall\u00e9e close que dominent les cr\u00eates turriformes de Glandas, re\u00e7oit le Rays, dont les eaux glac\u00e9es abreuvent la cit\u00e9 des Voconces, franchit au pont de la Roche un arc de triomphe naturel c\u00e9l\u00e8bre, atteint Die, s&rsquo;y souille et ribaude quelque peu dans les profondeurs malsaines d&rsquo;un vieux faubourg et gagne la Dr\u00f4me apr\u00e8s une course de douze kilom\u00e8tres.<br><br><br>(1) M. d&rsquo;Ingler. (Delacroix, Statistique de la Dr\u00f4me).<br>(2) La Fontaine Ardente de Vif (Is\u00e8re).<br>(3) Commune de Romeyer.<br><br><br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>VI<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>LA VILLE DE DIE ET SES ORIGINES : LA D\u00c9ESSE ANDARTA,<br>LE CULTE DE CYB\u00c8LE ET LES TAUROBOLES. LE CHRISTIANISME DANS LE DlOIS : LES \u00c9V\u00caQUES ET LES LUTTES DU MOYEN-AGE. \u2014 LA R\u00c9FORME. PROMENADE DANS LA VILLE DE DIE ET PARTICULARIT\u00c9S DU CARACT\u00c8RE DIOIS.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><br><br>A qui vient de Paris, de Lyon, ou m\u00eame simplement de notre m\u00e9galomane Valence, la ville de Die peut para\u00eetre un village : venelles o\u00f9 les poules picorent, vastes bassins de pierre o\u00f9 bleuit la lessive et placettes mal aplanies o\u00f9 elle s\u00e8che ensuite sur des cordes entre de grands ormeaux, empi\u00e9tement de la voie publique par l&rsquo;oisivet\u00e9 jaboteuse des comm\u00e8res, pav\u00e9 rare et rouill\u00e9, trottoirs suspects, bruits innocents comme ceux du rabot, de la lime ou de la scie au sein des boutiques d\u00e9su\u00e8tes \u00e0 ravir, quelques gendarmes en fait de garnison, tout cela compose un ensemble rural des plus \u00e9vidents. Mais pour qui descend de la montagne avec des yeux non lib\u00e9r\u00e9s encore de la m\u00e9lancolie des sapins noirs et de l&rsquo;immensit\u00e9 poignante des solitudes pastorales, Die se pr\u00e9sente sous les traits ind\u00e9niables d&rsquo;une cit\u00e9 : grande route, chemin de fer, promenades ombreuses, eaux vives, b\u00e2tisses suffisamment hautes et bourgeoises, h\u00f4telleries et caf\u00e9s passables, cercle, petite gazette locale, lot de fonctionnaires prompts \u00e0 se saluer, c&rsquo;est en un mot la sous-pr\u00e9fecture qui a de l&rsquo;amour-propre.<br><br>Mais quel parfum d&rsquo;antique province en cette pauvre ville effac\u00e9e o\u00f9 rien, parmi les ombres bleues, si favorables au sommeil de quelques mendiants \u2014 les plus heureux des hommes \u2014 n&rsquo;attente \u00e0 la douceur de votre promenade ! Et que de vieilles pierres pour y susciter l&rsquo;\u00e9motion et \u00e9branler le souvenir ! Chaque fois j&rsquo;y viens pour y faire la m\u00eame chose : songer, songer des Voconces, de Rome, du Moyen-Age, des guerres religieuses, et le soir me surprend dans ses rues muettes comme si j&rsquo;allais, contribuable \u00e9mu des empereurs, y voir passer parmi la foule impatiente les flamines, ou le curateur des jeux et spectacles, ou bien le bouillant \u00e9v\u00eaque Am\u00e9d\u00e9e de Roussillon, mitre en t\u00eate et cuirasse \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule, suivi d&rsquo;une cavalerie fringante.<br><br>Die est une assez grande dame devenue servante, mais la servante dissimule imparfaitement la grande dame que l&rsquo;on reconna\u00eet \u00e0 l&rsquo;allure, \u00e0 la physionomie, \u00e0 la robe jadis galante, aujourd&rsquo;hui pass\u00e9e et pleine de trous.<br><br>Die a compt\u00e9 dans l&rsquo;histoire. Dans ses r\u00eaves ing\u00e9nus d&rsquo;humble chef-lieu d&rsquo;arrondissement, elle se voit capitale. Par malheur, l&rsquo;histoire \u2014 j&rsquo;entends l&rsquo;enseignement populaire, vulgaire \u2014 ne s&rsquo;en inqui\u00e8te pas. Et il en va de m\u00eame ainsi pour des contr\u00e9es, des villes, des bourgs qui tinrent une place honorable dans nos vieilles chroniques. On n&rsquo;apprend \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole ou au coll\u00e8ge que l&rsquo;histoire de Paris et de sa prodigieuse fortune et on l&rsquo;appelle l&rsquo;histoire de France. En r\u00e9alit\u00e9, l&rsquo;histoire de France, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;histoire de l&rsquo;ensemble des provinces, ne fait ses confidences qu&rsquo;aux savants. Ce n&rsquo;est pas un objet de consommation courante, mais un article de luxe, inabordable de prix quand il n&rsquo;est pas introuvable. Il y aurait peut-\u00eatre mieux \u00e0 faire. Loin de moi la pens\u00e9e de r\u00e9duire ou de contrecarrer l&rsquo;enseignement g\u00e9n\u00e9ral, et la m\u00e9thode une et patriotique, en somme, des Universit\u00e9s. Mais on pourrait apprendre, ce me semble, son pays dans son pays, sans g\u00eaner beaucoup l&rsquo;histoire de France et cela, famili\u00e8rement, en quelques tableaux, en quelques le\u00e7ons. Quoi de plus aimable, quoi de plus impressionnant, quoi de plus profitable \u00e0 l&rsquo;esprit que le pass\u00e9 dont on sent l&rsquo;ambiance autour de soi, dans la poussi\u00e8re duquel on marche tous les jours.<br><br>La ville de Die devait me causer ces r\u00e9flexions. Nulle n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 plus c\u00e9l\u00e8bre dans la vall\u00e9e de la Dr\u00f4me et nulle ne garde tant de souvenirs. Cha\u00eene bigarr\u00e9e d&rsquo;or et de sang que son pass\u00e9 deux fois mill\u00e9naire.<br><br>Point de jonction de la plaine haute et des monts, et peut-\u00eatre timide emporium d&rsquo;un trafic celto-grec, notre ville h\u00e9rite \u00e0 coup s\u00fbr d&rsquo;une tr\u00e8s v\u00e9n\u00e9rable a\u00efeule. En raison de ses avantages physiques, qui sait si elle ne fixa point l&rsquo;une des. \u00e9tapes de l&rsquo;expansion aryenne dans nos Alpes ?<br><br>Probl\u00e8me difficile \u00e0 r\u00e9soudre, et dont la solution, d&rsquo;ailleurs, importe peu. Mais sans remonter \u00e0 ce d\u00e9luge d&rsquo;hommes qui noya l&rsquo;Europe, et du limon duquel sortirent la plupart des civilisations, il n&rsquo;est- gu\u00e8re pr\u00e9somptueux d&rsquo;affirmer l&rsquo;existence du bourg celtique d\u00e8s les premiers vagissements de Rome. C&rsquo;\u00e9tait un de ces pagi (1) des Voconces qui, soud\u00e9s les uns aux autres, formaient la patrie commune, la cit\u00e9. Cette cit\u00e9 des Voconces, vaste de plus ou moins d&rsquo;un million d&rsquo;hectares, soit l&rsquo;\u00e9tendue de deux d\u00e9partements moyens, se divisait en deux grandes circonscriptions, command\u00e9es par l&rsquo;\u00e9tat des lieux. Comme nous l&rsquo;avons vu, les capitales \u00e9taient Luc et Vaison. Mais Die, tout d&rsquo;abord ignobile oppidum (2), suivant l&rsquo;expression de Pline, devait se d\u00e9crasser en un jour et ceindre, \u00e0 la place de Luc, ruin\u00e9 par la guerre, la couronne augustale.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/48\/c0\/f1\/48c0f19974d1d37a048ded34c11c6b86acbbcb40.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br>Die, c&rsquo;est le nom lumineusement frappant, le nom sacro-saint de Dea ou Dia (d\u00e9esse). Mais de quelle d\u00e9esse s&rsquo;agit-il, ou plut\u00f4t de quel culte, puisque la d\u00e9esse Andarta nous est connue par des inscriptions votives ? Savants, salivez encore, salivez toujours, Le vieux Chorier, humaniste avant tout et tr\u00e8s seizi\u00e8me si\u00e8cle, ne pouvait manquer de voir dans le mot une origine grecque. Pour lui, Dye, d\u00e9esse sicyonnienne, a pr\u00e9sid\u00e9 aux destin\u00e9es de la capitale des Voconces. Opinion naturellement re\u00e7ue comme un chien dans un jeu de quilles par les celtisants. Pour eux, c&rsquo;est tant\u00f4t une Borne \u2014 divinit\u00e9 un peu beno\u00eete et disons le mot, un peu born\u00e9e pour m\u00e9riter un tel honneur, \u2014 tant\u00f4t une Victoire, tant\u00f4t une Chasseresse, une Diane locale, et m\u00eame beaucoup moins que cela, un simple compos\u00e9 grammatical, un humiliant et prosa\u00efque agglutin\u00e9 signifiant deux eaux (3), et, en effet, la ville de Die s&rsquo;espace entre deux rivi\u00e8res : Dr\u00f4me et Meyrosse. Les latins purs l&rsquo;identifient soit avec Livie, femme d&rsquo;Auguste, que la vanit\u00e9 romaine mit au rang des Olympiens, soit avec Cyb\u00e8le, la d\u00e9esse par excellence, la M\u00e8re des Dieux. Et \u2014 comme pour vous mettre l&rsquo;eau \u00e0 la bouche \u2014 on a d\u00e9couvert dans le sol voconce huit ex-voto \u00e0 Andarta! Aucun, malheureusement n&rsquo;exhume les attributs de cette myst\u00e9rieuse d\u00e9esse, aucun ne r\u00e9v\u00e8le sa figure morale. Scientifiquement, h\u00e9las, je n&rsquo;ai pas de pr\u00e9f\u00e9rence, et j&rsquo;ai d\u00fb borner ma curiosit\u00e9 de passant \u00e0 cette \u00e9num\u00e9ration sans commentaires, mais toutes mes sympathies d&rsquo;instinct vont \u00e0 l&rsquo; Andarta pr\u00e9-latine de M. Florian Vallentin, \u00e0 la simple, agreste et honn\u00eate divinit\u00e9 du foyer voconce, au .g\u00e9nie aimable et parlant de ce vieux naturalisme que ni Grecs, ni Romains, ni Barbares, ni Chr\u00e9tiens n&rsquo;ont r\u00e9ussi \u00e0 chasser compl\u00e8tement de nos montagnes.<br><br>Ces Voconces, alertes et gais, et qu&rsquo;on nous dit p\u00e8res de Novare la Lombarde, devaient s&rsquo;amollir au contact latin et perdre quelques-unes de leurs vertus. Die, faite un peu comme alors toute capitale, \u00e0 l&rsquo;image de Rome, connut l&rsquo;opulence, eut ses temples, ses palais (4), ses ar\u00e8nes, ses thermes, ses jeux publics, ses s\u00e9virs, \u00e0 la fois pr\u00eatres et officiers municipaux, tout un coll\u00e8ge de sacrificateurs et de pr\u00eatresses, ses libraires et jusqu&rsquo;\u00e0 ses onguenti\u00e8res ou parfumeuses publiques. Ville de montagnes, elle devait, dans une position aussi recul\u00e9e, se suffire \u00e0 elle-m\u00eame, concentrer la somme de ressources et de distractions indispensables \u00e0 une population vive, int\u00e9ress\u00e9e aux choses du luxe et du plaisir. Mais elle est surtout religieuse, elle est avide de myst\u00e8res, de symboles, de sacrifices sanglants. Aussi la voit-on l&rsquo;une des premi\u00e8res en Gaule, mettre \u00e0 la mode les tauroboles dont elle devient en quelque sorte la ville sainte. Cyb\u00e8le, honor\u00e9e en Asie-Mineure sous le nom de M\u00e8re Id\u00e9enne, \u00e0 cause du Mont-Ida dont l\u00e9s innombrables pins lui \u00e9taient consacr\u00e9s, n&rsquo;\u00e9tait pas -l\u00e0 d\u00e9pays\u00e9e autant qu&rsquo;on pourrait le croire. Le Glandas, socle auguste lui aussi, montagne h\u00e9ro\u00efque, nourrit cet arbre au port \u00e9l\u00e9gant, \u00e0 la veine si sensible au couteau, et que gonfle la r\u00e9sine, ce sang miraculeux. Il dut impressionner les l\u00e9gionnaires retour d&rsquo;Asie pleins des myst\u00e8res de l&rsquo;Ida ; accueillir et adopter la l\u00e9gende du bel Atys le Phrygien, aim\u00e9 de la D\u00e9esse et chang\u00e9 par elle en un pin toujours vert. On peut se repr\u00e9senter ces nouveaux adeptes de Cyb\u00e8le comme des d\u00e9cadents du polyth\u00e9isme latin, en grippe avec l&rsquo;ancien culte parce que trop simple et trop grave ; comme des gens que n&rsquo;amusait plus, suivant le mot spirituel de M. Vallentin \u00a0\u00bb la timide V\u00e9nus, d\u00e9esse \u00e0 moiti\u00e9 chaste d&rsquo;un Olympe \u00e0 moiti\u00e9 vertueux\u00a0\u00bb. Il faut dire qu&rsquo;au m\u00eame temps, Isis l&rsquo;Egyptienne et Mithra le Persan voyaient \u00e9galement s&rsquo;agenouiller des fid\u00e8les devant leurs autels, mais leur culte, assez craintif, ne para\u00eet pas avoir g\u00ean\u00e9 le culte devenu tout puissant et en quelque sorte officiel de la M\u00e8re Id\u00e9enne. Cinq tauroboles attestent la ferveur Voconce envers Cyb\u00e8le. On en trouve la description dans diff\u00e9rents ouvrages, mais ce qu&rsquo;il importe de savoir \u00e0 leur sujet c&rsquo;est que les sacrifices accomplis sur ces monuments; visaient, comme l&rsquo; a tr\u00e8s judicieusement fait ressortir M. l&rsquo;abb\u00e9 Jules Chevalier (5), \u00e0 une sorte de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration. Pour grossier et hideux que f\u00fbt le symbole de ce pr\u00eatre recevant en pluie sur la t\u00eate, les \u00e9paules et dans les mains le sang d&rsquo;un taureau, il n&rsquo;en rappelait pas moins la tradition chr\u00e9tienne. L&rsquo;officiant, \u00e0 l&rsquo;issue de cette rouge c\u00e9r\u00e9monie, se trouvait purifi\u00e9 pour toujours. L&rsquo;oblation en l&rsquo;honneur d&rsquo;Atys le Phrygien consistait dans le sacrifice d&rsquo;un b\u00e9lier. Quelquefois le taureau et le b\u00e9lier \u00e9taient immol\u00e9s simultan\u00e9ment. Le plus grand des tauroboles de Die consacre pr\u00e9cis\u00e9ment cette association symbolique, en montrant sur une de ses faces, sculpt\u00e9es avec un art tr\u00e8s s\u00fbr, les t\u00eates de ces animaux.<br><br>Die \u00e9tait donc malgr\u00e9 son \u00e9loignement de la mer et d&rsquo;un grand fleuve une des villes privil\u00e9gi\u00e9es de la Gaule. Sans doute, elle le c\u00e9dait de beaucoup en population, en richesse et en opulence \u00e0 Lyon, \u00e0 Vienne et \u00e0 quelques autres villes majeures, mais elle n&rsquo;avait pas de rivale dans les Alpes. On aime \u00e0 se la repr\u00e9senter comme un groupe agreste et un peu ferm\u00e9, maintenant de son mieux les types sociaux et les traditions du foyer voconce. Les bois, les vins, le miel, la poix et la r\u00e9sine y attiraient des trafiquants, mais, je le r\u00e9p\u00e8te, on y venait en d\u00e9votion. On disait la ville de la Bonne D\u00e9esse, un peu comme on dit aujourd&rsquo;hui le p\u00e8lerinage de telle ou telle Notre-Dame. Et les Ages ne changent pas tant les hommes. Quel endroit mieux pr\u00e9par\u00e9 pour la fondation d&rsquo;une \u00e9glise ? La pi\u00e9t\u00e9 attire la pi\u00e9t\u00e9 et les religions se superposent. Les plus solides chr\u00e9tiens ne se recrutaient pas parmi les indiff\u00e9rents du paganisme, mais parmi ses d\u00e9vots et c&rsquo;est une des habilet\u00e9s de l&rsquo;Eglise d&rsquo;avoir su faire siennes les attitudes et les passions du populaire. S. Augustin recommande de ne pas exproprier brutalement le paganisme de ses temples, de ses autels, de ses images ; il veut au contraire qu&rsquo;on les fasse servir doucement aux desseins du Christ. Et voil\u00e0 pourquoi nous p\u00e9n\u00e9trons aujourd&rsquo;hui dans la cath\u00e9drale de Die par un porche qui, peut-\u00eatre, fut tout \u00e0 la glorification de Cyb\u00e8le.<br><br>L&rsquo;histoire de Die va se confondre d\u00e9sormais avec celle de ses \u00e9v\u00eaques.<br><br>Il \u00e9tait une fois&#8230; voil\u00e0 comme j&rsquo;aimerais aborder la plupart des mitres de Die, si voisines du conte par l&rsquo;outrance ou l&rsquo;ing\u00e9nuit\u00e9 d&rsquo;\u00e2me. Mitres blanches, penchant leur candeur sur les rognes et les squames du Moyen Age. Mitres d&rsquo;or, mitres conqu\u00e9rantes dominant la m\u00eal\u00e9e furieuse des guerres intestines.<br><br>On s&rsquo;explique parfaitement aujourd&rsquo;hui l&rsquo;absorption qui se fit de la soci\u00e9t\u00e9 dans l&rsquo;Eglise, \u00e0 partir des Ve et VIe si\u00e8cles. En face de la brutalit\u00e9 barbare, bien souvent, l&rsquo;\u00e9v\u00eaque, avec pour seule force, pour seules armes, l&rsquo;id\u00e9e morale qu&rsquo;il repr\u00e9sentait, s&rsquo;\u00e9tait dress\u00e9 d\u00e9fendant son peuple. Comment ne pas reconna\u00eetre de tels services ? Au surplus, \u00e9coutons Bancel : \u00a0\u00bb Pour le pape Gr\u00e9goire VII, dit-il, la soci\u00e9t\u00e9, l&rsquo;humanit\u00e9, c&rsquo;est l&rsquo;Eglise. Elle m\u00e9rite d&rsquo;ailleurs la souverainet\u00e9 qu&rsquo;elle s&rsquo;arroge&#8230; Parmi les bestiales horreurs des rois francs et leurs atrocit\u00e9s, l&rsquo;esprit n&rsquo;avait d&rsquo;autre refuge que l&rsquo;Eglise\u00a0\u00bb. L&rsquo;\u00e9v\u00eaque, d\u00e9j\u00e0 honor\u00e9 un peu partout du beau titre civil de d\u00e9fenseur de la cit\u00e9 par la reconnaissance publique, n&rsquo;eut qu&rsquo;un pas \u00e0 faire pour joindre \u00e0 la mitre la couronne ducale ou comtale. Ce pas il le franchit d&rsquo;un instinct s\u00fbr.<br><br>Hemico, \u00e9v\u00eaque de Die, est \u00e0 Mantaille au mois d&rsquo;octobre 879, en compagnie d&rsquo;autres pr\u00e9lats et d&rsquo;un certain nombre de seigneurs. Pourquoi ? Tout simplement pour un coup d&rsquo;Etat. Il s&rsquo;agit de d\u00e9tacher du sceptre carolingien Bourgogne et Provence et d&rsquo;en r\u00e9unir les deux couronnes sur la t\u00eate de Bozon. D\u00e9j\u00e0 le s\u00e9paratisme ! Il faut dire que nos provinces, pollu\u00e9es par la domination franque, et reniant leur lien ripuaire, n&rsquo;aspiraient qu&rsquo;\u00e0 rena\u00eetre aux traditions latines, aux m\u0153urs \u00e9l\u00e9gantes, \u00e0 l&rsquo;ind\u00e9pendance de l&rsquo;esprit. Si Bozon triomphe, Hemico et ses compagnons sortent du concile la t\u00eate haute. Que ne pourront des hommes qui viennent d&rsquo;\u00e9lire un roi et de sauver la patrie ? Chose digne de remarque. Ces \u00e9v\u00eaques batailleurs m\u00e9nagent leurs vassaux et la plupart des historiens s&rsquo;accordent \u00e0 reconna\u00eetre en eux le bon tyran, si on garde \u00e0 ce mot sa signification antique, d\u00e9nu\u00e9e de malveillance. La main sur les \u00e9vangiles, ils jurent de maintenir les libert\u00e9s et les franchises communales de Die et demeurent fid\u00e8les \u00e0 leur serment. Certains valent Louis XI par la ruse et la diplomatie, d&rsquo;autres \u00e9galent les meilleurs capitaines par l&rsquo;audace et la bravoure. Ils sont si convaincus de leur r\u00f4le repr\u00e9sentatif et politique, que beaucoup ne se refusent pas les jouissances ch\u00e8res au commun des grands seigneurs, savoir : la chasse au faucon, la chasse \u00e0 l&rsquo;ours, les grandes chevauch\u00e9es, les jongleries.<br><br>Et quelle mobilit\u00e9 ! En un temps o\u00f9 les communications sont difficiles, o\u00f9 la voirie est nulle, o\u00f9 les voyages par terre et par mer donnent une valeur exceptionnelle au mot fameux du po\u00e8te \u00a0\u00bb illirobur et oex triplex&#8230;\u00a0\u00bb, ils vont en Palestine, en terre germanique, en Italie, \u00e0 Paris, \u00e0 Vienne, \u00e0 Avignon, \u00e0 Arles, ils vont partout ! C&rsquo;est que, d&rsquo;abord, le Diois, comme partie de la Bourgogne, rel\u00e8ve nominalement des empereurs d&rsquo;Allemagne, et il s&rsquo;agit d&rsquo;entretenir avec eux les meilleures relations possibles, soit pour l&rsquo;obtention de nouveaux privil\u00e8ges, soit pour la confirmation d&rsquo;anciens droits. Puis, il ne faut pas perdre de vue cette soci\u00e9t\u00e9 si incoh\u00e9rente et pourtant si unie dans les croyances, les arbitrages incessants, les conciles, les hommages, l&rsquo;\u00e9tat de guerre quasi permanent, mais surtout l&rsquo;amplitude de ce dioc\u00e8se aux huit archipr\u00eatr\u00e9s entrecoup\u00e9s de monts, aux paroisses avoisinant les terres de seigneurs ambitieux, toujours pr\u00eats \u00e0 un coup de main.<\/p>\n\n\n\n<p><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/63\/b1\/e9\/63b1e98dfeb8065f5b06360b81b671c5b0fa9ce4.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Die<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br>L&rsquo;abb\u00e9 Jules Chevalier a d\u00e9crit consciencieusement ces \u00e9poques d&rsquo;\u00e9nergie. Il a fait revivre ces existences d&rsquo;\u00e9v\u00eaques si fatalement partag\u00e9es entre le spirituel et le temporel. Une analyse, m\u00eame sommaire, des principaux faits de cette longue histoire est impossible ici, mais peut-\u00eatre ne m&rsquo;en voudra-t-on pas de croquer, d&rsquo;apr\u00e8s les vieilles chroniques du Diois, quelques silhouettes \u00e9piscopales.<br><br>Si la pauvre nef de la cath\u00e9drale enseigne des noms de saints : \u2014 S. Martius, entit\u00e9 pieuse, et souriant \u00e0 la pure l\u00e9gende ; S. Nicaise, un des P\u00e8res du grand concile de Nic\u00e9e ; P\u00e9trone et Marcel, deux fr\u00e8res, dont Gr\u00e9goire de Tours cite les traits \u00e9difiants ; Etienne et Ismidon ; en revanche, les ruines innombrables de la vall\u00e9e de la Dr\u00f4me r\u00e9sonnent de gloires plus sonores, plus militantes.<br><br>\u2014 C&rsquo;est Hugues de Romans (1073-83), un fid\u00e8le de Gr\u00e9goire VII, de ce formidable pontife, fils d&rsquo;ouvrier, qui faisait attendre trois jours sous la neige son absolution \u00e0 un empereur. Qui, l\u00e9gat, joue au pape en France, convoque des conciles, d\u00e9pose un archev\u00eaque, et meurt primat des Gaules, tantalis\u00e9 peut-\u00eatre par la tiare ; \u2014 l&rsquo;infortun\u00e9 Humbert III ( 1222), massacr\u00e9 devant l&rsquo;une des portes de sa cath\u00e9drale \u2014 depuis Porte Rouge \u2014 victime d&rsquo;une de ces \u00e9meutes populaires, assez fr\u00e9quentes \u00e0 Die o\u00f9 les libert\u00e9s communales trouv\u00e8rent d&rsquo;indomptables champions ; \u2014 Am\u00e9d\u00e9e de Roussillon (1276-1281), surnomm\u00e9 Heurtebise et ouragan, en effet toujours arm\u00e9, toujours casqu\u00e9, hirsute, sobre, dur \u00e0 lui-m\u00eame et fraternel \u00e0 ses Diois, infatigable, h\u00e9ro\u00efque, inou\u00ef, qui assiste \u00e0 vingt rencontres, mate son irr\u00e9ductible ennemi le comte de Valentinois, et est mat\u00e9 \u00e0 son tour, et meurt enfin moins de ses glorieuses blessures que d&rsquo;\u00e9motion, n&rsquo;ayant pu foudroyer que d&rsquo;anath\u00e8mes les Romanais r\u00e9volt\u00e9s ; \u2014 Jean de Gen\u00e8ve (1283-98), discut\u00e9 par ses chanoines dont l&rsquo;arrogance ne conna\u00eet plus de bornes, et oblig\u00e9 de reprendre sur ses propres sujets sa ville \u00e9piscopale ; \u2014 Guillaume de Roussillon (1298-1331), l&rsquo;ennemi mortel d&rsquo;Aymar de Poitiers, mais la providence des Juifs chass\u00e9s alors de partout ; \u2014 Pierre de Chatellux ou de Chalus (1342-52), qui termine la guerre deux fois centenaire des Episcopaux, pr\u00e9lat magnifique et d&rsquo;un go\u00fbt \u00e9clair\u00e9, dont les papes d&rsquo;Avignon, non moins artistes, non moins magnifiques, s&rsquo;adjugent apr\u00e8s sa mort, les riches collections ; \u2014Am\u00e9d\u00e9e de Saluces, grand cardinal qui d\u00e9tient ses dioc\u00e8ses (6) en commende ; \u2014 Jean de Poitiers (1390-1447), que l&rsquo;on voit en relations \u00e9tranges avec Jean Sans-Peur, duc de Bourgogne, et qui par un vilain tour, d\u00e9pouille, l&rsquo;ayant fait prisonnier dans son propre ch\u00e2teau de Grane, son cousin, le vieux comte Louis II de Valentinois.<br><br>Les \u00e9v\u00eaques de Die \u00e9taient seigneurs de leur ville \u00e9piscopale et des terres de : Aouste, Aurel, Bourdeaux, Bezaudun, Chamaloc, La Chapelle-en- Vercors, Ch\u00e2tillon-en-Diois, Crupies, Jonch\u00e8res, Mirabel, Montmaur, Poyols, Saillans, St-Agnan-en-Vercors, St-Julien-enVcrcors, St-Martin-en-Vercors, de Vassieux et de Valdr\u00f4me pour partie. Ils \u00e9taient en outre d\u00e9tenteurs de quatre-vingt cinq fiefs, et jouissaient d&rsquo;un revenu annuel de quatre \u00e0 cinq mille florins d&rsquo;or, soit plus ou moins de trois ou quatre cent mille francs de notre monnaie. Ils exer\u00e7aient encore la haute, moyenne et basse justice, gravaient leurs armes, moyennant deux sols par objet, sur toutes les mesures \u00e0 l&rsquo;usage de l&rsquo;\u00e9poque. Ils levaient des troupes, d\u00e9claraient la paix ou la guerre, battaient monnaie, recevaient certains dons en nature, entre autres celui de toutes les langues de b\u0153ufs tu\u00e9s dans le dioc\u00e8se.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/50\/65\/dc\/5065dc9c6ad8e2a2a7aa6ba6b3a7c37c62c162fe.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Aurel<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br><br>Pendant plusieurs si\u00e8cles, leur pouvoir fut \u00e0 peu pr\u00e8s sans limite. Car des comtes civils de Die dont ils h\u00e9rit\u00e8rent \u00e0 propos, on sait fort peu de chose. A peine les noms de Guillaume, d&rsquo;Adalelme, d&rsquo;Aleyris et d&rsquo;Isoard, \u2014 celui-ci emport\u00e9 dans la tourmente h\u00e9ro\u00efque des croisades \u2014 sont-ils parvenus jusqu&rsquo;\u00e0 nous.Toutefois, la luminosit\u00e9 douce et po\u00e9tique d&rsquo;une femme viole cette nuit d&rsquo;un \u00e9clair charmant. B\u00e9atrice, comtesse de Die, v\u00e9cut, dit-on, au XIIe si\u00e8cle, et \u00e9pousa Guillaume de Poitiers, comte de Valentinois, tout en conservant, apr\u00e8s son mariage, le titre du Comt\u00e9 apport\u00e9 par elle en dot. Son lieu de naissance, sa famille, les principales circonstances de sa vie, sont autant d&rsquo;\u00e9nigmes. L&rsquo;un lui fait tenir cour d&rsquo;amour \u00e0 Die, ce qui ne peut que flatter l&rsquo;\u00e2me dauphinoise, l&rsquo;autre fait du ch\u00e2teau de Bourdeaux, aux ruines si singuli\u00e8res, son s\u00e9jour favori. Mais on sait qu&rsquo;elle ressentit pour Rambaud d&rsquo;Orange, baron du Languedoc, une passion des plus ardentes qui ne fut qu&rsquo;\u00e0 demi partag\u00e9e. De l\u00e0 ses pleurs \u00e9l\u00e9giaques en ce verbe ing\u00e9nu, magnifique et sonore que devaient bosseler dans la suite tant de chocs barbares.<br><br>Une autre comtesse de Die, Alix ou Allix, que l&rsquo;on croit fille de B\u00e9atrice, r\u00e9gna \u00e9galement, par l&rsquo;esprit et la beaut\u00e9 sur la chevaleresque Provence.<br><br>A quelles causes attribuer le vif empressement du Diois \u00e0 accueillir la R\u00e9forme ? Sans doute autant \u00e0 son organisme moral qu&rsquo;\u00e0 son isolement, \u00e0 ses barri\u00e8res naturelles.<br><br>\u00a0\u00bb Depuis longtemps, \u00e9crit M. Mailhet, la vall\u00e9e de la Dr\u00f4me \u00e9tait sillonn\u00e9e par des barbes, pr\u00e9dicateurs vaudois, des colporteurs \u00e9vang\u00e9liques&#8230; \u00a0\u00bb \u00a0\u00bb C&rsquo;est au sein des vall\u00e9es dauphinoises, ajoute Bancel, au pied des Alpes, parmi le calme et la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 des pr\u00e9s et des bois, simples comme ses agneaux et ses chevreaux, purs comme l&rsquo;eau des glaciers, que vivaient et travaillaient les Vaudois, peuple pasteur. \u00a0\u00bb Chr\u00e9tiens libres, ils r\u00e9pudiaient l&rsquo;alliance avec Rome. Ils firent sans doute une forte impression sur les gens simples et graves de la montagne. Cette foi primitive, toute nue, sans appr\u00eat, sans latin, facile \u00e0 pratiquer, et quasiment toute int\u00e9rieure; cette foi aux dogmes retranch\u00e9s ou refroidis ne pouvait-elle flatter, en ces temps de guerre continuelle, les vagues r\u00eaves de fraternit\u00e9 universelle ? Quoi qu&rsquo;il en soit, la R\u00e9forme fit de rapides progr\u00e8s dans le Diois, et bient\u00f4t les guerres de religion y renouvel\u00e8rent, en les d\u00e9passant, les sc\u00e8nes sanglantes du Moyen-Age. On pille, on pend, on br\u00fble, par devoir. L&rsquo;incendie de la maison catholique semble au huguenot feu de joie et r\u00e9ciproquement. On \u00e9teint dans le sang, dont il reste toujours \u00e0 propos quelque mare, la torche criminelle.<br><br>Jean de Monluc est ce singulier \u00e9v\u00eaque de Valence et de Die que Brant\u00f4me nous d\u00e9peint : \u00a0\u00bb Fin, d\u00e9li\u00e9, trinqu\u00e2t, rompu et corrompu autant pour son savoir que pour sa pratique. \u00a0\u00bb Fr\u00e8re du fameux Blaise, c&rsquo;est ce dernier qui est le croyant, le pr\u00eatre enflamm\u00e9 de col\u00e8re et de foi. Lui, l&rsquo;\u00e9v\u00eaque n&rsquo;a pas tant de vertu. C&rsquo;est l&rsquo;homme dont le souple opportunisme saura se couler sans dommage entre les \u00e9v\u00e9nements tragiques de l&rsquo;\u00e9poque. Il sera m\u00eame \u2014 chose incroyable \u2014 \u00e0 propos papiste et \u00e0 propos biblard.<br><br>Jean de Monluc, loin d&rsquo;arr\u00eater les progr\u00e8s de la R\u00e9forme dans ses dioc\u00e8ses, y aida plut\u00f4t en prot\u00e9geant ouvertement certains membres de la magistrature et de l&rsquo;universit\u00e9 de Valence qui \u00a0\u00bb sentaient le fagot. \u00a0\u00bb Il y eut bient\u00f4t un si grand nombre de protestants dans le Diois, que Henri IV, \u00e0 la demande des synodes provinciaux, se d\u00e9cida \u00e0 y \u00e9tablir une acad\u00e9mie de la Religion. Voil\u00e0 Die ville sainte du protestantisme, comme Montauban, N\u00eemes, Montpellier, comme Gen\u00e8ve. A son foyer intellectuel qu&rsquo;entretient le z\u00e8le pieux d&rsquo;un Charnier, jusqu&rsquo;\u00e0 150 \u00e9tudiants viennent dilater leur esprit, affermir leur conscience. Die r\u00e9pare ses d\u00e9sastres, rena\u00eet \u00e0 la vie industrielle et commerciale, voit ses draperies, ses tanneries, ses papeteries reconqu\u00e9rir leur vieille renomm\u00e9e.<br><br>Ce temps de prosp\u00e9rit\u00e9 dura peu. Amput\u00e9e de son acad\u00e9mie en 1684 par Louis XIV, et par surcro\u00eet, vid\u00e9e tout d&rsquo;un coup de ses protestants par la r\u00e9vocation de l&rsquo;\u00e9dit de Nantes, la vieille cit\u00e9 \u00e9parpilla son \u00e2me un peu partout, en Suisse, en Allemagne, en Angleterre, en Afrique, et m\u00eame en Am\u00e9rique. La restitution de son \u00e9v\u00each\u00e9, rattach\u00e9 \u00e0 celui de Valence depuis environ quatre cents ans, ne compensa point les pertes qu&rsquo;elle venait de faire. Ce titre de ville \u00e9piscopale, elle le perdit d&rsquo;ailleurs \u00e0 la R\u00e9volution.<br><br>(1) Pagus, district, cercle, division territoriale.<br>(2) Ville de peu d&rsquo;importance.<br>(3) Di et A, deux eaux, d&rsquo;apr\u00e8s Bullet.<br>(4) Un quartier de Die s&rsquo;appelle de toute anciennet\u00e9 le Palat ou Palas.<br>(5) Essai historique sur l&rsquo;Eglise et la Ville de Die.<br>(6) L\u2019\u00e9v\u00each\u00e9 de Die fut uni \u00e0 celui de Valence par le pape Gr\u00e9goire X en 1276, sans confusion des dioc\u00e8ses, il en fut de nouveau s\u00e9par\u00e9 en 1687 sous Louis XIV.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/c4\/af\/cf\/c4afcf27436742660dbf31f098ee4d1d03007979.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Pontaix<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/a2\/6b\/1e\/a26b1e20db1f157cc8357b651da0c84cc1cea2d6.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>VII<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><br><br>Die a \u00e9t\u00e9 plusieurs fois livr\u00e9e au pillage, jadis par les Barbares et par les factions politico-religieuses, de nos jours, par les arch\u00e9ologues, \u2014 ceux-ci, on le con\u00e7oit, dans des intentions diff\u00e9rentes. \u2014Mieux peut-\u00eatre qu&rsquo;en aucune cit\u00e9 dauphinoise, mieux qu&rsquo;\u00e0 Vienne, qualifi\u00e9e Pulchra et Ornatissima par les Empereurs, on y respire ce mucre latin, cette odeur sp\u00e9ciale que gardent, des civilisations dont elles furent impr\u00e9gn\u00e9es, les vieilles murailles.<br><br>Le Moyen-Age, \u00e0 qui l&rsquo;\u00e9norme co\u00fbtait peu et qui ma\u00e7onnait au besoin la montagne, b\u00e2tit et reb\u00e2tit d&rsquo;une truelle inlassable dans la vall\u00e9e de la Dr\u00f4me, mais ici, press\u00e9 sans doute, il se borna \u00e0 modifier et \u00e0 ressemeler dans le sens de son architectonique. Sous les \u00e9v\u00eaques, la ville \u00e9tait, dit-on, perc\u00e9e de douze portes ou poternes et flanqu\u00e9e d&rsquo;un nombre consid\u00e9rable de tours. On y employa, p\u00eale-m\u00eale, sans les d\u00e9figurer, sans les d\u00e9pa\u00efenniser, les mat\u00e9riaux de tous les monuments anciens. Ces pierres, petit \u00e0 petit, se retrouvent, et chaque fois que la pioche en exhume, Die se sourit \u00e0 elle-m\u00eame.<br><br>Deux portes romaines donnaient jadis acc\u00e8s dans la ville. Sous le pr\u00e9texte bouffon, de donner de l&rsquo;air \u00e0 un quartier, la porte St-Pierre a \u00e9t\u00e9 abattue. Il reste la porte St-Marcel, arc de triomphe de paternit\u00e9 fort douteuse, \u2014 et tr\u00e8s joliment fruste. Va-t-on le jeter par terre ? Les savants, les curieux, tous ceux qui, \u00e0 diff\u00e9rents titres gardent au pass\u00e9 quelque tendresse, peuvent avoir confiance en M. Joseph Reynaud. Le maire de Die, dont la sensibilit\u00e9 de lettr\u00e9 s&rsquo;est \u00e9mue de mainte d\u00e9pr\u00e9dation, garde sa ville.<br><br>A part le tr\u00e8s beau porche que l&rsquo;on sait, pr\u00e9sent durable de Cyb\u00e8le \u00e0 l&rsquo;Eglise, la cath\u00e9drale, d\u00e9pec\u00e9e par le terrible La Tour Gouvernet, et r\u00e9\u00e9difi\u00e9e au XVIIe si\u00e8cle, est la laideur m\u00eame. S. Nicaise, S. P\u00e9trone et les quelques autres saints patrons de Die, en baissent les yeux. Le ch\u0153ur, toutefois, offre au rez-de-chauss\u00e9e des stalles anciennes richement sculpt\u00e9es. Le clocher, tr\u00e8s court, finit l\u00e2chement en un affreux campanile de fer. La tour ruin\u00e9e de Ste-Agathe est le seul reste d&rsquo;une citadelle b\u00e2tie en 1595. La tour de Purgnon, d\u00e9bris v\u00e9n\u00e9rable d&rsquo;un ch\u00e2teau des \u00e9v\u00eaques b\u00e2ti au XIIe si\u00e8cle, a \u00e9t\u00e9 convertie en 1860 en une chapelle sous le nom de N.-D. d&rsquo;Esp\u00e9rance. Quant \u00e0 la citadelle, sise sur une sorte de terrasse d&rsquo;o\u00f9 la vue plonge fort agr\u00e9ablement sur la ville et sur toute la vall\u00e9e de la Dr\u00f4me, ce n&rsquo;est qu&rsquo;un vaste d\u00e9combre.<br><br>Mais il faudrait d\u00e9nombrer les vieilles pierres qui, partout, lapident le sol d&rsquo;ex-voto historiques, et qui nous confient le secret de leurs joies et de leurs peines ; il faudrait parler des bancs publics, jadis orgueilleux bas-reliefs, et des fontaines ex-colonnes de temples ; il faudrait citer les maisons romanes aux vo\u00fbtes pesantes dont l&rsquo;une, habit\u00e9e justement par M. Reynaud, demeure si pr\u00e9cise en ma m\u00e9moire autant par le plaisant anachronisme de son architecture que par l&rsquo;exquise hospitalit\u00e9 que j&rsquo;y re\u00e7us ; il faudrait doubler les angles vifs et comme m\u00e9chants de certaines ruelles et lever les 3&rsquo;eux vers leurs fen\u00eatres ouvrag\u00e9es ; et il faudrait ne pas oublier les savants, tel cet opini\u00e2tre Denis Long, qui fouilla toute sa vie le sol de sa ville natale. J&rsquo;ai ma Dr\u00f4me \u00e0 suivre,- ma Dr\u00f4me d\u00e9daign\u00e9e un peu de la cit\u00e9 qui lui tourne le dos, et que je vois serpenter l\u00e0-bas par l&rsquo;\u00e9chapp\u00e9e des ruelles dans le verdoyant bassin du P\u00e9rier, le jardin potager de Die !<br><br>H\u00e2tons nos pas. La comtesse de Die a peut-\u00eatre tort de clore ses jolies paupi\u00e8res. Elle est sur une place si calme, si ombreuse, si propice \u00e0 une cour d&rsquo;amour ! Mais sans doute elle m\u00e9dite, l&rsquo;esprit berc\u00e9 par le murmure des fontaines jaillissantes. Le buste noble et s\u00e9duisant, d\u00fb au ciseau de Mme Clovis Hugues, fut inaugur\u00e9 en ao\u00fbt 1888, au d\u00e9but de la plus m\u00e9morable tourn\u00e9e peut-\u00eatre des Cigaliers et des F\u00e9libres. Maurice Faure, Henry Fouquier, et quelques autres bouches d&rsquo;or, avec, pendus \u00e0 leurs basques, tout un essaim bourdonnant de po\u00e9sie, excit\u00e8rent dans ces montagnes un enthousiasme indescriptible. De toutes parts les rustiques : bergers, vignerons, et simples pied terreux&rsquo; vinrent boire \u00e0 la coupe fraternelle de po\u00e9sie. Et tout un jour, le peuple, dans un \u00e9lan superbe, vint affirmer son droit \u00e0 la beaut\u00e9 par une compr\u00e9hension touchante des oeuvres pures de l&rsquo;esprit. Ne vit-on pas ces braves gens, haranguer les repr\u00e9sentants du gai s\u00e7avoir, des messieurs de Paris, puis leur offrir des fruits et des fleurs ?<br><br>Mais \u2014 qu&rsquo;on me pardonne \u2014 le plus beau monument de Die, c&rsquo;est le Glandas.<br><br>Si le mont Aiguille, qui d&rsquo;ailleurs fut diois sous les \u00e9v\u00eaques, est un prodigieux ob\u00e9lisque, le Glandas eut en son impayable structure, je ne sais quel chim\u00e9rique Kremlin, vers lequel monteraient les respects, sinon les admirations des habitants. Les gens de Die qui lui vouent un culte, n&rsquo;y vont gu\u00e8re. Ils se contentent de le regarder tout le jour, mais laissent volontiers \u00e0 sa solitude ce puissant arbitre du vent et des orages. Les rares excursionnistes s&rsquo;y hissent par la vall\u00e9e de Romeyer. C&rsquo;est la route suivie depuis un temps imm\u00e9morial par les bergers de Provence, que M. Etienne Mellier, d\u00e9finitif historiographe des transhumants, nous montre en des pages si attachantes, poussant devant eux \u00e0 travers si\u00e8cles et civilisations leurs hordes d\u00e9bonnaires et b\u00ealantes. La draille est in\u00e9gale et peu s\u00fbre, mais aussi elle s&rsquo;entretient toute seule, ni plus ni moins que jadis les sentiers voconces, et elle est pleine de charme et d&rsquo;impr\u00e9vu.<br><br>Le Glandas donne \u00e0 boire aux Diois d&rsquo;une urne si lib\u00e9rale que la ville est \u00e0 cet \u00e9gard l&rsquo;une des mieux pourvues de France \u2014 eau admirablement limpide et d\u00e9licieusement glac\u00e9e. Sur ses flancs, drus de pins noirs et de grands h\u00eatres, on cueille \u00e0 pleins paniers entre autres cryptogames, un champignon appel\u00e9 vulgairement beligouras et qui doit \u00eatre le clavaire jaune. Des fleurs rares \u00e9maillent ses patriarcales terrasses si vertigineusement suspendues, et l&rsquo;arnica montana, sur certains points d\u00e9laiss\u00e9s par les lapiaz, y l\u00e8ve de v\u00e9ritables moissons.<br><br>Ce cirque de montagnes aux merveilles trop secr\u00e8tes, ces imposants belv\u00e9d\u00e8res, ces sanatoires d&rsquo;air pur et de lumi\u00e8re, toute cette nature agreste qui fait si bien planer sur Die comme un charme primitif et myst\u00e9rieux lui vaudront quelque jour des touristes, de nombreux touristes, et des Anglais sans doute, ces P\u00e8res de l&rsquo;Agitation perp\u00e9tuelle. Mais la ville, sortie enfin de sa torpeur, et avec sur sa face vieillotte et archa\u00efque le fard du badigeon, nous demeurera-t-elle aussi ch\u00e8re, et y trouverons-nous pour nos r\u00eaves la m\u00eame douce qui\u00e9tude ?<br><br>Die abrite \u00e0 peine quatre mille habitants, gens aussi peu amorphes que possible. On y tient en particuli\u00e8re estime les amuseurs, les buveurs, les casse-cou. Il existe \u00e0 Die l&rsquo;homme qui a mang\u00e9 de tout, et il para\u00eet que les digestions heureuses de ce Voconce n&rsquo;ont pas d&rsquo;histoire. Est-ce que cette force d&rsquo;instinct et cette animalit\u00e9 plaisante, combl\u00e9es par de tels go\u00fbts, ne ressuscitent pas toute une pr\u00e9histoire endormie ? Des types, ces Diois ! aussi bien aux anciens jours qu&rsquo;\u00e0 notre \u00e9poque. L&rsquo;\u00e9nergie de leurs syndics au Moyen-Age, touchant les libert\u00e9s de la commune, est l\u00e9gendaire. L&rsquo;un d&rsquo;eux, Albert Maurin, sorte d&rsquo;Etienne Marcel, s&rsquo;imprime dans les vieux souvenirs avec une nettet\u00e9 d&rsquo;eau forte. Mais il y a aussi des figures plaisantes, hilares, tel le philanthrope Berton Gabert. Les auberges \u00e9tant, para\u00eet-il, tr\u00e8s malfam\u00e9es en 1437, et la loi, d&rsquo;autre part, infligeant trop souvent le fouet aux pauvres ribaudes et aux femmes adult\u00e8res, l&rsquo;excellent homme ne trouva rien de mieux pour concilier la morale publique et sa piti\u00e9 native, que de s&rsquo;exproprier lui-m\u00eame en faveur des filles de joie. D&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;acte de donation, sa maison de la rue du Palat devait leur servir d&rsquo;asile \u00ab\u00a0tant de jour que de nuit \u00ab\u00a0. Nul ne dit combien d&rsquo;ann\u00e9es fonctionna ce lupanar municipal.<br><br>David de Rodon ou Derodon est une physionomie curieuse du XVIIe si\u00e8cle. Protestant, il se fait catholique et publie : Quatre raisons pour lesquelles on doit quitter la religion pr\u00e9tendue r\u00e9form\u00e9e. Raisons dont il se met bien vite \u00e0 rire en redevenant protestant. Il publie alors : Le tombeau de la Messe, livre piquant et bizarre qui est condamn\u00e9 au feu. Professeur de philosophie \u00e0 Orange et \u00e0 Gen\u00e8ve, il se flatte d&rsquo;\u00eatre \u00e9galement d\u00e9test\u00e9 par les protestants et les catholiques que tour \u00e0 tour il assomme de ses satires, comme d&rsquo;un marteau.<br><br>Ces \u00ab fortes t\u00eates \u00bb, ces batailleurs, ces p\u00e9roreurs, ces rhabdomanciens, et m\u00eame ces gens d&rsquo;esprit, \u2014 d&rsquo;un esprit caustique et verveux en diable \u2014 tel le po\u00e8te Boissier, sont des particularit\u00e9s morales pr\u00e9cieuses \u00e0 noter.<br><br>Il y a peu d&rsquo;ann\u00e9es, \u2014je tiens ce d\u00e9tail de M. Reynaud \u2014 les gamins de la haute ville (quartiers du Palat et de St-Pierre), attendaient tous les jours ceux de la ville basse (St-Marcel) sur un point donn\u00e9, et imm\u00e9diatement les champions s&rsquo;attaquaient avec une incroyable furie. Ces rivalit\u00e9s, souvenirs obscurs des discordes civiles, ont exist\u00e9 d&rsquo;ailleurs dans d&rsquo;autres localit\u00e9s dauphinoises o\u00f9 on a d\u00fb maintes fois en r\u00e9primer le scandale.<br><br>Notons encore, pour en finir avec les diois dignes de m\u00e9moire, outre les noms d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9s : Artaud, un vieux juriste du XIIIe si\u00e8cle ; Avond, un curieux mystique, qui fit un po\u00e8me en l&rsquo;honneur du sacr\u00e9 v\u0153u de virginit\u00e9 ; Rambaud, un avocat du temps d&rsquo;Henri IV ; l&rsquo;antiquaire Fran\u00e7ois Drojat, et plus r\u00e9cemment, l&rsquo;\u00e9rudit auteur de la Biographie du Dauphin\u00e9, Adolphe Rochas, mort \u00e0 Valence, il y a quelques ann\u00e9es.<br><br>Die pr\u00e9sente un caract\u00e8re rustique et agricole trop prononc\u00e9s pour accorder beaucoup \u00e0 l&rsquo;industrie. Pourtant, ses eaux vives, \u2014 force consid\u00e9rable \u2014 y maintinrent longtemps des fabriques florissantes. Elle fa\u00e7onne aujourd&rsquo;hui des meubles et des parquets, blute du ciment et ouvre la soie (le canton a produit jusqu&rsquo;\u00e0 soixante mille kilos de cocons). Mais, c&rsquo;est la patrie de la clairette \u2014 notre Champagne \u00e0 nous, Dauphinois, \u2014 et \u00e0 ce propos, il est bon de rappeler que le vin poiss\u00e9 de Vienne, que vante le vieux Dioscoride, \u2014 poiss\u00e9 peut-\u00eatre avec de la poix vocontienne \u2014 et le vinum dulce de Die \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 des cr\u00fbs class\u00e9s au temps des C\u00e9sars. La sensualit\u00e9 romaine s&rsquo;\u00e9merveillait de ces vins d&rsquo;Alpe \u2014 l&rsquo;un, amer et chaud, l&rsquo;autre doux et mousseux et procurant aux narines une chatouille d\u00e9lectable,\u2014 l&rsquo;un, vin d&rsquo;estomac,l&rsquo;autre, vin de t\u00eate. \u2014 Naturellement, le phyllox\u00e9ra a fait des siennes, ici comme ailleurs, mais la Clairette de Die n&rsquo;a rien perdu de ses brillantes qualit\u00e9s, et l&rsquo;effort patient des populations durant plus de vingt ans, a permis de reconstituer le vignoble. Les bois, les noix, les moutons, les agneaux, les porcs et les ch\u00e8vres compl\u00e8tent les \u00e9l\u00e9ments du commerce local.<br><br>Le Martouret, ancienne maison seigneuriale, et Saill\u00e8res ou Sali\u00e8res, tous deux \u00e9tablissements thermo-r\u00e9sineux, soignent les arthrites r\u00e9gionales.<br><br>Les armes de Die sont de gueules au ch\u00e2teau surmont\u00e9 de trois tourelles d&rsquo;argent.<br><br><br>&nbsp;<br><br><br><strong>VIII<br><br><br>DE SAILLANS A CREST. \u2014 PI\u00c9GROS-LA-CLASTRE, MIBABEL ET BLACONS. \u2014 LA VALL\u00c9E DE LA GERVANNE, LES GORGES D&rsquo;OMBL\u00c8ZE ET PLAN-DE-BAIX. \u2014 BEAUFORT. \u2014 AOUSTE.<\/strong><br><br><br><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/cc\/bb\/2e\/ccbb2e6bf7e8a5be49f0572a89d2d8a940573834.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/3a\/1e\/c8\/3a1ec878be9adde5f9440c9b9048fe18d894147f.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Saillans<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br>Saillans ouvre une porte rustique sur un jardin qui n&rsquo;en finit plus. A mesure que l&rsquo;on avance vers Aouste et vers Crest, on sent que la montagne vous d\u00e9laisse, qu&rsquo;elle abandonne la partie. En m\u00eame temps, il semble que l&rsquo;on infuse dans un ciel plus l\u00e9ger. Adieu les gorges. L\u2019\u0153il, \u00e0 la rigueur, peut s&rsquo;effarer encore des derniers heurts de la temp\u00eate fig\u00e9e du Diois, mais ce qui l&rsquo;attire surtout, c&rsquo;est la pente douce de la vall\u00e9e, ce joli fleuve de cultures courant l\u00e0-bas jusqu&rsquo;\u00e0 ce que des voiles l&rsquo;effacent, ces voiles t\u00e9nus et pourtant infrangibles que tendent toujours entre les collines lointaines de malicieuses vapeurs bleues. Au mitan, la rivi\u00e8re qui se cherchait jusque-l\u00e0, se r\u00e9v\u00e8le adulte, croit s&rsquo;\u00eatre trouv\u00e9e. Mais la destin\u00e9e l&rsquo;a marqu\u00e9e pour souffrir. Apr\u00e8s la nature, l&rsquo;homme. Le bourreau n&rsquo;a fait que changer de nom. Finies, n&rsquo;est-ce pas, les transes de l&rsquo;\u00e9tranglement dans le noir des d\u00e9fil\u00e9s, mais c&rsquo;est la saign\u00e9e qui commence. Tout \u00e0 l&rsquo;heure, la torture \u00e0 huis-clos, maintenant le supplice sous le soleil, dans la plaine \u00e9largie, et pour ainsi dire parmi la cl\u00e9mence ironique des choses ! Coule-t-elle prudente, au milieu de son lit ? La tra\u00eetrise d&rsquo;un barrage l&rsquo;am\u00e8ne aupr\u00e8s des terres. Glisse-t-elle b\u00e9n\u00e9volement contre une berge ? On lui ouvre de m\u00eame le flanc. Et le sang frais, le sang clair gicle \u00e0 droite, gicle \u00e0 gauche, gorgeant les gu\u00e9rets. On ne sait pas ce qu&rsquo;endurent les pauvres rivi\u00e8res pour les vall\u00e9e coquettes, pomponn\u00e9es, fleuries&#8230;<br><br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/6a\/4c\/0c\/6a4c0c18b26c44e5cce6fc2b23828795af5ffa1e.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Les Marmites de Rieussec (photo Morin Salom\u00e9)<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br><br>Saint-Sauveur, Aubenasson, villages de rien, l&rsquo;un malgr\u00e9 son ancien prieur\u00e9 de l&rsquo;ordre de St-Antoine, l&rsquo;autre malgr\u00e9 son ch\u00e2teau d&rsquo;Aubenas \u2014 entendez par ch\u00e2teau, une ferme des plus candides. Mais Rochecourbe n&rsquo;est-il pas grand de reste ? D&rsquo;ailleurs, Pi\u00e9gros-la-Clastre et Mirabel et Blacons ne sont pas tr\u00e8s loin et de leurs tertres mornes on pourrait faire lever d&rsquo;assez drus souvenirs.<br><br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/86\/1a\/1e\/861a1ef87d9501de5be62e92bfee983657cbac00.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Ch\u00e2teau de Pi\u00e9gros (photo Morin Salom\u00e9)<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br>A Pi\u00e9gros(1), abbaye, puis prieur\u00e9, le paysage de silence et de mort, garde quelque chose de monastique. Parfois, dans la lande montueuse, le pied bronche contre des pierres qui furent impr\u00e9gn\u00e9es d&rsquo;oraisons lentes, le long des si\u00e8cles, et il en demeure, \u00e9parse, comme une m\u00e9lancolie. Ce pass\u00e9 agenouill\u00e9, on dirait qu&rsquo;il rumine encore, l\u00e0-haut, \u00e0 mille m\u00e8tres d&rsquo;altitude, dans une pauvre chapelle o\u00f9 l&rsquo;on monte invoquer S. M\u00e9dard ; l\u00e0-bas, dans l&rsquo;appellation aust\u00e8re du village chef-lieu, La Clastre (clanstrum, clo\u00eetre), o\u00f9 les moines descendirent au XIVe si\u00e8cle et o\u00f9 il s&rsquo;\u00e9rig\u00e8rent en commanderie.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/1f\/a0\/c8\/1fa0c84966726113dc4d9af6eac00d77792d7a01.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Chapelle Saint M\u00e9dard<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-css-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><br><br>Mirabel a conserv\u00e9, au contraire, la maison commune. Fauve est ce village, jadis place forte des \u00e9v\u00eaques de Die, qui y d\u00e9l\u00e9gu\u00e8rent longtemps le pouvoir \u00e0 la maison de Blacons. D\u00e9positaires infid\u00e8les, ces Blacons se firent protestants et avec eux tout le pays, qui eut d\u00e8s lors beaucoup \u00e0 souffrir. C&rsquo;est l\u00e0, \u00e0 la suite d&rsquo;un combat m\u00e9morable que Montbrun, p\u00e2le et sanglant, dut rendre son \u00e9p\u00e9e \u00e0 deux gentilshommes catholiques, lieutenants de de Gordes. L&rsquo;un \u00e9tait d&rsquo;Ourches, l&rsquo;autre Fran\u00e7ois Dupuy-Rochefort, l&rsquo;un de ses proches ! De pareils t\u00eate \u00e0 t\u00eate n&rsquo;\u00e9taient pas rares dans les guerres de religion. Montbrun, conduit d&rsquo;abord \u00e0 Crest en liti\u00e8re, fut ensuite transport\u00e9 \u00e0 Grenoble o\u00f9 le Parlement entendu d&rsquo;avance avec le roi, devait le condamner \u00e0 la peine capitale. Motif: le crime de l\u00e8se-Majest\u00e9. Moqu\u00e9, battu et m\u00e9content, Henri III n&rsquo;\u00e9tait pas homme \u00e0 oublier ; surtout il ne dig\u00e9rait pas la prise de son bagage \u00e0 Pont-de-Beauvoisin, l&rsquo;ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, et le fameux propos \u00e9galitaire tenu par Montbrun lors de ce fol exploit, \u00e0 savoir \u00a0\u00bb qu&rsquo;en temps de guerre, qu&rsquo;on a le bras arm\u00e9 et le cul en selle, tout le monde est compaignon. \u00a0\u00bb De l\u00e0 son rire jubilant et ses frottements de mains \u00e0 la nouvelle de l&rsquo;affaire de Blacons, de l\u00e0 le mot rapport\u00e9 par Brant\u00f4me : \u00a0\u00bb A ceste heure, il verra s&rsquo;il est mon compaignon ! \u00ab\u00a0<br><br>Pour en revenir aux seigneurs du lieu, disons seulement qu&rsquo;un certain Pierre d&rsquo;Armand de Forest indiff\u00e9remment appel\u00e9 Blacons et Mirabel par les contemporains, fut un des plus intr\u00e9pides partisans r\u00e9form\u00e9s du XVIe si\u00e8cle. Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 gouverneur de Lyon, puis de la principaut\u00e9 d&rsquo;Orange, il serait mort en 1574 au si\u00e8ge de Livron. Les biographes citent encore les noms de son fils Hector, qui servit sous des Adrets avec vaillance et cruaut\u00e9 aussi sans doute, et d&rsquo;un de ses descendants probables, le marquis Henri-Fran\u00e7ois-Lucretius, l&rsquo;un des premiers d\u00e9put\u00e9s de la noblesse aux Etats-G\u00e9n\u00e9raux, qui spontan\u00e9ment renonc\u00e8rent \u00e0 leurs privil\u00e8ges.<br><br>Mais tr\u00eave \u00e0 ces souvenirs de sang ! A la place o\u00f9 Montbrun tombait, la cuisse fracass\u00e9e, bourdonne aujourd&rsquo;hui au sein d&rsquo;un vallon \u00e9gay\u00e9 par les arbres et les eaux vives, une grande ruche industrielle. Interrogez quiconque sur la grand&rsquo;route : Blacons ? \u2014 Oui, vous savez-bien, &#8230; le papier. Et combien de gens ainsi synth\u00e9tisent en France, d\u00e9couvrent par des expressions concr\u00e8tes leurs \u00e2mes positives ! Le papier, il faut le dire, sert beaucoup mieux que son histoire, l&rsquo;actuelle renomm\u00e9e de Blacons. M\u00eame, j&rsquo;y songe, non sans quelque attendrissement, c&rsquo;est sur ces feuilles, \u00e0 la fois robustes et luxueuses, portant le nom de Blacons, imprim\u00e9 dans la p\u00e2te blanche et faisant de la musique quand on marginait \u2014 parfois au dam des oreilles trop sensibles d&rsquo;un pion impulsif \u2014 c&rsquo;est sur ces belles feuilles que nous faisions nos compositions, que nous mettions nos devoirs au propre, au coll\u00e8ge. Oh ! leur bonne nature supportait tout, ne voyait aucun mal \u00e0 l&rsquo;absence de la raison ou de la rime, et s&rsquo;il leur arrivait de soupirer en rendant un l\u00e9ger bruit mat, c&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;avoir re\u00e7u des boulets noirs sur leur robe immacul\u00e9e. Et depuis cette \u00e9poque que d&rsquo;outrages n&rsquo;ont-t-elles pas subi sous mes yeux ! Adresses, requ\u00eates, suppliques, ce par quoi, tous les jours, notre imp\u00e9trante et peu fi\u00e8re humanit\u00e9 fait voir ses tares, ses trous.<br>Laissez-moi plaindre en passant ce pauvre papier ministre&#8230; laissez-moi jeter sur son berceau un regard \u00e9mu.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/16\/f9\/5d\/16f95d759f6f33a6faab3e5c66c6f4b327fde2a7.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Mirabel<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br>Blacons \u00e0 peine d\u00e9pass\u00e9, on traverse la Gervanne. Pour \u00eatre juste, je devrais au moins un chapitre \u00e0 cette s\u00e9millante rivi\u00e8re. Mais il est dit que je serai fils ingrat pour la Gervanne, comme je l&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 pour le Bez, pour Glandas, pour le Vercors. La Gervanne, il faudrait raconter sa vie, ses vertus, ses folies. Il faudrait la prendre depuis sa premi\u00e8re fontaine sous ce fameux mur entre deux pr\u00e9cipices qu&rsquo;on appelle je ne sais trop pourquoi, le col de la Bataille, et ne la quitter qu&rsquo;\u00e0 son embouchure. Dans les gorges d&rsquo;Ombl\u00e8ze, on r\u00eave des crispations effroyables de la mati\u00e8re quand l&rsquo;Alpe se d\u00e9brouilla, et la catastrophe, quand parfois le vent sournois de la montagne s&rsquo;en m\u00eale, ne semble qu&rsquo;en suspens. Des blocs prodigieux \u00e7\u00e0 et l\u00e0 menacent, et il semble qu&rsquo;il ne faut plus qu&rsquo;un coup de pouce pour les faire choir, pour abolir ce qui est. Mais quelle ga\u00eet\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de cet effroi ! C&rsquo;est la grande avec la petite Pissoire, avec d&rsquo;autres Pissou. \u2014 C&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;eau qui jase \u00e0 vous doucher sur le chemin m\u00eame, sinon \u00e0 vous rendre sourd. Puis c&rsquo;est le cirque d&rsquo;Ansage, et puis l&rsquo;\u00e9pouvante. Un peu ce que vous \u00e9prouveriez \u00e0 la vue d&rsquo;un enfant pr\u00e9cipit\u00e9 dans le vide. Il n&rsquo;y a qu&rsquo;un instant, la Gervanne gamine avec un moulin pour jouet, le moulin de la Pipe \u2014 savourez ce nom \u2014 glissait de toute son innocence sous les saules. Tout \u00e0 coup le sol lui manque. Elle tombe de plus de quarante m\u00e8tres. Un saut et un trou si impressionnants cette Druise (2) que des fillettes, conduites \u00e0 ce spectacle et au pr\u00e9alable averties, se mirent \u00e0 fondre en larmes. Des truites de race, reconnaissables \u00e0 leurs disques roses, remontent l&rsquo;effroyable chute au dire des p\u00eacheurs. La rivi\u00e8re est lente \u00e0 se ramasser. Elle ne sait plus comment sortir du gour t\u00e9n\u00e9breux. Elle se sauve enfin, mais l&rsquo;ab\u00eeme continue. Le pays en demeure f\u00eal\u00e9 tout au long. Les hameaux de Plan-de-Baix et surtout cet intr\u00e9pide ch\u00e2teau de Montrond assis sur le bord de l&rsquo;horrible l\u00e8vre, font frissonner. Une entaille \u00e0 gauche, c&rsquo;est le S\u00e9pie qui presse deux petits troupeaux de granges (3) visiblement tomb\u00e9s du ciel. Une entaille \u00e0 droite, c&rsquo;est la Blache qui isole le Velan de la Raye et poss\u00e8de un Trou de l&rsquo;Enfer. Toute contr\u00e9e qui se respecte a des Ponts du Diable ou des Trous de l&rsquo;Enfer.<br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/72\/14\/ef\/7214ef1185871df131add8dbeb32b717917a2396.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Plan de Baix<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/05\/0e\/6c\/050e6cde7bc63fcb13ff86e86493cf0c87548092.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Plan de Baix &#8211; Le Vellan<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br>Beaufort, vieille aire f\u00e9odale, est au centre de la vall\u00e9e de la Gervanne, ce qui lui donne pour les foires, le commerce, le passage, le pas sur Montclar, Gigors et Suze, agglom\u00e9rations voisines. Il a un belv\u00e9d\u00e8re charmant sur le torrent frais \u00e9moulu des gorges et une source magnifique, les Fontainieux. Un grand et probe artiste, le graveur Adrien Didier, \u00e9l\u00e8ve d&rsquo; Henriquel Dupont et de Flandrin, et qui a \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 d&rsquo;ex\u00e9cuter le dipl\u00f4me de l&rsquo;Exposition Universelle de 1900, vient tous les ans \u00e0 Beaufort passer la saison chaude. Il s&rsquo;y d\u00e9lasse de son art en taquinant la muse, la muse fruste des bords de la Gervanne qui parle gavot, porte le cotillon de toile et le bonnet chiffonn\u00e9. Enfin, Beaufort compte une illustration protestante : Pierre Lombard ou plut\u00f4t Lombard-Lachaud qui fut d\u00e9put\u00e9 du Loiret \u00e0 la Convention et mourut pasteur \u00e0 Crest.<\/p>\n\n\n\n<p><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/31\/70\/fa\/3170fa60b1511b511a2a065b83953dc0f6ea1310.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>La \u00ab\u00a0Pissoire\u00a0\u00bb <\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/77\/75\/d1\/7775d1f4283defbae39314b323c553134f182c38.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Chute de la Druise<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/04\/aa\/4e\/04aa4edded6e5180524d2047fd387c06407c2a0f.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Beaufort sur Gervanne<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br>Comme nous l&rsquo;avons vu, le torrent tombe \u00e0 Blacons dans la Dr\u00f4me par deux cents vingt-deux m\u00e8tres d&rsquo;altitude, apr\u00e8s avoir r\u00e9fl\u00e9chi un instant les ombrages du ch\u00e2teau de Vach\u00e8res (4) et trimard\u00e9 sans vergogne pour les gens de Bertalhais, un hameau industrieux que Mirabel regarde de toute sa hauteur moyen\u00e2geuse.<br><br>Aouste. C&rsquo;est un nom glorieux que peu de cit\u00e9s portent ainsi sans alliage. Une en Italie dont le roman est venu grossir la renomm\u00e9e, et je crois deux ou trois autres en France seulement.<br><br>Sans conteste, notre bourg devait l&rsquo;avoir m\u00e9rit\u00e9, car Auguste n&rsquo;effeuillait pas uniquement pour le bon plaisir cette fleur sacro-sainte du vocable. Aouste \u2014 par tradition les habitants prononcent Oste \u2014 \u00e9tait donc, \u00e0 l&rsquo;aube chr\u00e9tienne, l&rsquo;un des noyaux du Vocontium, une de ces colonies prosp\u00e8res qui, plac\u00e9es aux d\u00e9bouch\u00e9s des monts, permettaient aux vainqueurs d&rsquo;avoir l\u2019\u0153il sur d&rsquo;immenses territoires. L&rsquo;Itin\u00e9raire d&rsquo;Antonin, la Table de Peutinger et L&rsquo;Anonyme de Ravenne mentionnent l&rsquo;Augusta Vocontiorum qu&rsquo;ils placent sur la grande route du mont Gen\u00e8vre, entre Valence et Die. Malheureusement, Aouste n&rsquo;est gu\u00e8re qu&rsquo;un nom, car, \u00e0 part un autel romain dont l&rsquo;inscription a \u00e9t\u00e9 reproduite dans divers ouvrages, on n&rsquo;y a d\u00e9couvert que d&rsquo;assez insignifiants vestiges. La ville, an\u00e9antie par les Barbares, aurait, dit-on, gr\u00e2ce \u00e0 ses puissantes racines, rejet\u00e9 \u00e0 une demi-lieue de l\u00e0. Ce rameau, bient\u00f4t vigoureux, expliquerait ainsi l&rsquo;origine de la ville de Crest. A son tour, fils pieux, Crest serait venu relever Aouste des ses ruines. Quoiqu&rsquo;il en soit, le bourg, dont il n&rsquo;est plus question pendant plusieurs si\u00e8cle, s&rsquo;\u00e9tait repris \u00e0 l&rsquo;existence dans la seconde partie du Moyen-\u00e2ge. Nous y voyons une enceinte perc\u00e9e de quatre portes suivant les quatre points cardinaux : Tourelle, St-Christophe, Surville et Sie ou Sye et nous y retrouvons une vieille connaissance, ce bon St-G\u00e9raud d&rsquo;Aurillac, curieuse \u00e2me auvergnate \u2014 id\u00e9al et affaires \u2014 qui s\u00e8me \u00e0 tout vent de sa filiation pieuse et r\u00eave de mettre partout dans ses meubles l&rsquo;ordre de St-Beno\u00eet. Le prieur\u00e9 de St-Pierre, fond\u00e9 de la sorte, et plac\u00e9 sous l&rsquo;ob\u00e9dience de celui de Saillans, finit par lui \u00eatre rattach\u00e9 en 1535. Aouste, qualifi\u00e9 de villette au XVIIe si\u00e8cle, jouissait d&rsquo;un \u00e9tat prosp\u00e8re s&rsquo;il faut en croire le vieil Aymar du Rivail, l&rsquo;enqu\u00eateur inform\u00e9 d&rsquo;alors, qui vante la fertilit\u00e9 de son sol, et recommande l&rsquo;usage de ses bourneaux de terre qui font l&rsquo;objet d&rsquo;une exportation consid\u00e9rable. Pris et repris pendant les guerres religieuses, comme il se doit, et ruin\u00e9 en partie, le bourg fut d\u00e9capit\u00e9 de sa citadelle par Louis XIII.<\/p>\n\n\n\n<p><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/f6\/dc\/3f\/f6dc3f52c52aeb62cd3b88c70d084aca49d248d0.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>L&rsquo;ancien pont d&rsquo;Aouste<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br><br>Aouste, pour se rajeunir, a jet\u00e9 bas tout ce qui datait \u00e0 sa vue : remparts, ruelles, maisons, \u00e9glise et son vieux pont dont une pile, fleurie par la piti\u00e9 des pari\u00e9taires, persiste singuli\u00e8rement au milieu de la Dr\u00f4me. Le badigeon, ce fard des villes qui se croient (il en est des villes comme des femmes), lui a fait perdre, vous entendez bien, \u00e0 peu pr\u00e8s toute originalit\u00e9. On jurerait un faubourg de Crest, reprenant apr\u00e8s quelques hectom\u00e8tres de campagne.<br><br>\u2014 Voyez, on ne vient jamais coucher ici, me lance mon h\u00f4te, ami si affectueusement paradoxal qu&rsquo;il m&rsquo;a fait s\u00e9journer \u00e0 Aouste et m&rsquo;a oblig\u00e9 \u00e0 prendre une chambre. J&rsquo;ai du admirer avec lui le fin clocher de la nouvelle \u00e9glise, les fabriques de papier-corde, et la Sie ou Sye, affluenticule de vif argent, qui. bondit dans la bourgade juste pour se voir mettre en cage et servir \u00e0 l&rsquo;\u00e9clairage \u00e9lectrique. Tout cela compens\u00e9 d&rsquo;ailleurs par une bonhomie charmante, par des anecdotes sur les Gresse et cette famille Fabre des Essart qui donna un \u00e9v\u00eaque \u00e0 l&rsquo;Eglise et aux lettres deux po\u00e8tes de talent. N&rsquo;ai-je pas \u00e9t\u00e9 voir aussi l&rsquo;endroit o\u00f9 est n\u00e9 Martial-Moulin, le romancier? Je dis l&rsquo;endroit, car la maison n&rsquo;est plus sienne, et j&rsquo;en ai eu de la peine pour lui.<br><br><br>(1) Podium grossum au moyen-\u00e2ge, et Puy-Gros (gros pic).<br>(2) C&rsquo;est le nom de la cascade.<br>(3) Eygluy et le Cheylard, deux communes de l&rsquo;arrondissement de Die.<br>(4) Commune de Montclar.<br><br><br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>IX<br><br><br>LA VILLE DE CREST. \u2014 SES COMMENCEMENTS. \u2014 LES ARNAUD, LES POITIERS, LES \u00c9V\u00caQUES DE DIE. \u2014 LE CHAPITRE DE SAINTSAUVEUR. LES LIBERT\u00c9S MUNICIPALES. MOEURS ET CHOSES CRESTOISES, LES ILLUSTRATIONS, LA LITT\u00c9RATURE PATOISE. LA TOUR ET LES CURIOSIT\u00c9S DE LA VILLE. \u2014 LE COMMERCE ET L&rsquo;INDUSTRIE.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br><br>Rien que pour sa vision si personnelle, si imposante de quelque c\u00f4t\u00e9 qu&rsquo;on l&rsquo;aborde, j&rsquo;aurais vot\u00e9 pour Crest Pr\u00e9fecture de la Dr\u00f4me, si j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 des commissaires de 1790 (1). Plus petite que Mont\u00e9limar et Valence, ses concurrentes, en revanche elle \u00e9tait plus centrale (argument de poids si l&rsquo;on songe \u00e0 la fi\u00e8vre concentrique qui r\u00e9gnait alors), et elle trempait ses pieds dans le cours d&rsquo;eau patronymique du d\u00e9partement nouveau-n\u00e9. Pourtant, Valence l&#8217;emporta apr\u00e8s trois tours de scrutin. Quand on a des recommandations &#8230;<br><br>Ma pens\u00e9e, d&rsquo;ailleurs, ne comporte pas de regret. Loin de l\u00e0. Il est infiniment probable, au contraire, que sa promotion au rang de chef-lieu e\u00fbt g\u00e2t\u00e9 notre ville. Il en co\u00fbte toujours de para\u00eetre et plus la cit\u00e9 se hausse, plus on en veut \u00e0 son pass\u00e9. Agrandir, embellir, mais surtout abattre, les hommes de nos jours saisissent toutes occasions de faire parler d&rsquo;eux. Crest, en demeurant petite, mais hautaine, avec le cube \u00e9norme de sa tour \u00e9non\u00e7ant tout d&rsquo;un trait une \u00e9poque, et totalisant le paysage, avec ses maisons blanches ou dor\u00e9es, ses volets gris, ses volets verts, ses toits plats aux tuiles couleur feuille morte comme ceux de la Toscane ou de la Gr\u00e8ce, son quai si clair le long de la Dr\u00f4me charriant du soleil, a m\u00e9rit\u00e9 de n&rsquo;\u00eatre confondue avec aucune autre dans le souvenir.<br><br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/52\/8a\/10\/528a10b0cd493933bc910da71036edb13719b163.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Crest<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br><br>La ville, appuy\u00e9e contre une singuli\u00e8re roche coquilli\u00e8re, dernier contrefort d&rsquo;une cha\u00eene roide et droite courant vers le nord, sert d&rsquo;heureux amortissement \u00e0 cette montagne appel\u00e9e si simplement et si justement la Raye \u2014 raie ou sillon formidable, en effet, de l&rsquo;immense plaine de Valence. Ce d\u00e9cor symbolique de jadis, ce joyau presque intact, ent\u00e9 sur l&rsquo;Alpe architecturale, cr\u00e9e dans le paysage une harmonie dont l\u2019\u0153il ne se lasse de jouir. Et il est le fait de gens qui ne songeaient qu&rsquo;\u00e0 batailler !<br><br>Les hauteurs voisines couvertes de bois font \u00e0 la ville une ceinture agreste et mouvement\u00e9e. En face, ce sont les ch\u00eanaies de Divajeu, maigres et comme inqui\u00e8tes des ressauts temp\u00e9tueux de la For\u00eat de Saou. Les m\u00fbriers, quand ils ne font l&rsquo;exercice en sections irr\u00e9prochables dans la plaine menue, pomponnent de touches rudes le vert p\u00e2le des vignes sur les coteaux, et de hauts cypr\u00e8s bronzent de m\u00e9lancolie les jardins suspendus o\u00f9 se pla\u00eet l&rsquo;humeur capricante d&rsquo;une population vive et hardie. Il y a aussi dans le cadre m\u00eame de la cit\u00e9, entre Lozi\u00e8re et Saleine (2), des terrains incapables o\u00f9 profite l&rsquo;amandier, et l\u00e0 o\u00f9 la roche semble ma\u00eetresse et jusque dans ses anfractuosit\u00e9s, on peut voir suspendue aux branches tourment\u00e9es de l&rsquo;arbre biblique, une figue sucr\u00e9e dont les formes turgescentes d\u00e9j\u00e0 remarqu\u00e9es par le vieux Rigaud, un po\u00e8te-drapier du cru, furent chant\u00e9es par lui en un couplet trop significatif pour que je me risque \u00e0 le reproduire. Avec cela un ciel limpide, bleu comme ne l&rsquo;oserait pas toujours un peintre, un air d&rsquo;une transparence telle que l\u2019\u0153il d\u00e9taille les plus n\u00e9gligeables broderies de l&rsquo;horizon. Les paysages baignent dans une lumi\u00e8re caressante et blonde, d\u00e9j\u00e0 voisine de celle des golfes latins.<br><br>Au temps o\u00f9 les Dieux fr\u00e9quentaient chez les hommes, Saturne, allant fonder la Rochelle, eut la fantaisie de passer par le Dauphin\u00e9. Chemin faisant,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>\u00ab\u00a0Il veoit et Serre et Die, et le Crest qui se vante<br>De tirer de Crestos le grand roy sa descente.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><br>C&rsquo;est ce qu&rsquo;on peut lire dans un po\u00e8me du xvie si\u00e8cle, r\u00e9cemment exhum\u00e9 de sa poussi\u00e8re et de sa nuit. N&rsquo;en rions pas. Kronos, en ces temps fortun\u00e9s, semait volontiers l&rsquo;innocence et laissait tomber l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or en manne des plis divins de son manteau. Il faut regretter seulement que l&rsquo;auteur \u2014 un Dauphinois, vous l&rsquo;avez devin\u00e9 \u2014 ait embouch\u00e9 une trompette d&rsquo;airain au lieu d&rsquo;une trompette de bois.<br><br>Crest (Crista, cr\u00eate), est un de ces noms qui parlent \u00e0 l&rsquo;imagination, comme en trouvaient d&rsquo;instinct nos anc\u00eatres, \u00e0 force de regarder dans la nature. Le Crest en Auvergne, le Crestet dans le Comtat, et quelques analogues ne signifient pas autre chose. En particulier, notre roche crestoise, dont la haute tour festonne et double en quelque sorte le caroncule, coquerique avec un rare bonheur. Et cela, \u00e0 tout prendre, vaut mieux que la fuligineuse m\u00e9moire du roi Crestos.<br><br>Il est singulier qu&rsquo;avec une position si avantageuse, Crest n&rsquo;ait pas fait parler de soi avant le xne si\u00e8cle. Le pape Calixte II s&rsquo;\u00e9tant avis\u00e9 d&rsquo;y \u00e9crire une lettre aux \u00e9v\u00eaques de Co\u00efmbra et de Salamanque, \u00ab\u00a0ses v\u00e9n\u00e9rables fr\u00e8res\u00a0\u00bb, l&rsquo;\u00e9crit est demeur\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours le plus authentique extrait de bapt\u00eame de la ville. Il porte la date du 2 mars 1120, Apud castrum Cristam. Aouste la romaine, y avait-elle, comme on l&rsquo;a insinu\u00e9, un poste d&rsquo;observation, d&rsquo;avant garde ? Cela n&rsquo;est pas certain, mais ce qui est hors de doute, c&rsquo;est la fortune rapide de la cit\u00e9 dans la seconde moiti\u00e9 du moyen \u00e2ge.<br><br>Crest s&rsquo;appela longtemps Crest-Arnaud ou le Crest-Arnaud. M\u00eame, l&rsquo;infid\u00e9lit\u00e9 au souvenir de ses premiers seigneurs ne date gu\u00e8re que de la fin du XVIe si\u00e8cle. Plus constantes, Mont\u00e9limar (Montilium Adhemari) (3) et nombre d&rsquo;autres localit\u00e9s ont recul\u00e9 devant l&rsquo;amputation.<br><br>L&rsquo;obscurit\u00e9 r\u00e8gne sur ces Arnaud. Un les veut roturiers, un autre alli\u00e9s aux anciens comtes de Diois. D&rsquo;ailleurs d\u00e8s 1145, ils abandonnent la suzerainet\u00e9 de Crest, moyennant 1200 sols et le pardon de leurs fautes, entre les mains des \u00e9v\u00eaques de Die. Prudence crestoise. Peut-\u00eatre, on leur e\u00fbt pris le g\u00e2teau sans autre compensation pour leur fortune et pour leur conscience.<br>Sorte de petit Etat indivis entre les \u00e9v\u00eaques et les Poitiers, \u2014 l&rsquo;enclume comtale et le marteau \u00e9piscopal \u2014 Crest devait \u00eatre un perp\u00e9tuel objet de querelle. Egales et furibondes, les deux ambitions ne pouvaient longtemps, sans se mordre, palpiter sous m\u00eame toit, et on aime \u00e0 se repr\u00e9senter les Arnaud, d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s mais philosophes, nombrant les coups. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;en 1356 que les comtes de Valentinois finirent par \u00eatre seuls ma\u00eetres de la place, moyennant la cession de leurs droits sur Bezaudun, terre \u00e2pre et pauvre. La possession de Crest constituait pour eux un si grand, un si \u00e9vident triomphe, que l&rsquo;\u00e9v\u00eaque Pierre de Chatelus, la mitre basse, eut toute sa vie dans les oreilles ce dicton, issu de la gloriole locale :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>\u00ab\u00a0Fallait avoir le sens perdu<br>Qui laissa Crest pour Bezaudu.\u00a0\u00bb<\/em><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La cit\u00e9 des Arnaud devenue leur capitale, les comtes y \u00e9tay\u00e8rent aussit\u00f4t leur pouvoir de cette forteresse, dont le donjon seul debout aujourd&rsquo;hui, symbolise si orgueilleusement leur pens\u00e9e volontaire. Ils avaient lutt\u00e9 pr\u00e8s de deux cents ans pour arriver \u00e0 ce r\u00e9sultat, deux si\u00e8cles d&rsquo;histoire touffue, bourr\u00e9s de combats, de conqu\u00eates, de revers, de tr\u00eaves, de trait\u00e9s, d&rsquo;artifices diplomatiques. Ces Poitiers, qui ne tiennent pas en place, qui montrent des dents carnivores et haussent parfois jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9pique leurs tailles avantageuses, savent \u00eatre bons et g\u00e9n\u00e9reux quand il le faut. On les voit accorder \u00e0 leurs vassaux une charte d&rsquo;affranchissement qui est, si je ne me trompe, la plus v\u00e9n\u00e9rable de la province (4). Un moment h\u00e9r\u00e9tiques avec les Albigeois et assi\u00e9g\u00e9s \u00e0 ce titre dans Crest par Simon de Montfort, ils rentrent ensuite dans le giron de l&rsquo;Eglise et s\u00e8ment autour d&rsquo;eux les fondations pieuses. Apr\u00e8s cela on comprend leur amour pour cette ville au beau visage ensorceleur comme celui d&rsquo;une dame de pens\u00e9e. L\u00e0, ils battaient monnaie, l\u00e0 ils avaient leur cour majeure de justice \u2014 transform\u00e9e depuis par l&rsquo;ombrageux Dauphin (Louis XI) en vi-s\u00e9n\u00e9chauss\u00e9e forte de cinquante six paroisses, l\u00e0 surtout, depuis 1225, ils avaient leur s\u00e9pulture chez leurs bons amis les Cordeliers, combl\u00e9s par eux de toutes sortes de faveurs.<br><br>De leur c\u00f4t\u00e9, \u00a0\u00bb n&rsquo;ayant que les comtes en teste \u00a0\u00bb les pr\u00e9lats avaient essay\u00e9 de se rendre \u00e9galement populaires parmi les Crestois. Am\u00e9d\u00e9e de Roussillon, ce pontife auguste et hirsute que ses biographes comparent \u00e0 saint Maur sortant du d\u00e9sert, fondait ici en 1276 un chapitre ou coll\u00e9giale, compos\u00e9 de chanoines pris mi-partie dans les dioc\u00e8ses de Die et de Valence. Mais les chanoines ne furent pas toujours selon le c\u0153ur des \u00e9v\u00eaques. En 1467, l&rsquo;institution, purement nominale, ne r\u00e9pondait plus suivant l&rsquo;expression du Pr\u00e9v\u00f4t, \u00e0 la grandeur et \u00e0 la beaut\u00e9 de la paroisse. Louis de Poitiers intervint une premi\u00e8re fois, d&rsquo;accord avec l&rsquo;\u00e9v\u00eaque, pour la restauration de la coll\u00e9giale. Mais deux si\u00e8cles plus tard la discipline s&rsquo;\u00e9tait rel\u00e2ch\u00e9e.<br>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>\u00ab\u00a0Lous chonoineis, que d&rsquo;ordinaire<br>Soun plus gras que lou n\u00e9cessaire \u00ab\u00a0<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><br>comme le chante cette mauvaise langue de Boissier, avaient pour cette raison ou pour d&rsquo;autres, besoin d&rsquo;une r\u00e9forme. S\u00e9raphin de Pajot de Plouy (5) leur imposa des statuts et r\u00e8glements qui ont subsist\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la R\u00e9volution. A cette \u00e9poque le chapitre de St-Sauveur est encore compos\u00e9 d&rsquo;un doyen, d&rsquo;un chantre et de sept chanoines.<br><br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/96\/fe\/12\/96fe125e9c9c9d738fb13926631e9f4e960104a9.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>La Tour de Crest<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br><br>Crest n&rsquo;a pas jou\u00e9 de r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant dans les \u00e9v\u00e9nements de la R\u00e9forme. La ville connut sans doute l&rsquo;occupation huguenote, les tribulations anarchiques, la sauvagerie des si\u00e8ges de l&rsquo;\u00e9poque, aussi funestes aux assaillants qu&rsquo;aux d\u00e9fenseurs. Mais Die, travaill\u00e9e de bonne heure par Farel et quelques-uns des plus fougueux ap\u00f4tres de la foi nouvelle, \u00e9tait, on le con\u00e7oit, l&rsquo;espoir du parti, la capitale r\u00eav\u00e9e peut-\u00eatre par la dictature th\u00e9ocratique des pasteurs. Comme le remarque M. J. Brun-Durand \u2014 le savant de Crest \u2014 pour qualifier en passant sa mentalit\u00e9 f\u00e9conde, on conna\u00eet assez mal l&rsquo;histoire sociale du protestantisme dans notre province. Tent\u00e9s par la peinture facile des guerres de religion, des dragonnades, du sang et du feu, la plupart des \u00e9crivains sp\u00e9ciaux ont n\u00e9glig\u00e9 les faits consid\u00e9rables qui agitent la soci\u00e9t\u00e9 protestante sous Henri IV et sous Louis XIII, et ils nous servent la sempiternelle histoire-bataille, ce plat r\u00e9chauffe et insipide. Franchement, nos app\u00e9tits en ont soupe. Apr\u00e8s l&rsquo;apparition de l&rsquo;\u00e9dit de Nantes, la cause de la R\u00e9forme n&rsquo;\u00e9tant plus en p\u00e9ril, les passions se font jour. La noblesse, qui a \u00e9t\u00e9 \u00e0 la peine veut \u00eatre \u00e0 l&rsquo;honneur et c&rsquo;est dans cet esprit qu&rsquo;elle pr\u00e9tend exclusivement \u00e0 la conduite des affaires convoit\u00e9es de m\u00eame par les synodes aux tendances rigoristes et genevoises. Et chacun de tirer la couverture \u00e0 soi. Il faut la forte main de Lesdigui\u00e8res pour faire cesser le scandale.<br><br>Comparativement, ce petit peuple crestois fut heureux. Je veux dire qu&rsquo;il n&rsquo;eut jamais trop \u00e0 souffrir, m\u00eame dans ses plus lointaines racines. Rien n&rsquo;est instructif \u00e0 cet \u00e9gard comme la charte de 1425. Ses quarante-six articles, en m\u00eame temps qu&rsquo;ils constituent une sorte de code des codes, et redorent le bel \u00e2ge du vieux droit, nous soulagent de bien des pr\u00e9jug\u00e9s. A les parcourir on a l&rsquo;illusion de se m\u00ealer \u00e0 la foule na\u00efve du Crest-Arnaud, de vivre sa vie de tous les jours. Sans doute cet habitant du xve si\u00e8cle descend environn\u00e9 encore de myst\u00e8re dans le demi-jour de notre pens\u00e9e recueillie, mais il a tournure libre, mais il est homme, et s&rsquo;il \u00e9meut notre piti\u00e9 lointaine, c&rsquo;est surtout \u00e0 cause de ces fatalit\u00e9s rugissantes : invasion, peste ou famine, qui alors dominent le monde et courbent les nations comme la temp\u00eate un champ de bl\u00e9. Tout est d\u00e9concertant dans ce moyen \u00e2ge pour nos id\u00e9es modernes de p\u00e9n\u00e9tration, d&rsquo;assimilation, d&rsquo;unification \u00e9conomique et de concorde universelle. Souvent, la communaut\u00e9 la plus ind\u00e9pendante, la moins foul\u00e9e, palpite dans l&rsquo;organisme le plus \u00e9troit, le plus cuirass\u00e9 contre l&rsquo;ext\u00e9rieur et c&rsquo;est \u00e0 travers le particularisme et le protectionnisme que filtrent les conditions de la vie les plus acceptables. De fait, par un de ces paradoxes, dont l&rsquo;histoire sociale n&rsquo;est pas chiche, le bien-\u00eatre crestois, ira diminuant, ce semble, de la Renaissance \u00e0 la R\u00e9volution, c&rsquo;est-\u00e0-dire en raison inverse du m\u00e9lange et de la diffusion des races, de la marche des id\u00e9es humanitaires.<br><br>Outre ses libert\u00e9s et ses franchises pr\u00e9cieuses, l&rsquo;anc\u00eatre crestois peut \u00ab\u00a0sans empeschement d&rsquo;aulcune personne, chasser cerfs, ours, sangliers, renards et autres bestes sauvages, pescher en la rivi\u00e8re de Dr\u00f4me et autres rivi\u00e8res du territoire, de jour et de nuit, en payant seulement au seigneur, des grosses bestes : la teste du sanglier, l&rsquo;espaule du cerf et la patte de l&rsquo;ours.\u00a0\u00bb Quels temps nouveaux restitueront ces passe-temps ?<br><br>Deux consuls sont \u00e0 la t\u00eate de la cit\u00e9 \u00e9rig\u00e9e en commune. Ils se montrent si pleins de leurs devoirs, si d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9s de soi et si ambitieux pour leur ville, qu&rsquo;un jour le Crest enthousiaste les saluera du beau nom de P\u00e8res de la Patrie. Ils sont assist\u00e9s de personnages choisis parmi le clerg\u00e9, la noblesse, la magistrature et le peuple. L&rsquo;ensemble forme le conseil, \u00e9lu chaque ann\u00e9e, et qui travaille dans la Maison de la Confr\u00e9rie, titre aussi honorable et aussi significatif que celui d&rsquo;H\u00f4tel-de-Ville. Le Comte ne g\u00eane gu\u00e8re ses d\u00e9lib\u00e9rations, car, au moindre m\u00e9contentement l&rsquo;\u00e9v\u00eaque pourrait surgir. La crainte de l&rsquo;am\u00e9thyste est le commencement de la sagesse. Et la petite r\u00e9publique, parmi le moyen-\u00e2ge qui cr\u00e9pite et qui fume, traverse ainsi des \u00e9poques de repos et de douceur. Non contents de donner aux \u00e9coles \u2014 la petite ou l&rsquo;on enseigne \u00ab\u00a0l&rsquo;arfabet\u00a0\u00bb et la grande o\u00f9 l&rsquo;on enseigne \u00e0 peu pr\u00e8s tout, y compris la \u00ab\u00a0didactique\u00a0\u00bb \u2014 des recteurs et des ma\u00eetres de leur choix, les consuls ne s&rsquo;avisent-ils pas d&rsquo;\u00e9tablir jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;horaire des classes ? Rien n&rsquo;\u00e9chappe \u00e0 leur pu\u00e9rile et touchante sollicitude.<br><br>Le Conseil, d\u00e9j\u00e0 bien timide sous le grand Roi, ne comprenait plus au XVIIIe si\u00e8cle qu&rsquo;un maire, deux \u00e9chevins et douze membres choisis parmi les notables.<br><br><br>(1) Cette commission qui si\u00e9gea du 19 au 29 mai 1790, avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9unie \u00e0 Chabeuil, chef-lieu de canton de l&rsquo;arrondissement de Valence, et cela dans le but de ne pas augmenter les chances de l&rsquo;ancienne capitale du Valentinois.<br>(2) Deux minuscules affluents de droite de la Dr\u00f4me. La Saleine en amont de Crest, la Lozi\u00e8re en aval.<br>(3) Monticule ou colline d&rsquo;Adh\u00e9mar<br>(4) Elle date de 1188<br>(5) \u00c9v\u00eaque de Die dans la seconde moiti\u00e9 du xvne si\u00e8cle.<br><br><br>Il y a un esprit crestois comme il y a des m\u0153urs et presque une cuisine crestoises. N&rsquo;est-ce pas joli et piquant pour une aussi petite ville ? Mais nombre de vieilles cit\u00e9s causent de ces surprises \u00e0 travers leur r\u00e9signation et leur silence. Pr\u00e9cis\u00e9ment, Crest, par sa mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre et de sentir, forme ce tout complet qu&rsquo;agr\u00e9mentent et illustrent pour l&rsquo;observateur, les fa\u00e7ons originales d&rsquo;une race.<br>Donc, voyons un peu les hommes, apr\u00e8s avoir effleur\u00e9 les choses.<br><br>Quelle audace et quelle prescience chez ce Nicolas Barnaud, n\u00e9 ici vers 1530 et qui se met \u00e0 courir l&rsquo;Europe \u2014 le monde presque \u2014 autant par folie aventureuse que par crainte de br\u00fblement! M\u00e9decin, il cherche la pierre philosophale. Cela fait rire aujourd&rsquo;hui comme si notre science \u00e9tait d\u00e9finitive, comme si nous \u00e9tions s\u00fbrs qu&rsquo;on ne rira pas de nous demain. Mais l&rsquo;alchimie est l&rsquo;a\u00efeule de notre chimie, a\u00efeule v\u00e9n\u00e9rable et point tant radoteuse qu&rsquo;on se l&rsquo;imagine. Elle fut la premi\u00e8re \u00e9tincelle de la recherche : ce feu sacr\u00e9 qui br\u00fble derri\u00e8re tout front savant, et le grand \u0153uvre, comme les travaux d&rsquo;Hercule, a son sens merveilleux. Alchimistes, astrologues, sorciers m\u00eame, tous disciples lointains et peut-\u00eatre inconscients des initi\u00e9s de Memphis et des coll\u00e8ges hi\u00e9ratiques de l&rsquo;Orient, pr\u00e9parent dans leurs nuits myst\u00e9rieuses, les miracles de la Microbiologie et les enchantements sid\u00e9raux de l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9. \u2014 Il faut leur en avoir de la reconnaissance.<br><br>Ath\u00e9e, auteur \u00a0\u00bb d&rsquo;un livre abominable dont le titre seul fait dresser les cheveux sur la t\u00eate \u00ab\u00a0, \u00a0\u00bb membre pourri \u00a0\u00bb dont les synodes dauphinois demandent le \u00a0\u00bb retranchement \u00ab\u00a0, son temps n&rsquo;a m\u00e9nag\u00e9 \u00e0 Barnaud ni les accusations, ni les injures. Cela prouve seulement que notre philosophe, aussi loin de Gen\u00e8ve que de Rome, planait de toute la hauteur de son ind\u00e9pendance, au-dessus de l&rsquo;\u00e2me m\u00e9chante des partis. Et c&rsquo;est bien \u00e0 cet esprit aux conceptions sans bornes, \u00e0 cette \u00e2me \u00e9galitaire, que Socin, un des plus fiers et des plus purs r\u00e9volt\u00e9s du si\u00e8cle, entendait rendre hommage en lui d\u00e9diant en 1595 une de ses \u0153uvres.<br><br>Notre \u00e9poque, trop d\u00e9daigneuse de la vieille science herm\u00e9tique, e\u00fbt sans doute compl\u00e8tement oubli\u00e9 Barnaud sans deux ouvrages qu&rsquo;on lui attribue et o\u00f9 sa sagesse proph\u00e9tique a pressenti nos destins et les formes sociales du pouvoir actuel. Rien n&rsquo;\u00e9gale la tranquille audace de l&rsquo;auteur, qu&rsquo;il traite de questions \u00e9conomiques ou politiques. Le roi, dit-il, est seulement premier et souverain serviteur du royaume qui n&rsquo;a pour ma\u00eetre et seigneur que le peuple. Il faut vendre les biens du clerg\u00e9, marier les pr\u00eatres, fondre les cloches. Et ce ne sont l\u00e0 que ses moindres v\u0153ux, car il demande encore l&rsquo;accessibilit\u00e9 de tous aux emplois publics, l&rsquo;imp\u00f4t sur le revenu, le service militaire obligatoire&#8230; Que diront de plus les hommes de la R\u00e9volution ?<br><br>Selon les uns, Barnaud serait venu mourir en Dauphin\u00e9 ; selon les autres, il aurait termin\u00e9 en Espagne son inqui\u00e8te et fi\u00e9vreuse existence, entre 1600 et 1612.<br><br>Il faudrait, pour rendre ses v\u00e9ritables traits \u00e0 cette curieuse figure, s&rsquo;aider du XVIe si\u00e8cle tout entier. Contentons nous de dire que sur ce vaste champ de bataille de la pens\u00e9e, Barnaud s&rsquo;est montr\u00e9 champion intr\u00e9pide, frappant d&rsquo;estoc et de taille.<br><br>Toutes les c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s crestoises ne sont pas, il s&rsquo;en faut, aussi impr\u00e9vues, aussi originales. Mais la capitale des Poitiers a le bonheur rare d&rsquo;avoir produit dans tous les genres. Jugez-en. \u2014 Au XVe si\u00e8cle, Jean Rabot, n\u00e9 vers 1444, un des plus savants magistrats de son temps et que Louis XI, Charles VIII et Louis XII chargent de missions importantes. \u2014 Au XVIe et au XVIIe, les deux Allian [Pierre et Fran\u00e7ois), l&rsquo;un jurisconsulte \u00a0\u00bb d&rsquo;une capacit\u00e9 bien cogneue \u00ab\u00a0, l&rsquo;autre sup\u00e9rieur des Missions Etrang\u00e8res et traducteur du Catalogue des saints de Lyon; Gaspard Rolland, secr\u00e9taire de Jean de Monluc, sorte d&rsquo;Eminence grise du brillant homme d&rsquo;Etat, et qui re\u00e7oit en r\u00e9compense de ses services le titre recherch\u00e9 d&rsquo;abb\u00e9 de St-Ruf ; Jean Dragon, humaniste et pasteur, appel\u00e9 quelquefois \u00e9v\u00eaque de l&rsquo;Eglise de Crest ; Pierre Arnoux, prieur de Plan-de-Baix et po\u00e8te latin; Gaspard Benoit, avocat et docteur en droit, auteur d&rsquo;une D\u00e9claration contenant les justes causes de sa conversion \u00e0 la foi catholique ; Michel Aubert, autre huguenot converti au catholicisme, r\u00e9gent \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Valence et agent des trois ordres du Dauphin\u00e9 pr\u00e8s la personne du roi ; Jacques Vincent, auteur de plusieurs traductions, et Jean Vincent, avocat au Parlement de Grenoble, ardent d\u00e9fenseur du tiers dans le proc\u00e8s des tailles; Bovet d&rsquo;Arier, un des meilleurs \u00e9l\u00e8ves de Cujas, anobli en 1606 par Henri IV pour son courage et sa fid\u00e9lit\u00e9; le chanoine Guillaume Charency, auteur de \u00ab\u00a0la Clef du sens litt\u00e9ral et moral de quelques psaumes de David\u00a0\u00bb; Antoine de Pluvinel, l&rsquo;un des plus fameux \u00e9cuyers de l&rsquo;Europe et le cr\u00e9ateur des man\u00e8ges en France ; Antoine Garcin ou Guercin, traducteur de Boccace et romancier \u00e0 l&rsquo;instar de l&rsquo;Arioste; le m\u00e9decin Guy de Passis, d&rsquo;une famille florentine alli\u00e9e, dit-on, aux M\u00e9dicis, qui entrevoit la gloire de Vals et de Vichy dans l&rsquo;eau merveilleuse de Bourdeaux en Dauphin\u00e9; j&rsquo;ai gard\u00e9 pour la bonne bouche ce drolatique David Rigaud, po\u00e8te-drapier, parti de Crupies, son village natal, la balle sur le dos, ce qui ne l&#8217;emp\u00eache pas de faire son chemin, tout au contraire. Etabli \u00e0 Crest, il y fait fortune. L&rsquo;heureux homme et le gai philosophe ! Des gentilshommes l&rsquo;admirent et lui donnent de l&rsquo;ami, en \u00e9change peut-\u00eatre \u2014 comme le note finement M. Brun-Durand \u2014 de marchandises prises \u00e0 son comptoir et qu&rsquo;ils oublient de payer, mais cela m\u00eame sert sa r\u00e9putation de drapier et de po\u00e8te.<br><br>Le XVIIIe si\u00e8cle semble quelque peu fatigu\u00e9 du grec et du latin, de l&rsquo;\u00e2pre et longue dispute th\u00e9ologique. Il est \u00e0 la fois moins subtil et plus pratique. A c\u00f4t\u00e9 des avocats, professeurs et administrateurs, toujours en assez grand nombre : les deux Sibeud (Jean-Louis) et (Lucretius) ; Brohard (Claude-Fran\u00e7ois) ; Dumont (Gabriel) et La Bretonni\u00e8re (Philippe-Esprit de), c&rsquo;est une satisfaction d&rsquo;y voir des agronomes tels que Buffel du Vaure (Antoine), Faure-Biguet (Jean-Pierre), Rigaud de L&rsquo;Isle (Michel-Martin) et Rigaud (Louis-Michel), deux descendants du po\u00e8te-drapier. Il y a place aussi pour des personnages politiques : Daly (Pierre-Laurent), ancien fabricant de mouchoirs, de reps et de nanquinets ; Curnier (Jean-Charles-Antoine), commissaire du Directoire \u00e0 Valence, et Gailhard (Marie-Charles-Antoine de), tour \u00e0 tour repr\u00e9sentant du peuple et fonctionnaire administratif, plus tard anobli par les Bourbons qui blasonnent ce Dr\u00f4mois : d&rsquo;azur au dromadaire effar\u00e9 d&rsquo;or \u2014 armes parlantes s&rsquo;il en fut. Un \u00e9conomiste aura l&rsquo;id\u00e9e des caisses de retraite pour la vieillesse et des premi\u00e8res assurances sur la vie, c&rsquo;est Joachim Lafarge, mort en 1839. Des g\u00e9n\u00e9raux, La Tour-du-Pin Montaubau, marquis de Soyans, Berlier et l&rsquo;\u00e9mule de Hoche, le brave Digonnet, soutiendront l&rsquo;honneur des arm\u00e9es fran\u00e7aises.<br><br>Mais c&rsquo;est surtout au XIXe si\u00e8cle que l&rsquo;\u00e2me crestoise se dilate, qu&rsquo;elle nous d\u00e9voile avec des po\u00e8tes qui ont su rester de leur pays, ses gr\u00e2ces naturelles, les coins fleuris de son intimit\u00e9. J&rsquo;ai pour cette renaissance locale une faiblesse de c\u0153ur, car elle est bonne mati\u00e8re \u00e0 d\u00e9centralisation et elle fortifie la liaison n\u00e9cessaire entre les \u00eatres et les choses de commune origine. Aussi je me contente d&rsquo;\u00e9num\u00e9rer les noms qui suivent, tout \u00e0 fait en dehors d&rsquo;elle : Dourille (Joseph), journaliste et historien ; les fr\u00e8res Dumont (Louis-Victor- Adrien) et (Aristide), l&rsquo;un magistrat \u00e9rudit, l&rsquo;autre habile ing\u00e9nieur ; Duseigneur (Edouard), dit Duseigneur-Kl\u00e9ber, qui a laiss\u00e9 une savante monographie du cocon et de nombreuses \u00e9tudes sur la s\u00e9riciculture; Claire de Chandeneux, pseudonyme d&rsquo;Emma B\u00e9renger, femme de lettres remarquable par la fantaisie et la sensibilit\u00e9 de ses dons, le d\u00e9licat conteur aux fins morales du \u00a0\u00bb Paris-Charmant \u00a0\u00bb et du \u00a0\u00bb Paris-Litt\u00e9raire \u00ab\u00a0; le math\u00e9maticien Bouchet, du Bureau des Longitudes; le g\u00e9n\u00e9ral du g\u00e9nie Bovet, ancien gouverneur de Belfort, et plus pr\u00e8s de nous : M. Gustave Latune, bibliophile \u00e9clair\u00e9, Mme Nanny Adam, dont le pinceau tendre sait si bien s&rsquo;approprier les couleurs languides et comme \u00e9vanouies des cr\u00e9puscules, M. Auguste Frizon, sculpteur, \u00e0 qui Valence est redevable du g\u00e9nie de sa fontaine monumentale. Et je regagne en h\u00e2te les bords de la Dr\u00f4me o\u00f9, sous le regard complaisant et qui sait ? myst\u00e9rieusement complice de la tour, germa et m\u00fbrit une litt\u00e9rature dont bient\u00f4t, dans les environs, chacun voulut avoir de la graine.<br><br>Il \u00e9tait temps. Le patois \u2014 car c&rsquo;est du patois qu&rsquo;il s&rsquo;agit \u2014 n&rsquo;en pouvait plus. Aussi, que de heurts, que d&rsquo;assauts, que d&rsquo;aventures sur le chemin du pass\u00e9, ce chemin o\u00f9 l&rsquo;histoire bronche \u00e0 chaque pas contre des ruines ou des cadavres ! Jadis, les barbares, les r\u00e9volutions, le latin \u2014 langue universelle. De nos jours, l&rsquo;\u00e9cole, la caserne, le chemin de fer, la mode, la b\u00eatise, g\u00e9ante qui ne conna\u00eet pas sa force, quand elle a fait ses classes. Montr\u00e9 au doigt, r\u00e9duit \u00e0 courir la montagne, ou bien \u00e0 se galvauder dans la mis\u00e8re des quartiers louches, dans la fr\u00e9quentation des pas-dengus (1), il roulait de pente en pente \u00e0 l&rsquo;\u00e9gout argotique, mena\u00e7ait de devenir le charme de la canaille, et ceux-l\u00e0 peut-\u00eatre lui en voulaient le plus qui, feignant la tol\u00e9rance, l&rsquo;admettaient \u00e0 leur table pour repr\u00e9senter la farce grasse ou la gaudriole sal\u00e9e. Juste \u00e0 ce moment, des hommes, pour la plupart sortis du peuple, eurent piti\u00e9 du vagabond, et de leurs bonnes, de leurs rudes mains de travail, lui pr\u00e9par\u00e8rent sa chambre au vieux logis du gai savoir. Un revirement s&rsquo;est fait. Le patois a un domicile comme tout le monde et il arrive m\u00eame que des dames \u00e0 chapeau \u2014 alarm\u00e9es nagu\u00e8re de ses allures et de son verbe haut \u2014 de loin, lui disent bonjour.<br><br>A Die, ce parler, charg\u00e9 de substantifs en ec, a l&rsquo;air bretonnant ; \u00e0 Crest, il les a laiss\u00e9 choir dans la Dr\u00f4me, mais il gronde encore, assourdi de tous les o qu&rsquo;on a pu mettre \u00e0 la place des a et partout, il roule des cailloux de ses torrents. Tel quel, il est souple pourtant, tout en images et parfois il rend des ondes myst\u00e9rieuses et douces comme en ont le soir les cloches de campagne touch\u00e9es par l&rsquo;ang\u00e9lus&#8230;<br><br>Consid\u00e9rons dans son ensemble l\u2019\u0153uvre po\u00e9tique des patoisants \u2014 le cycle dr\u00f4mois. Elle est saine et vigoureuse et rappelle par certains c\u00f4t\u00e9s la terre natale : sol difficile, mais o\u00f9 les noyers, hauts comme des temples, bombent par del\u00e0 vignes et vergers leurs d\u00f4mes majestueux, o\u00f9 dans les hermes, les frigolettes et les aspics, p\u00e2m\u00e9s sous le soleil, exhalent leur \u00e2me excessive. Elle a des largeurs de vall\u00e9e sur lesquelles passe en rafales la bise p\u00e9n\u00e9trante et vive, de beaux pans de ciel o\u00f9, \u00e0 l&rsquo;occasion se mutinent les nu\u00e9es. Et les prairies aussi ne lui manquent pas, laculets de repos et de fra\u00eecheur o\u00f9 l&rsquo;on peut cueillir \u00e0 brass\u00e9es les fleurettes qui parlent d&rsquo;amour : boutons d&rsquo;or et marguerites.<br><br>Il y a l\u00e0 pour le moins deux douzaines de po\u00e8tes ou chansonniers qui, s&rsquo;ils ne sont pas tous de Crest ou de ses environs imm\u00e9diats, regardent cette petite ville comme un foyer traditionnel de maintenance. Crest semble, en effet, avoir rayonn\u00e9 bien au-del\u00e0 de son horizon, sur des terres d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on tenterait vainement de l&rsquo;apercevoir, et d\u00e9termin\u00e9 de la sorte, en faveur de la cause provinciale, bien des jeunes enthousiasmes, cela sans asservissement des personnalit\u00e9s.<br><br>Aucun de ces po\u00e8tes, je pense, n&rsquo;a voulu faire tort \u00e0 la langue fran\u00e7aise. Comme le dit l&rsquo;un deux : \u00a0\u00bb est-ce une raison parce que nous avons deux yeux pour nous crever l&rsquo;un ? Qu&rsquo;au moins le patois nous soit un lien de race, ses contes et ses chansons un d\u00e9lassement d&rsquo;esprit, en m\u00eame temps qu&rsquo;une raison d&rsquo;aimer le terroir dauphinois. Qu&rsquo;il ait place au feu et \u00e0 la table, et nous nous tiendrons pour satisfaits. \u00a0\u00bb Aucun, non plus, n&rsquo;a voulu \u00e9tonner, n&rsquo;a cherch\u00e9 \u00e0 faire de la science, pas m\u00eame le v\u00e9n\u00e9rable abb\u00e9 Moutier, cur\u00e9 d&rsquo;Etoile, chez qui pourtant le po\u00e8te se double d&rsquo;un philologue accompli. La surprise ne fut pas mince quand on vit un beau matin, fix\u00e9s sur le papier \u2014 comme du fran\u00e7ais \u2014 ces mots avec leurs pi\u00e8ces et avec leurs trous, que beaucoup avaient pris jusque-l\u00e0 pour des boh\u00e9miens ou des parasites. \u2014 Le patois, \u00e7a s&rsquo;\u00e9crivait donc ! \u2014 Ainsi, des gens parlaient une langue sans le savoir, comme M. Jourdain.<br><br>A l&rsquo;heure pr\u00e9sente, on s&rsquo;occupe avec une certaine passion des \u00a0\u00bb th\u00e9\u00e2tres populaires. \u00a0\u00bb De g\u00e9n\u00e9reux esprits, en r\u00e9action ouverte contre le mauvais go\u00fbt et la niaiserie de la plupart des spectacles offerts \u00e0 la foule, calomni\u00e9e, jug\u00e9e indigne, se font gloire d&rsquo;aller au peuple et pr\u00e9tendent tirer de ses intimit\u00e9s profondes de quoi r\u00e9nover ses m\u0153urs, de quoi all\u00e9ger sa peine par l&rsquo;attrait d&rsquo;une joie nouvelle. C&rsquo;est ainsi que sont n\u00e9s, \u00e0 l&rsquo;exemple des nombreux \u00a0\u00bb Wolksth\u00e9ater \u00a0\u00bb de la r\u00eaveuse Allemagne o\u00f9 les paysans jouent surtout des myst\u00e8res, les th\u00e9\u00e2tres de Plonjean, en Bretagne, de la Motte St-H\u00e9ray, en Poitou, et dans les agrestes Vosges, ceux de M\u00e9nil en Xaintois, de G\u00e9rardmer et surtout celui de Bussang, qui vient de rendre c\u00e9l\u00e8bre le nom de Maurice Pottecher. Mais l&rsquo;id\u00e9e ne date pas pr\u00e9cis\u00e9ment d&rsquo;hier et le crestois Roch Grivel la mettait en pratique voici bien pr\u00e8s de cinquante ans. C&rsquo;est, en effet, le 6 avril 1856, qu&rsquo;il fit repr\u00e9senter pour la premi\u00e8re fois sur le th\u00e9\u00e2tre de sa ville natale : \u00ab\u00a0Suzetto Trincolier\u00a0\u00bb, com\u00e9die en un acte et en vers. Tout de suite la foule fut prise, charm\u00e9e et naturellement voulut davantage. Alors, il donna en 1857 : \u00ab\u00a0Un moussu souqu\u00e8 fa\u00a0\u00bb (un parvenu), qui offre quelques traits de ressemblance avec le Bourgeois gentilhomme ; en 1858 : \u00ab\u00a0Lou r\u00e9etour d\u00e9 lo Colifournie\u00a0\u00bb, dont la commune prend \u00e0 sa charge les frais d&rsquo;impression ; enfin, en 1863 : \u00ab\u00a0Lou Sourcier de Vaunaveys\u00a0\u00bb, qui s&rsquo;attaque aux myst\u00e9rieuses puissances des jeteurs de sorts, et \u00e0 la cr\u00e9dulit\u00e9 du peuple des campagnes. Mais, il semble que \u00ab\u00a0Lo Carcovelado\u00a0\u00bb, dont le titre rappelle un quartier l\u00e9preux du vieux Crest, ait fourni sa meilleure mati\u00e8re \u00e0 cet instituteur d&rsquo;art et d&rsquo;id\u00e9al populaires. C&rsquo;est un po\u00e8me en deux chants o\u00f9 l&rsquo;esprit et la gaiet\u00e9 d\u00e9bordent en des sc\u00e8nes surprenantes, en des histoires capables de faire oublier le boire et le manger. Enfant trouv\u00e9, n\u00e9 en 1816, Roch Grivel, dit M. Victor Colomb (2), n&rsquo;avait re\u00e7u qu&rsquo;une instruction \u00e9l\u00e9mentaire, mais gr\u00e2ce \u00e0 un travail incessant et \u00e0 des efforts inou\u00efs, il \u00e9tait parvenu \u00e0 conna\u00eetre et \u00e0 appr\u00e9cier non seulement les po\u00e8tes grecs et latins, mais encore les po\u00e8tes \u00e9trangers, tels Dante, Milton, Shakespeare. Grivel \u00e9tait ouvrier tisserand et maniait aussi bien la navette que la plume ce qui n&rsquo;est pas peu dire. Un monument a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 dans le cimeti\u00e8re communal par ses compatriotes \u00e0 ce g\u00e9nie modeste et heureux.<br><br>Laurent Mognat (1829-1883), lui, n&rsquo;a pas fait de th\u00e9\u00e2tre et ainsi s&rsquo;explique l&rsquo;insignifiance de son action sur la foule qu&rsquo;il n&rsquo;a point p\u00e9n\u00e9tr\u00e9e. Il a ses d\u00e9vots pourtant qui le d\u00e9clarent sup\u00e9rieur \u00e0 Grivel pour le maniement de la langue, l&rsquo;abondance et la vivacit\u00e9 des images. Son bagage patois \u2014 car il a laiss\u00e9 aussi un certain nombre de chants, d&rsquo;\u00e0-propos, de romances en fran\u00e7ais \u2014 consiste principalement en contes et en fables, en couplets de circonstance, en petites pi\u00e8ces satiriques.<br><br>A c\u00f4t\u00e9 de ces pr\u00e9curseurs, rangeons sous le vert platane de la po\u00e9sie des champs : \u2014 Joseph Grivel, cousin de Roch, n\u00e9 le 16 novembre 18 16, et mort \u00e0 Paris, dont les trop courts \u00ab\u00a0Leisis Pouetiqueis\u00a0\u00bb, font regretter le nonchaloir de sa muse. L&rsquo;excellent homme \u00e9tait ouvrier tailleur ; \u2014 L\u00e9opold Bouvat, artisan comme lui et qui n&rsquo;avait pas son pareil pour ciseler un sonnet ; \u2014 Fr\u00e9d\u00e9ric Jobert, mort \u00e0 Mont\u00e9limar o\u00f9 il \u00e9tait secr\u00e9taire en chef de la mairie, ce qui n&#8217;emp\u00eachait pas ses r\u00eaves m\u00e9lancoliques et doux d&rsquo;habiter les bords de la Dr\u00f4me ; \u2014 L&rsquo;abb\u00e9 Blanc, auteur d&rsquo;une alerte com\u00e9die en vers, \u00ab\u00a0Lou mestre d&rsquo;escolo\u00a0\u00bb.<br><br>En 1885, para\u00eet L&rsquo;Armagna Doufinen. C&rsquo;est, un moment, le tambour public des dauphinois, de nos f\u00e9libres, inquiets non sans raison, d&rsquo;entendre toujours parler du Languedoc, de la Provence, de l&rsquo;Aquitaine. Jusque-l\u00e0, il faut bien le dire, le f\u00e9librige dauphinois, avec ses individualit\u00e9s brillantes, certes, mais sans lien entre elles, sans commun souci d&rsquo;avenir, n&rsquo;a fait que courir la pr\u00e9tentaine. L&rsquo;Armagna Doufinen bat le rappel. Il conna\u00eet sa foule, il sait comment et en quels carrefours on l&rsquo;attire et on l&rsquo;amasse, ce qui l&rsquo;amuse et la part de v\u00e9rit\u00e9 qu&rsquo;on peut lui faire entendre. Et pour la premi\u00e8re fois le pays bouge. D&rsquo;ailleurs il n&rsquo;est plus question de Crest seulement et les parlers de Livron, de Loriol, de Chabrillan, de Dieulefit, de Puygiron, voire de Mens en Tri\u00e8ves, viennent se ranger sous la m\u00eame banni\u00e8re. C&rsquo;est le beau temps d&rsquo;impatience et d&rsquo;enthousiasme ou l&rsquo; abb\u00e9 Moutier, Ernest Challamel, Morice Viel, Maurice Champavier, Gatien Almoric, d&rsquo;autres encore, cueillent des palmes dans les concours et r\u00eavent d&rsquo;instaurer la renaissance litt\u00e9raire partout ou fleurit le symbole du dauphin aurore et azur. Depuis, ah ! depuis&#8230; chacun a suivi sa chim\u00e8re, et le bon almanach n&rsquo;est plus, mais non pas le f\u00e9librige, comme vous l&rsquo;allez voir.<br><br>Pour arriver \u00e0 l&rsquo;\u00e9panouissement complet de notre litt\u00e9rature dialectale, disait, en 1885, l&rsquo; abb\u00e9 Moutier, il nous manque ces trois choses : un dictionnaire, une grammaire et une \u00e9pop\u00e9e. Un jour viendra, ajoutait-il, o\u00f9 nous poss\u00e9derons ces trois \u0153uvres de ma\u00eetre. Et le malicieux et vaillant cabiscol avait l&rsquo;air d&rsquo;attendre sous l&rsquo;orme cette triple \u00e9closion. Or, la grammaire et l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e parurent, mais elles \u00e9taient de lui, et voici qu&rsquo;il pr\u00e9pare le dictionnaire ! Entre temps, et pour ne rien avoir \u00e0 envier aux Catalans et aux Proven\u00e7aux, il composait un chant de \u00ab\u00a0la Coupe\u00a0\u00bb, la marseillaise du f\u00e9librige dauphinois.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/dc\/3c\/c6\/dc3cc65d715d9e79b5a069db2683b62f7728c502.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Le mas du f\u00e9libre Gatien Almoric \u00e0 Chabrillan<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br><br>Almoric, reprenant \u00e0 son compte les id\u00e9es de Grivel, fait du th\u00e9\u00e2tre, et il puise tout bonnement comme ce dernier dans l&rsquo;intarissable fonds populaire. Seulement, \u00e0 la diff\u00e9rence de Grivel, son th\u00e9\u00e2tre tout rustique, se passe des artifices de la sc\u00e8ne, et se trouve ainsi beaucoup plus pr\u00e8s du peuple dont il a en vue l&rsquo;\u00e9ducation morale. Un dimanche, un jour de f\u00eate, soudain un tambour bat dans un village. C&rsquo;est la Joyeuse troupe f\u00e9libr\u00e9enne des rives de Granette (3) qui s&rsquo;annonce, qui va donner en plein air, avec des arbres pour de vrai sur la sc\u00e8ne, un spectacle, une pi\u00e8ce de son r\u00e9pertoire, Les acteurs, des paysans, sont gens qui sentent ce qu&rsquo;il disent et quelques-uns d&rsquo;entre eux, hommes de r\u00eave en m\u00eame temps que de labeur terrestre, ont, comme cet Almoric \u2014 au nom d&rsquo;une joliesse chim\u00e9rique, n&rsquo;est-ce pas \u2014 une r\u00e9elle influence sociale. Il ont notamment d\u00e9velopp\u00e9, avec le concours d&rsquo;un gentilhomme de haute valeur, qui ne craint pas d&rsquo;afficher sa liaison avec la terre. M. de Gailhard-Bancel, le syst\u00e8me des syndicats agricoles, si bien que le rel\u00e8vement du sol et le rel\u00e8vement des individus s&rsquo;op\u00e8re dans le m\u00eame temps par des voies parall\u00e8les.<br><br>Ces courtes observations sur le mouvement litt\u00e9raire dialectal m&rsquo;am\u00e8nent \u00e0 rappeler pour finir les noms de deux crestois. Si M. J. Brun-Durand n&rsquo;a rien \u00e9crit, que je sache, en langage vulgaire, et si Maurice Champavier n&rsquo;a donn\u00e9 qu&rsquo;un petit nombre de pi\u00e8ces patoises, ces deux \u00e9crivains n&rsquo;en ont pas moins servi la cause provinciale aussi utilement que le plus obstin\u00e9 mainteneur. Qui ne sait que M. Brun-Durand est un savant hors de pair, dont les ouvrages embrassent les connaissances les plus \u00e9tendues et les plus vari\u00e9es ? A eux seuls ses dictionnaires topographique et biographique de la Dr\u00f4me \u2014 deux monuments \u2014 rempliraient l&rsquo;existence d&rsquo;un b\u00e9n\u00e9dictin. Et comment les Dauphinois ne seraient-ils pas reconnaissants \u00e0 Maurice Champavier d&rsquo;avoir fr\u00e9quent\u00e9 dans ses contes, ses chroniques, ses r\u00eaveries, \u00e0 peu pr\u00e8s le m\u00eame domaine, son Dauphin\u00e9 ? Personne n&rsquo;a mieux peint les gens de cette terre rude et magnifique, n&rsquo;a mieux saisi le sens intime, la po\u00e9sie des choses de la montagne. C&rsquo;est tout \u00e0 la fois un curieux et un po\u00e8te, un vrai curieux et un vrai po\u00e8te.<br><br><br>(1) Homme de rien dans le parler du pays.<br>(2) Les po\u00e8tes patois du Dauphin\u00e9. \u2014 Roch Grivel.<br>(3) C&rsquo;est le nom d&rsquo;une rivi\u00e8re affluent de la Dr\u00f4me et qui arrose Grane<br><br><br><br><strong>Crest <\/strong>\u2014 \u00ab\u00a0la plassa forte et imprenable\u00a0\u00bb de la chronique albigeoise \u2014 \u00e9tait une des dix villes du Dauphin\u00e9 dont les consuls si\u00e9geaient \u00e0 la t\u00eate des d\u00e9put\u00e9s du tiers-\u00e9tat dans les Etats-G\u00e9n\u00e9raux de cette province. C&rsquo;\u00e9tait aussi le chef-lieu d&rsquo;une subd\u00e9l\u00e9gation(1) de l&rsquo;\u00e9lection de Mont\u00e9limar, comprenant 106 paroisses ou communaut\u00e9s, et comme nous l&rsquo;avons vu, le si\u00e8ge d&rsquo;une vi-s\u00e9n\u00e9chauss\u00e9e, depuis la suppression, en 1447, de l&rsquo;ancienne cour majeure des Comtes de Valentinois et de Diois. C&rsquo;\u00e9tait, en outre, le si\u00e8ge d&rsquo;un gouvernement militaire dit de Crest-Ville et Tour, avec trois officiers sp\u00e9ciaux : un gouverneur, un commandant et un major. Chef-lieu d&rsquo;un district ou arrondissement en 1790, la r\u00e9organisation de l&rsquo;an VIII, pour ne pas trop l&rsquo;humilier, l&rsquo;a mis \u00e0 la t\u00eate de deux cantons : Crest-Nord et Crest-Sud \u00e0 qui trente communes ob\u00e9issent. Crest-Nord, c&rsquo;est la cit\u00e9, sur la rive droite de la Dr\u00f4me. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;eau, c&rsquo;est le champ de foire, c&rsquo;est un lent faubourg qui a toute la campagne \u00e0 soi et ne se g\u00eane nullement pour y prendre ses aises. Dans la verdure environnante, des villas curieuses et blanches regardent au travers de leurs grilles ce qui se passe sur la route, tandis qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9cart, quelques demi-ch\u00e2teaux boudent \u00e0 cette agglom\u00e9ration, et n&rsquo;ont de politesses que pour la tour install\u00e9e dans le paysage en ma\u00eetresse \u00e9ternelle.<br><br>P\u00e9n\u00e9trons sans crainte comme sans h\u00e2te dans la ville dont nous venons, en mani\u00e8re d&rsquo;hommage, d&rsquo;\u00e9num\u00e9rer les titres et qualit\u00e9s, Ses rues comprim\u00e9es alignent encore assez de logis s\u00e9niles, ouvrent assez de perspectives archa\u00efques pour fournir au fl\u00e2neur l&rsquo;occasion d&rsquo;y perdre plusieurs heures. Mais si l&rsquo;on veut avoir l&rsquo;id\u00e9e rapide et compl\u00e8te de la ville, la vision d&rsquo;un peuple dans son organisme d&rsquo;autrefois, c&rsquo;est \u00e0 la tour qu&rsquo;il faut tout d&rsquo;abord songer. Un chemin y monte, par endroits, silencieux et claustral, tout au long pittoresque et roide. On franchit une porte en pierres rousses et qu&rsquo;on dirait chaudes encore d&rsquo;un incendie, et tout \u00e0 coup, au del\u00e0 d&rsquo;un jardinet que j&rsquo;ai vu plein de soucis et d&rsquo;an\u00e9mones, le donjon se dresse nu, carr\u00e9, formidable. Sa beaut\u00e9, c&rsquo;est sa puissance, sa couleur, l&rsquo;attitude grandiose qu&rsquo;il a impos\u00e9e pour toujours au groupe qu&rsquo;il commande. Richelieu d\u00e9molit en 1632 la citadelle et les remparts, et depuis, les ma\u00e7ons n&rsquo;ont cess\u00e9 de tailler \u00e0 travers les vieux quartiers. N&rsquo;importe, Crest ne peut changer sa physionomie, et son langage historique persiste comme son parler gavot. Comment ne pas s&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 ces murailles qui \u00e9tonnaient les anciens eux-m\u00eames ? Aymar du Rivail, familiaris\u00e9 pourtant avec ces d\u00e9cors h\u00e9ro\u00efques dans lesquels s&rsquo;\u00e9coulait la vie \u00e0 son \u00e9poque, s&rsquo;\u00e9crie devant notre ville : \u00a0\u00bb Ce ch\u00e2teau l&#8217;emporte sur tous ceux que nous ayons jamais vu. \u00a0\u00bb Demeure des Comtes, atelier mon\u00e9taire, prison du roi qui s&rsquo;en servait au XVIIe et au XVIIIe si\u00e8cle comme d&rsquo;une vulgaire Bastille, maison de correction, caserne, ge\u00f4le militaire, prison o\u00f9 furent un instant renferm\u00e9s en 1851 plus de trois cents hommes pour leur r\u00e9sistance au Coup d&rsquo;Etat, la tour de Crest \u00e0 d\u00fb peut-\u00eatre \u00e0 toutes ces vicissitudes de maintenir jusqu&rsquo;\u00e0 nous ses masses essentielles. Un immense escalier de bois auquel on donne plusieurs si\u00e8cles, m\u00e8ne \u00e0 ses diff\u00e9rents \u00e9tages. Du haut balcon qui couronne le fa\u00eete, ayant \u00e0 ses pieds la plaine de la Dr\u00f4me, en amont ses d\u00e9tours, en aval ses d\u00e9lires parmi des sables r\u00e9verb\u00e9rants, ses villages hauts perch\u00e9s, semblables \u00e0 des fauves \u00e0 l&rsquo;aff\u00fbt, ici pr\u00e8s la ville enti\u00e8re pr\u00e9cipit\u00e9e en casse-cou jusqu&rsquo;\u00e0 la Dr\u00f4me et que la chose a l&rsquo;air d&rsquo;amuser, toute une indolence qui s&rsquo;accoude \u00e0 la roche et qui se chauffe au soleil, la conque de la vall\u00e9e emplie jusqu&rsquo;aux bords, jusqu&rsquo;aux arabesques mauves des collines, \u00e0 l&rsquo;horizon, par une atmosph\u00e8re heureuse, le voyageur jubile dans ses yeux et dans son c\u0153ur, ce pendant que lui monte aux narines, avec l&rsquo;odeur des cypr\u00e8s, comme un vague et lointain ar\u00f4me de force et de domination.<br><br>La grande rue \u2014 la grande route comme toujours \u2014 parall\u00e8le \u00e0 la rivi\u00e8re, se ressent du rocher qui l&rsquo;opprime. Elle en suit de si pr\u00e8s la base que la ville haute avec ses ruelles, ses placettes, ses raidillons, ses impasses, litt\u00e9ralement s&rsquo;y pr\u00e9cipite et y tombe. Elle fait voir un escalier plein d&rsquo;ombre ou plein de soleil suivant les heures, et qui semble l&rsquo;illustration m\u00eame de quelque conte de l&rsquo;Orient hallucin\u00e9. Aux beaux jours de leur grandeur, les Cordeliers en montaient ou en descendaient les cent trente quatre marches taill\u00e9es dans le roc. Cette rampe, qui r\u00e9sonne aujourd&rsquo;hui des pas plus doux des religieuses trinitaires, acc\u00e9dait il y a quatre ou cinq si\u00e8cles, sous le nom de Degr\u00e9s de Notre-Dame de Consolation, \u00e0 une \u00e9glise que M. Brun-Durand consid\u00e8re comme la paroisse primitive.<br><br>La grande rue renferme toute la vie de Crest : h\u00f4tels, caf\u00e9s, boutiques. Elle est assez \u00e9troite pour para\u00eetre anim\u00e9e, et si des remaniements f\u00e2cheux lui ont fait perdre sa physionomie ancienne, il lui reste, outre le fameux escalier, deux ou trois visages de bonnes vieilles maisons pour sourire au passant de toutes leurs rides. La m\u00eame rue montre aussi l&rsquo;h\u00f4tel de ville et l&rsquo;\u00e9glise qui, de laideur pareille, ne se font l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre aucun tort. Toutefois, on conserve \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel de ville quelques d\u00e9bris de valeur. Que l&rsquo;on en d\u00e9couvre encore un certain nombre et l&rsquo;on aura un de ces petits mus\u00e9es si propres \u00e0 inspirer aux foules le respect des vieilles pierres. Il y a l\u00e0 le tr\u00e8s pr\u00e9cieux marbre de la charte des franchises de 1188, des sculptures du XVe et du XVIe si\u00e8cle, les armoiries de la ville portant la date de 1530, et d\u00e9tach\u00e9es d&rsquo;une ancienne b\u00e2tisse, \u00e0 l&rsquo;angle de la rue de Rochefort et de la place des Ecoles, et il convient de mentionner surtout une superbe vue cavali\u00e8re de la citadelle et du ch\u00e2teau, sculpt\u00e9e sur bois, qui ornait le tympan du portail de l&rsquo;ancienne \u00e9glise.<br><br>La rue des Cuirateries pr\u00e9sente une fa\u00e7ade sculpt\u00e9e et une porte vermicul\u00e9e qui ont du style.<br><br>J&rsquo;ai dit le caract\u00e8re capricant de la haute ville. Elle int\u00e9resse par son abandon et parce qu&rsquo;elle tourne au path\u00e9tique d&rsquo;une n\u00e9cropole. Elle offre quelques vieilles maisons de grand air, o\u00f9 l&rsquo;on sent l&rsquo;aise, o\u00f9 persistent des habitudes abolies. Rustique et familiale est la fontaine de Saboury dont l&rsquo;eau passe pour valoir du petit vin, mais le mot ne serait-il pas une invention de comm\u00e8res voulant se donner une raison d&rsquo;\u00eatre sobres et d&rsquo;\u00e9pargner?<br><br>Il n&rsquo;y a pas de halle \u00e0 Crest et c&rsquo;est plaisir que de fl\u00e2ner certains jours sur la place o\u00f9 s&rsquo;entassent dans le plus joli d\u00e9sordre, avec leurs gr\u00e2ces particuli\u00e8res, leurs couleurs or, leurs couleurs sang, leurs couleurs vertes, les beaux l\u00e9gumes de la vall\u00e9e de la Dr\u00f4me. Comme dans beaucoup d&rsquo;endroits du Dauphin\u00e9, les Crestois enchantent parleur esprit effervescent, leurs mani\u00e8res rondes, le souci qu&rsquo;ils mettent \u00e0 bien traiter l&rsquo;h\u00f4te que le ciel leur envoie. Chez eux, il faut craindre de trop boire et de trop manger. Ils ont leurs mets, leurs p\u00e2tisseries : les couves, les fouyasses, la d\u00e9farde.<br><br>Sont-ce tripes \u00e0 la mode de Die ou \u00e0 la mode de Crest, cette d\u00e9farde, \u00ab\u00a0lo deifardo\u00a0\u00bb que chante Gustave Bermond, un po\u00e8te patois ? Grave d\u00e9bat. On en mange d&rsquo;excellente \u00e0 Crest, on en mange d&rsquo;excellente \u00e0 Die, mais Aouste pr\u00e9tend avoir le record. Tant mieux pour la patrie de Martial Moulin. Mais n&rsquo;ai-je pas dit qu&rsquo; Aouste est un faubourg de Crest ?<br><br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/60\/ab\/8e\/60ab8ec4d01d43816971bc993646e3b87891ca36.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>La devanture de l&rsquo;h\u00f4tel Gilouin d&rsquo;Aouste; sur le mur de l&rsquo;\u00e9tablissement h\u00f4telier,<br>une inscription publicitaire sur \u00ab\u00a0les d\u00e9fardes aoustoises\u00a0\u00bb<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br>La capitale des Poitiers est fort active. Elle n&rsquo;est pas comme Die dans l&rsquo;ankylose de ses souvenirs. Dans ses fabriques de coutils crestois (vieille renomm\u00e9e), de couvertures de laine, de draps et molletons, de chaises, de ciment, de tuiles et de briques, elle occupe un nombre d&rsquo;ouvriers relativement consid\u00e9rable. On y trouve aussi trois moulinages ou filatures de soie, un atelier de constructions m\u00e9caniques, une fabrique de conserves de p\u00e2t\u00e9s de foie, auxquels les truffes excellentes des environs pr\u00eatent leur ar\u00f4me. Mais certainement, l&rsquo;industrie la plus curieuse est la fabrique de gobilles. Avant 1870, Nancy \u00e9tait la seule ville de France fabricant les mignonnes boules, si ch\u00e8res \u00e0 nos jeux d&rsquo;enfant. Un jour, le comptable d&rsquo;un des \u00e9tablissements de ce genre, vint \u00e0 Crest voir un ami, trouva le pays charmant et y fit de nombreuses promenades. Il d\u00e9couvrit de la sorte que le calcaire crestois \u00e9tait \u00e9minemment propre \u00e0 fabriquer des gobilles. Acheter une carri\u00e8re, s&rsquo;installer l\u00e0, fut pour le nanc\u00e9en, \u00e0 ce qu&rsquo;on rapporte, l&rsquo;affaire de quelques semaines. La carri\u00e8re et la fabrique sont \u00e0 Cobonne, village distant de sept kilom\u00e8tres, sur le torrent de Scie. La gobille prosp\u00e8re \u00e9galement sur la rive gauche de la Dr\u00f4me et dans les environs de Saou. On l&rsquo;exp\u00e9die en f\u00fbts, comme le pl\u00e2tre.<br><br><br><br>(1) Division de l&rsquo;organisation administrative avant la R\u00e9volution.<br><br><br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>X<br><br><br>ENVIRONS DE CREST. \u2014 LA FOR\u00caT DE SAOU. \u2014 ROCHECOURBE<br>ET ROCHECOLOMBE.\u2014 LE VILLAGE DE SAOU.<\/strong><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><br>La tour de Crest n&rsquo;arr\u00eate plus l&rsquo;\u00e9lan des cavaleries h\u00e9ro\u00efques, mais qui douterait de son pouvoir \u00e0 la consid\u00e9rer du haut de quelque tertre lointain ? Tout chemin par ces terres moutonnantes semble un ruban neuf d\u00e9vid\u00e9 par son caprice, et, humble sujette, l\u2019amphi-th\u00e9\u00e2trale petite cit\u00e9 dessine au-dessous d&rsquo;elle comme les lignes g\u00e9om\u00e9triques d&rsquo;un socle sur lequel reposerait le monument sang et or.<br><br>En signalant Crest, le paysan qui chemine dit : la Tour. Rendons hommage \u00e0 cette id\u00e9e simple.<br><br><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/e7\/1c\/df\/e71cdfc2a997713e046a5a1e9c326944b3444653.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Le synclinal de la For\u00eat de Saou<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi les curiosit\u00e9s que ces rubans de route attirent et rattachent, en quelque sorte, aux destins de la vieille forteresse, la For\u00eat de Saou, la plus c\u00e9l\u00e8bre, peut se conqu\u00e9rir en un jour. A quelques pas de Crest, \u00e0 cinq lieues du Rh\u00f4ne, ces montagnes menant leur ronde \u00e9perdue, sans intervalle entre elles, sans \u00e9chapp\u00e9e visible, montrent bien que parfois la nature a ses jeux. \u2014 qui sont formidables. Tout de m\u00eame \u2014 et cela n&rsquo;\u00e9tonne pas peu \u2014 on force ce \u00a0\u00bb rond \u00ab\u00a0, on entre dans la \u00a0\u00bb danse \u00ab\u00a0, on s&rsquo;insinue dans ce bassin fabuleusement retranch\u00e9 de la vie ambiante, mais par quels passages ! L&rsquo;un, entaille du nord, dans la direction d&rsquo;Aouste, c&rsquo;est le Pas de Lausens; l&rsquo;autre,fissure m\u00e9ridionale, vers le v\u00e9n\u00e9rable village de Saou, c&rsquo;est le Pertuis de la For\u00eat ou simplement le Pertuis. Ce dernier, plus pratiqu\u00e9, est aussi plus sensationnel. La pure V\u00e8bre, eau-enfant, eau de cache-cache comme telle font du Royannais ou du Vercors, d\u00e9fend, en noyant son seuil, la porte de myst\u00e8re.<br><br>Un m\u00e9moire de 1772, nous apprend que \u00ab\u00a0l&rsquo;entr\u00e9e connue sous le nom de Pertuis est plac\u00e9e \u00e0 environ 2000 toises de la poupe.\u00a0\u00bb Ainsi nos p\u00e8res identifiaient volontiers le site avec un vaisseau de haut bord, voguant de l&rsquo;occident \u00e0 l&rsquo;orient. La proue, harmonieuse, fa\u00e7onn\u00e9e en bravade \u00e0 l&rsquo;instar des gal\u00e8res, pointant un triple rostre \u00e0 quelque 1600 m\u00e8tres au-dessus des mers. La poupe, abaiss\u00e9e \u00e0 888 m\u00e8tres, moins ouvrag\u00e9e, arrondie, massive, conforme \u00e0 son objet, suivie du vert sillage des collines. Rochecourbe et Rochecolombe. Treize kilom\u00e8tres au moins de l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre. Trois au plus en largeur. Quatre mille et quelques centaines de toises entre bords, soit deux mille et tant d&rsquo;hectares de superficie totale. Telle est \u00e0 grands traits, la for\u00eat de Saou o\u00f9 vint chasser plus d&rsquo;une fois le futur Louis XI. On la compare aussi \u00e0 une corbeille, et l&rsquo;image n&rsquo;est ni moins r\u00e9elle, ni moins s\u00e9duisante. Car, si ext\u00e9rieurement, les roches trop fi\u00e8res, ne pr\u00e9sentent que pics et bastions infranchissables, elles perdent ce caract\u00e8re \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur, offrent des bois, des jasses, des granges, de douillets alpages o\u00f9, sans avoir \u00e0 fr\u00e9mir du lynx ou du loup, fort communs jadis, b\u0153ufs, vaches, moutons et ch\u00e8vres paissent le bonheur. Parfois, un cri rauque sillonne douloureusement le calme immense : c&rsquo;est l&rsquo;aigle d\u00e9rang\u00e9 \u00e0 la vue d&rsquo;un p\u00e2tre, ou bien la corneille qui conspue \u00e0 sa mani\u00e8re le logis rococo enfoui dans les profondeurs de la \u00a0\u00bb corbeille \u00ab\u00a0. Ce ch\u00e2teau de carton, fard\u00e9, grim\u00e9, vieillot, trivial, incapable de laisser apr\u00e8s soi une seule pierre honorable, fut longtemps un fief de Cr\u00e9mieux, l&rsquo;hilarant commis-voyageur de la D\u00e9fense nationale. Il l&rsquo;avait baptis\u00e9 la Villa Tibur (1), ce qui prouve \u00e0 la rigueur ses humanit\u00e9s, et il y re\u00e7ut un jour Gambetta. Si l&rsquo;on s&rsquo;en rapporte \u00e0 la tradition, le tribun aurait escalad\u00e9 Rochecourbe apr\u00e8s Bonaparte, et souri lui aussi, en \u00a0\u00bb voyant l&rsquo;Europe \u00e0 ses pieds \u00ab\u00a0, \u00e0 des r\u00eaves non moins l\u00e9onins de libert\u00e9 et de fraternit\u00e9 universelles. Cr\u00e9mieux, situant d&rsquo;instinct les haltes de sa vie extraordinairement fi\u00e9vreuse et dispers\u00e9e entre ces monts \u00e9tranges, dans cette cuve d&rsquo;alpe o\u00f9 tout semble en retard sur le temps, ne penchait-il pas vers une sagesse inconnue de la plupart des politiciens ? A. Saou, l&rsquo;on se souvient du bonhomme ami de tout le monde, \u2014 de l&rsquo;\u00e9v\u00eaque comme du dernier paysan, \u2014 brusque, g\u00e9n\u00e9reux, remplissant \u00e0 lui seul ce canton grave, et on lui pardonne Tibur pour sa liaison ing\u00e9nue avec la montagne, pour les ponts qu&rsquo;il a jet\u00e9s et les chemins qu&rsquo;il a ouverts.<br>Tibur contemple un fougueux assaut de h\u00eatres. On l&rsquo;appelle Bois-Vert. Sans lui la For\u00eat de Saou, Hercynie une et compacte encore dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du Moyen-Age, et aujourd&rsquo;hui hermes, p\u00e2tures, maquis, touffes de buis, bouquets de ch\u00eanes, terres pel\u00e9es et surtout roches vives, serait un non sens. Bois- Vert sauve les apparences. Au-del\u00e0, la belle desserte pratiqu\u00e9e par Cr\u00e9mieux \u00e0 travers les fayards, n&rsquo;est plus qu&rsquo;un sentier, ratur\u00e9 bient\u00f4t par l&rsquo;herbe des pacages, mais on aborde Rochecourbe, on met le pied sur la fameuse \u00a0\u00bb proue \u00a0\u00bb sculpt\u00e9e de rostres et arm\u00e9e en guerre.<\/p>\n\n\n\n<p><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/4e\/bf\/60\/4ebf6010ec59647b14704a14807da433aa96592b.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Villa \u00ab\u00a0Tibur\u00a0\u00bb<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br><br>On dit Rochecourbe(2) ou les Trois-Becs, la Parre, le Signal et le Pr\u00e9-de-l&rsquo;Ane d\u00e9signant individuellement chaque pointe. La Parre (1562 m.) regarde Saillans et vaut le P\u00e9lion ; le Pr\u00e9-de-1&rsquo;Ane (1592 m.), vers Bourdeaux, \u00e9gale l&rsquo;Ossa; entre eux bondit le Signal, \u00e0 peine moins \u00e9lanc\u00e9 que ses fr\u00e8res. Mais la l\u00e9gende ne les a point dor\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9gal des monts grecs d&rsquo;o\u00f9 coule avec les sources divines la po\u00e9sie \u00e9ternelle. Et pourtant, \u00e0 ce qu&rsquo;on rapporte, Gargantian (3) fr\u00e9quentait ces parages, lui qui choisit le Diois pour y empiler pic sur pic et serre sur serre afin de sauter dans le ciel. Un autre souvenir embellit Rochecourbe, virginal comme les mousselines que l&rsquo;air lui donne \u00e0 d\u00e9chirer. C&rsquo;est celui de Blanche de Lastic, la fille du seigneur de Saou. Elle avait un \u00e2ne qu&rsquo;elle pr\u00e9f\u00e9rait, dit-on, \u00e0 la plus fine, \u00e0 la plus luisante des haquen\u00e9es.<br><br>Un jour, elle mourut, fauch\u00e9e dans sa fleur, et l&rsquo;\u00e2ne averti par son instinct s\u00fbr, s&rsquo;enfuit au moment o\u00f9 les populations en larmes menaient les fun\u00e9railles, et traversant bois et rocs avec la rapidit\u00e9 de la fl\u00e8che, vint s&rsquo;abattre sans souffle sur la cr\u00eate la plus haute, en plein \u00e9ther bleu, tout pr\u00e8s de l&rsquo;\u00e2me candide de son amie. Et voil\u00e0 comment ce nom de Pr\u00e9-de-1&rsquo;Ane ou Pas-de-1&rsquo;Ane, offert depuis des si\u00e8cles en hommage \u00e0 la fid\u00e9lit\u00e9, d\u00e9passe sa signification banale.<br><br>Glandas, acropole sereine, est trop emp\u00eatr\u00e9e d&rsquo;avant-monts et ne se juge pas d&rsquo;ensemble. Ventoux, magnifiquement isol\u00e9, n&rsquo;est que carrure, La for\u00eat de Saou a l&rsquo;isolement avec des gr\u00e2ces mouvantes et des traits de femme. A distance, elle est plus qu&rsquo;aucune autre montagne, souple, exquise, tendrement azur\u00e9e. Vers Tain, en amont de Valence, on s&rsquo;\u00e9jouit de surprendre \u00e0 l&rsquo;horizon ces lignes pures et harmonieuses qui vous accompagneront avec c\u00e9r\u00e9monie vingt lieues durant, pass\u00e9 Donz\u00e8re, pass\u00e9 Pierrelatte, jusqu&rsquo;au point o\u00f9 le Rh\u00f4ne dit adieu \u00e0 la terre dauphinoise, et l&rsquo;on s&rsquo;oublie \u00e0 les poursuivre encore, comme l&rsquo;ombre d&rsquo;une amante ou d&rsquo;une f\u00e9e, alors qu&rsquo;elles se sont pour toujours \u00e9vanouies. Mais l&rsquo;ascension, tr\u00e8s facile, surtout enchante, car Rochecourbe est un \u00a0\u00bb \u0153il \u00ab\u00a0, pour employer l&rsquo;image orientale, et cet \u0153il qui soup\u00e7onne Lyon en des limbes de brume d&rsquo;o\u00f9 le fleuve soutire tout-\u00e0-coup son flot d&rsquo;argent mat, surveille aussi la horde des monts, va-nu-pieds ru\u00e9s sur le Diois. A perte de vue, serres et rocs, courant \u00e0 se d\u00e9passer, se d\u00e9fient, se heurtent, se broient, se pi\u00e9tinent. C&rsquo;est la canaille du calcaire, nue, f\u00e9roce, qui compte sur le vent lombard, fameux porteur d&rsquo;eau, pour rapi\u00e9cer ses guenilles, qui n&rsquo;a rien \u00e0 perdre et qui n&rsquo;a peur de rien, qui secoue \u00e0 les jeter par terre les pauvres, les fam\u00e9liques villages hiss\u00e9s tant bien que mal sur sa rude \u00e9chine. Couspeau (4), t\u00eatu comme une ligne droite, impassible comme une gendarmerie, l&rsquo;affronte et en pr\u00e9serve la plaine.<br><br>On n&rsquo;accorde pas assez de regards au grand fronton de l&rsquo;occident, \u00e0 Rochecolombe. Pareillement, ce bloc s\u00e9v\u00e8re vaut l&rsquo;ascension. Il est l&rsquo;effarement de la r\u00e9gion sur laquelle il tombe tout-\u00e0-coup en arr\u00eat, faisant lever devant soi des fermes, des hameaux, des bourgs, par centaines. Sur son flanc nord est une crevasse peu accessible. Un pauvre amoureux s&rsquo;y vint \u00a0\u00bb p\u00e9rir \u00ab\u00a0. On l&rsquo;appelle depuis lors la grotte de Brize, du nom de ce d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 (5). Jadis,, la montagne \u00e9tait aussi le but d&rsquo;un p\u00e8lerinage, mais quelle vieille du bas-pays, si vieille soit-elle, garde encore la m\u00e9moire de Colombe, une sainte sans bruit, vivant d&rsquo;eau simple et de racines ? Sainte Colombe et saint Maurice, son fr\u00e8re, avaient, dit-on, choisi chacun le sommet d&rsquo;une montagne pour y vivre dans la m\u00e9ditation et la pri\u00e8re. A de certaines f\u00eates, saint Maurice allumait sur les hauteurs qui dominent Dieulefit un feu de bois mort et d&rsquo;herbes s\u00e8ches, et sainte Colombe lui r\u00e9pondait de la m\u00eame mani\u00e8re. Ne se voyant jamais ils s&rsquo;entretenaient ainsi. Plus heureux que sainte Colombe dont l&rsquo;oratoire ne laissera bient\u00f4t plus pierre sur pierre, saint Maurice est toujours \u00e0 la mode. N&rsquo;ai-je pas ou\u00ef dire que les protestants lui br\u00fblent des cierges, les plus beaux cierges, des cierges gros comme \u00e7a ? Qu&rsquo;on me trouve un saint plus brave, moins discut\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n<p>La For\u00eat de Saou est un lac \u00e9vapor\u00e9. Que l&rsquo;on ferme ses portes et, en quelques semaines, resplendira l&rsquo;\u00e9meraude qu&rsquo;elle a perdue, \u00e0 l&rsquo;exemple de tant de coupes d&rsquo;alpe. Mais le temps n&rsquo;est pas \u00e0 de telles restitutions, et prosa\u00efquement, depuis des centaines de si\u00e8cles sans doute, la for\u00eat s&rsquo;\u00e9goutte dans la Dr\u00f4me par le ruisseau du Pas de Lausens, et surtout dans le Roubion, autre affluent du Rh\u00f4ne, par la V\u00e8bre, \u00e9missaire des neuf-dixi\u00e8mes de son territoire. Des Romains, \u00e9videmment partis d&rsquo;Aouste, ayant regard\u00e9 par la fente du nord, finirent par se risquer dans l&rsquo;enceinte miraculeuse, car on a reconnu leurs traces \u00e0 des vestiges de routes pr\u00e8s Tibur. A la rigueur m\u00eame, on peut admettre, suivant l&rsquo;opinion courante, qu&rsquo;ils agrandirent le d\u00e9fil\u00e9 ou Pas de Lausens et qu&rsquo;ils le rendirent praticable dans une certaine mesure. Toutefois, malgr\u00e9 le b\u00e9n\u00e9fice de cette exploration, la for\u00eat demeure longtemps avec son myst\u00e8re, car aucun acte n&rsquo;en parle avant le XIVe si\u00e8cle (6). Elle appartient alors aux comte de Valentinois. Puis elle passe au domaine delphinal. Conc\u00e9d\u00e9e au chevalier de Bonnafau de Presque le 12 d\u00e9cembre 1772, \u00a0\u00bb pour en jouir par lui, s&rsquo;y croire successeur de sa Majest\u00e9, \u00e0 titre d&rsquo;inf\u00e9odation et de propri\u00e9t\u00e9 incommutable, avec toute justice, haute, moyenne et basse \u00ab\u00a0, elle devient aussit\u00f4t l&rsquo;objet d&rsquo;un proc\u00e8s entre le concessionnaire qui poursuit la r\u00e9union de tout ce qui a pu \u00eatre empi\u00e9t\u00e9 sur ses limites, et les communes et particuliers qui le consid\u00e8rent comme un usurpateur. Falquet-Travail succ\u00e8de \u00e0 Bonnafau de Presque en 1780, mais \u00e0 peine a-t-il pris possession que le proc\u00e8s recommence ou plut\u00f4t continue. Nous ne suivrons pas les plaideurs dans l&rsquo;inextricable maquis o\u00f9 ils s&rsquo;enfoncent sous le regard bigle des juges de la Dr\u00f4me, de l&rsquo;Ard\u00e8che et de Vaucluse, cependant le recours en cassation de Falquet-Travail contre le jugement h\u00e2tif et inique du tribunal de Vaucluse, ne peut \u00eatre pass\u00e9 sous silence. Il est plein de la belle indignation d&rsquo;un homme conscient de sa valeur, il d\u00e9gage l&rsquo;odeur forte de l&rsquo;\u00e9poque r\u00e9volutionnaire. Il faudrait citer le document en entier. Notons seulement le passage o\u00f9 il est question de la For\u00eat de Saou. \u00a0\u00bb La montagne connue sous le nom de For\u00eat de Saou \u00e9tait inaccessible, dit Falquet. Elle occupait un espace inutile dans le territoire fran\u00e7ais sous les rapports commerciaux. Il s&rsquo;agissait de lui donner la vie. L&rsquo;\u00e2ge, les infirmit\u00e9s du citoyen Bonafaux ne s&rsquo;y pr\u00eataient pas, en m\u00eame temps que les go\u00fbts d&rsquo;un \u00a0\u00bb vieux militaire \u00e9taient naturellement peu analogues \u00e0 un pareil projet. J&rsquo;\u00e9tais jeune et j&rsquo;ose dire laborieux, \u00e9lev\u00e9 dans une place qui m&rsquo;attachant \u00e0 l&rsquo;int\u00e9r\u00eat public, avait dirig\u00e9 constamment mon attention sur les projets qui pouvaient le servir, et fix\u00e9 mon go\u00fbt pour toutes les \u00a0\u00bb connaissances industrielles : la For\u00eat de Saou valait pour moi ce qu&rsquo;elle ne valait pas pour le citoyen Bonafaux\u00a0\u00bb.<br><br>\u00ab\u00a0Je crus qu&rsquo;elle ne pouvait produire avantageusement que des combustibles et n&rsquo;\u00eatre vivifi\u00e9e que par des manuel factures \u00e0 feu ; mais sous ce rapport, elle me pr\u00e9sentait des avantages rares.<br><br>\u00ab\u00a0J&rsquo;ai coup\u00e9 le rocher le plus dur pour ouvrir une communication dont la possibilit\u00e9 m\u00eame n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue jusqu&rsquo;\u00e0 moi ; cette communication forme aujourd&rsquo;hui une route d\u00e9partementale\u00a0\u00bb. (la grande carte de Cassini de 1780 n&rsquo;annonce pas le vestige d&rsquo;une route. \u2014 Elle est trac\u00e9e dans la petite carte de 1789).<br><br>\u00ab\u00a0J&rsquo;ai fait les travaux de d\u00e9couverte d&rsquo;une mine de char\u00a0\u00bb bon pour laquelle j&rsquo;obtins un arr\u00eat de concession particuli\u00e8re en 1784, et je l&rsquo;ai exploit\u00e9e pendant plusieurs ann\u00e9es jusqu&rsquo;au moment o\u00f9 nos travaux ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits.\u00a0\u00bb<br><br>\u00ab\u00a0J&rsquo;ai d\u00e9couvert et soumis aux \u00e9preuves : 1\u00b0 une terre \u00a0\u00bb argileuse, mise par les ma\u00eetres de l&rsquo;art, dans un rapport officiel, au nombre des trois plus belles de France, et d\u00e9clar\u00e9e propre \u00e0 tous les genres de poterie fine. \u2014 2\u00b0Une esp\u00e8ce de kaolin. \u2014 3\u00b0 Un sable spathique, peut-\u00eatre le plus blanc et le plus beau de France. (Des verriers saxons s&rsquo;\u00e9taient engag\u00e9s, en 1788, sur l&rsquo;\u00e9chantillon, \u00e0 venir faire un \u00e9tablissement). \u2014 4\u00b0 Une terre d&rsquo;alumine, o\u00f9 ce sel germe avec une f\u00e9condit\u00e9 qui peut en rendre l&rsquo;extraction pr\u00e9cieuse. J&rsquo;ai enfin toujours travaill\u00e9 et commenc\u00e9 plusieurs \u00e9tablissements utiles. \u00ab\u00a0<br><br>Accroupie sur des tr\u00e9sors qu&rsquo;on ne lui dispute point, la For\u00eat de Saou attend toujours le successeur de Falquet. Nul n&rsquo;a repris les fouilles, nul n&rsquo;a relev\u00e9 les murs des fabriques. Avec tant soit peu de songe, on se croirait l\u00e0 dans le Camp de l&rsquo;Eternel, comme d\u00e9signaient ce lieu les huguenots, autant par amour des rapprochements bibliques que par une sorte de r\u00e9signation navr\u00e9e. Le mot marquait d&rsquo;ailleurs admirablement l&rsquo;abandon de leur cause entre les mains de Dieu. Ils \u00e9taient alors (7) poursuivis sans tr\u00eave par St-Ruth, mar\u00e9chal de camp de Sa Majest\u00e9 Tr\u00e8s Chr\u00e9tienne, \u00e0 la t\u00eate de ses r\u00e9giments de Cravattes et de Cond\u00e9. Le Camp de l&rsquo;Eternel, rempli des myst\u00e8res d&rsquo;Isabeau Vincent, la Berg\u00e8re de Crest, le val o\u00f9 elle entendait des voix en gardant son troupeau, o\u00f9, D\u00e9bora laide et rousse, elle vidait au vent de r\u00e9volte son sac \u00e0 proph\u00e9ties.<br><br>La population, d&rsquo;une trentaine d&rsquo;individus : fermiers, bergers, charbonniers troglodytes, est \u00e0 peu pr\u00e8s la m\u00eame qu&rsquo;autrefois.<br>En de telles chartreuses, la vie int\u00e9rieure ne tire-t-elle pas doucement d&rsquo;elle-m\u00eame le rideau sur la vie ext\u00e9rieure? Une chose \u00e9tonnera peut-\u00eatre, c&rsquo;est que les fils de saint Bruno n&rsquo;aient jamais poss\u00e9d\u00e9 ce domaine. Ils en eurent envie, para\u00eet-il, il y a quelque temps, mais l&rsquo;affaire leur \u00e9chappa. Ces moines n&rsquo;ont pas seulement connu et appr\u00e9ci\u00e9 bien avant nous les sites les plus myst\u00e9rieux de la terre dauphinoise, et joui en philosophes, en doux sauvages, des agr\u00e9ments de leurs cachettes, ils ont encore, ing\u00e9nieurs habiles et admirables conservateurs des eaux et for\u00eats, mis en quelque sorte la nature \u00e0 point, pr\u00e9par\u00e9 le r\u00e9gal pour nos sensations futures.<br><br>A son tour, un officier du G\u00e9nie \u2014 le bon g\u00e9nie ! \u2014 visitait l&rsquo;endroit, et pour un peu, la For\u00eat de Saou devenait champ de tir. La beaut\u00e9 de ce plan, par bonheur, ne s\u00e9duisit pas tout le monde. Maintenant, d&rsquo;autres projets se mitonnent. Les fr\u00e8res Silvestre, de Saou, dont la tendresse pour la For\u00eat me ferait croire au magn\u00e9tisme de certains noms, les fr\u00e8res Silvestre qui ont appris par l&rsquo;image ce coin de terre \u00e0 leurs amis et connaissances, en joignant au besoin leur conviction \u00e9mue aux ressources de l&rsquo;art, ambitionnent pour lui les plus hautes destin\u00e9es. A l&rsquo;exemple de Falquet-Travail, ils y ont fait des d\u00e9couvertes et ont exploit\u00e9 notamment la terre de deux grottes, Beaume-Sourde et Beaume-Claire. Analogue \u00e0 la terre de Sienne, ce produit (8), employ\u00e9 pour teindre les tissus en rouge, ne put r\u00e9sister au coup d&rsquo;\u00e9tat provoqu\u00e9 dans l&rsquo;industrie par les r\u00e9v\u00e9lations de l&rsquo;aniline. Ce dont souffrent surtout ces bons dauphinois, c&rsquo;est de l&rsquo;ingratitude des guides et des itin\u00e9raires officiels vis-\u00e0-vis de Saou \u2014 leur enfant g\u00e2t\u00e9. Ils voudraient en faire une station estivale et leur imagination magnifique \u00e9l\u00e8ve ici des h\u00f4tels et des sanatoires ; l\u00e0, donne au jovial soleil de la Dr\u00f4me le bleu d&rsquo;un lac \u00e0 baiser ; plus loin, fore la montagne pour y glisser en douceur l&rsquo;indispensable chemin de fer.<br><br>On sort de la for\u00eat de Saou comme d&rsquo;un conte, l&rsquo;esprit escort\u00e9 par des visions que les roches, avec leurs attitudes fantastiques, leurs masques de peur rendent quasiment r\u00e9elles, palpables. La V\u00e8bre, que l&rsquo;on suit tant\u00f4t de pr\u00e8s, tant\u00f4t \u00e0 une certaine distance, murmure ses vertus. Elles sont merveilleuses \u00e0 l&rsquo;\u00e9gal de celles de la fontaine de Broc\u00e9liante. On dit encore d&rsquo;un homme fort, qu&rsquo;il a bu des eaux.de V\u00e8bre et plonger un enfant nouveau-n\u00e9 dans cette onde cristalline, c&rsquo;est le rendre inattaquable, voire invuln\u00e9rable. Liserant d&rsquo;un glissement clair le vert rude de prairies qui furent lac, puis marais (9), ce ruisseau court ensuite \u00e0 la plaine embrasser le Roubion, son p\u00e8re morne et souvent col\u00e8re.<br><br>\u00ab\u00a0Il est d\u00e9fendu de trotter dans la ville de Saou\u00a0\u00bb. On a envie de rire et pourtant comme il a raison cet avis municipal placard\u00e9 au sein du plus vieillot, du plus pauvre carrefour! Le bruit, le mouvement, attristent comme un viol parmi les choses d\u00e9funtes, et il m&rsquo;a sembl\u00e9 que, d\u2019elles m\u00eames, les b\u00eates respectaient \u00e0 Saou ce silence des vieux pav\u00e9s, des vieux murs, dont la mousse m\u00eame ne veut plus; qu&rsquo;elles sentaient obscur\u00e9ment la r\u00e9signation des vieilles gens assis sur des chaises branlantes devant des portails las du heurtoir et de la moulure, ces portails dont les chati\u00e8res d\u00e9mesur\u00e9ment agrandies servent d&#8217;embuscade \u00e0 des matous \u00e9lim\u00e9s. Et partout, le rire frais de l&rsquo;eau qui semble se moquer de ces vieilles choses, de ces rides ! ; &#8211; La ville de Saou, puisque ville il y a, poss\u00e8de les ruines int\u00e9ressantes de l&rsquo;abbaye de St-Tiers et du donjon de Lastic, une \u00e9glise tr\u00e8s ancienne, de vieux logis, entre lesquels se distingue l&rsquo;H\u00f4tel d&rsquo;Eurre, ex-maison forte, situ\u00e9e pittoresquement au pied d&rsquo;une formidable quille calcaire (10).<br><br><br>(1) Il acquit le domaine en 1850<br>(2) Ainsi nomm\u00e9 d\u00e8s le commencement du XVIe s. M. Maurice Faure tient pour l&rsquo;expression Roche aux corbeaux qu&rsquo;il croit la primitive.<br>(3) Gargantua, le g\u00e9ant d\u00e9couvert par Rabelais dans nos contr\u00e9es.<br>(4) Cha\u00eene de montagne du Val-Bourdeaux (1585 m.)<br>(5) Son histoire a \u00e9t\u00e9 racont\u00e9e par Martial Moulin (Bouquet de Nouvelles)<br>(6) les plus anciens actes connus relatifs \u00e0 la for\u00eat de Saou portent les dates de I3I8 et de 1322.<br>(7) En 1685.<br>(8) La g\u00e9odine<br>(9) Le Pr\u00e9 Roze.<br>(10) Cette ancienne \u00a0\u00bb B\u00e2tie \u00a0\u00bb est actuellement la propri\u00e9t\u00e9 de MM. Silvestre.<\/p>\n\n\n\n<p><br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/42\/c6\/0f\/42c60fc18b80a3d82aba91971f239452d1949c13.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Saou<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>XI<br><br><br>DE CREST A LIVRON. \u2014 LA DROME ET L&rsquo;OEUVRE DE RIGAUD DE L&rsquo;ISLE \u2014 VAUNAVEYS ET EURRE. \u2014 ALLEX, SES CHATEAUX ET SES ILLUSTRATIONS. \u2014 RIVE GAUCHE : LES F\u00c9LIBRES. \u2014 CHABRILLAN ET GRANE.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><br><br>Entre le pont de Crest et le pont de Livron, qui soudent fort \u00e0 propos les deux derni\u00e8res contractions de la Dr\u00f4me dans le calcaire, la surprise de rencontrer une r\u00e9gion de bocages et de prairies est d&rsquo;autant plus vive que la rivi\u00e8re accuse mieux ses traits de s\u00e9cheresse. Elle atteint dans cette poche inf\u00e9rieure des largeurs telles qu&rsquo;un crestois qui se vante n&rsquo;oserait jamais les avouer devant un parisien : cinq cents, six cents m\u00e8tres et plus. Drag\u00e9es dures et sonores du galet, langues de sable inerte moir\u00e9es par les grands souffles issus de la montagne, cuvettes de boue \u00e9caill\u00e9es et m\u00eame petits gours d&rsquo;eau bleue o\u00f9 jouent des carpes m\u00e9fiantes. A travers la solitude candide, un flot d\u00e9charn\u00e9 r\u00f4de et pleure, le pauvre, sans apitoyer personne, car, tout l\u00e0-bas, un grossier tombereau, lourd de gravats, s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 lui passer sur le corps, et ses amies les bugadi\u00e8res, qui pourraient l&rsquo;assister \u00e0 ses derniers moments se sont laiss\u00e9es prendre aux gr\u00e2ces juv\u00e9niles d&rsquo;un b\u00e9ai voisin.<\/p>\n\n\n\n<p><br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/be\/f6\/9e\/bef69e52a75f947e7e3a7042fb5312e9de049f2b.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Livron<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br>Au XVIIIe si\u00e8cle, ce d\u00e9sert qui coule avec je ne sais quel charme torride, \u00e9tait en quelque sorte illimit\u00e9. Trop souvent, \u00e0 gauche et surtout \u00e0 droite, des terrains amphibies y ajoutaient le marais et la jungle, c&rsquo;est-\u00e0-dire la pestilence et la mis\u00e8re, et ce sol, h\u00e9sitant entre tous, semblait \u00e0 jamais perdu pour l&rsquo;homme quand Michel Martin-Rigaud de l&rsquo;Isle (1) vint refr\u00e9ner le sans-g\u00eane de la rivi\u00e8re et changer la face des choses. Divitavit pagum, frenans hoc aggere Drumam (2), dit une inscription de Grane o\u00f9 l&rsquo;on pourrait voir sa propre devise. N\u00e9 \u00e0 Allex, les horizons de torpeur qu&rsquo;il avait sous les yeux, en pesant sur sa jeunesse r\u00e9fl\u00e9chie et studieuse, d\u00e9termin\u00e8rent vraisemblablement sa vocation. Le fait est qu&rsquo;il passa toute sa vie dans sa terre de l&rsquo;Isle dont le nom s&rsquo;est \u00e9tendu peu \u00e0 peu \u00e0 l&rsquo;\u00e9charpe de plaine jadis usurp\u00e9e par le gravier, la tourbi\u00e8re, la bourbe, l&rsquo;oseraie, la saussaie. Quinze cents hectares environ, dont onze cents sur la seule rive droite, repr\u00e9sentent cette conqu\u00eate que Rigaud a eu le m\u00e9rite d&rsquo;entreprendre sinon de parachever, et c&rsquo;est \u00e0 peine si, en cherchant bien, on trouverait aujourd&rsquo;hui quelques taches de boue, vestiges d&rsquo;anciens bas-fonds, sur la tra\u00eene opulente de la vall\u00e9e.<br><br>Ce patriarche de l&rsquo;agriculture\u2014 pour le saluer du m\u00eame titre que Delacroix(3) \u2014 proc\u00e8de de Craponne et d&rsquo;Olivier de Serres. Il ne se borne pas, en effet, \u00e0 cr\u00e9er un sol au moyen de digues et de canaux, il l&rsquo;habille aussi et le pare de toutes sortes de cultures. Afin de propager l&rsquo;industrie de la soie, il entretient de vastes p\u00e9pini\u00e8res de m\u00fbriers blancs et, vulgarisant de tout son pouvoir la pratiques des engrais et des prairies artificielles, il indique les plus s\u00fbrs moyens de parvenir \u00e0 la prosp\u00e9rit\u00e9 agricole. Le domaine de l&rsquo;Isle, agrandi et embelli en peu d&rsquo;ann\u00e9es, n&rsquo;est pas seulement la ferme-mod\u00e8le selon le c\u0153ur d&rsquo;Olivier de Serres. C&rsquo;est un v\u00e9ritable institut agronomique o\u00f9 l&rsquo;agriculture a ses grands jours, ses assises solennelles. On s&rsquo;y rend de toutes les parties du Dauphin\u00e9 et les travailleurs des champs y re\u00e7oivent des r\u00e9compenses proportionn\u00e9es \u00e0 leurs m\u00e9rites, (4)<br><br>Assez unie, la rive droite avec ses ch\u00e2teaux ou demi-ch\u00e2teaux : Beauregard, Vallons, Duvaure, Courrier, l&rsquo;Isle, la Garde, Allex, les Rami\u00e8res, Pergaud, la Roli\u00e8re, vise dans son ensemble \u00e0 la grande propri\u00e9t\u00e9 et ourle de riches cultures les communes d&rsquo;Eurre et d&rsquo;Allex, dont les agglom\u00e9rations lointaines accompagnent le recul des collines. La Saleine, le Merdari, au vocable de vergogne, et la Riaille, sans compter la Vaure, goutti\u00e8re artificielle, en sont les ruisseaux mis\u00e9rables et ils ne sauraient la vivifier sans les ponctions que l&rsquo;on a fait subir \u00e0 la Dr\u00f4me en aval de Crest. Qui dit b\u00e9al sous ce ciel brillant, dit verdure, jardins et douceur d&rsquo;\u00eatre. En remontant la Saleine jusqu&rsquo;\u00e0 sa t\u00eate orientale, on atteindrait Vaunaveys (Valnaves au XIIe si\u00e8cle), autre village de ces versants fleuris. On croit qu&rsquo;un rocher voisin, celui de St-Denis, simule le port d&rsquo;un majestueux navire, d&rsquo;o\u00f9 le nom donn\u00e9 \u00e0 la vall\u00e9e. Des javelots, des cassolettes et un Mercure nu, d\u00e9couverts dans les environs, permettent d&rsquo;induire que le lieu fut accommod\u00e9 \u00e0 la romaine. De m\u00eame Eurre, appel\u00e9 Urre dans le pays, conform\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;orthographe et \u00e0 l&rsquo;euphonie anciennes, et o\u00f9 l&rsquo;on a voulu voir le mot horreum qui d\u00e9signe un entrep\u00f4t, un magasin de subsistances militaires. Ce que l&rsquo;on sait mieux, c&rsquo;est qu&rsquo;une tour de la forteresse aujourd&rsquo;hui \u00e0 terre, portait au Moyen Age le nom des Arnaud de Crest, rappelant ainsi leur possession. Le ch\u00e2teau passa ensuite aux mains de la puissante famille d&rsquo;Urre qui donna aux habitants une charte de libert\u00e9s. Claude d&rsquo;Urre, seigneur du Puy Saint-Martin, fut gouverneur de G\u00eanes sous Louis XII et Fran\u00e7ois Ier. Son petit-fils Rostaing fut gouverneur de Cazal et de Montferrat et lieutenant g\u00e9n\u00e9ral au gouvernement de Provence. Thierry, tige d&rsquo;une autre branche, plus connu sous le nom de Tartarin, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;Intr\u00e9pide \u00e9tait un des meilleurs compagnons d&rsquo;armes de Fran\u00e7ois Ier. Germain, appel\u00e9 le capitaine Mollans par les contemporains, se distingua dans maintes campagnes et notamment en 1537, lors de l&rsquo;exp\u00e9dition de Charles-Quint en Provence. Bertrand d&rsquo; Urre, seigneur de Brette, montra \u00e9galement une grande bravoure au cours de diverses entreprises militaires et on le cite \u00e9galement parmi les favoris de Fran\u00e7ois Ier, Henri II et Charles IX.<br><br>C&rsquo;est ici, aux portes de Crest et dans Crest m\u00eame pour mieux dire, que s&rsquo;affrontaient jadis Diois et Valentinois. Mais les deux dioc\u00e8ses s&rsquo;y joignaient aussi, car Vaunaveys et Eurre \u00e9taient paroisses reconnaissant la crosse de l&rsquo;\u00e9v\u00eaque de Valence. En 1790, lors de la cr\u00e9ation du d\u00e9partement, tout en tenant compte des anciennes divisions administratives et eccl\u00e9siastiques, on ouvrit la barri\u00e8re au Diois qui semblait n&rsquo;attendre que cette occasion pour \u00e9chapper \u00e0 ses montagnes, et on le laissa d\u00e9border dans la vall\u00e9e inf\u00e9rieure jusqu&rsquo;\u00e0 mi-chemin d&rsquo;Allex et de Livron. Loriol devint alors, le canton-tampon entre le nouvel arrondissement et le Rh\u00f4ne.<br><br>Allex (Alisium au Xe si\u00e8cle, Aleusia et plus tard Alez et de Aleiio), vieux bourg sur la grand&rsquo;route des Alpes, compte pr\u00e8s de quinze cents habitants. Il se divisait autrefois en deux parties : le bourg Margerie et le bourg de l&rsquo;Eglise, et il \u00e9tait un fief de l&rsquo;\u00e9v\u00eaque de Valence dont les droits furent confirm\u00e9s comme de juste par l&#8217;empereur d&rsquo;Allemagne. Pris et repris pendant les guerres de religion, il eut beaucoup \u00e0 souffrir des repr\u00e9sailles des partisans. En 1574, les huguenots y mirent \u00e0 mort le cur\u00e9 Pierre Vions occup\u00e9 \u00e0 donner les cendres \u00e0 ses ouailles, et l&rsquo;on raconte qu&rsquo;ayant gard\u00e9 un autre pr\u00eatre durant une semaine ils finirent par le saigner comme un mouton devant la porte de l&rsquo;\u00e9glise. La soldatesque quand elle ne se battait plus se livrait de bon c\u0153ur \u00e0 ces divertissements de boucher.<br><br>Pas de monuments anciens. Des prieur\u00e9s rustiques, couch\u00e9s tout de leur long dans les champs et \u00e0 peine reconnaissables \u00e0 quelques pierres effrit\u00e9es. Dans l&rsquo;\u00e9glise, sous le badigeon \u00e9galitaire, perce par endroits la franchise romane, cette architecture sobre, tol\u00e9rante, si conforme \u00e0 l&rsquo;esprit et aux go\u00fbts des anciens dieux. En revanche, Allex, terrasse en belle vue, d\u00e9roule devant soi le tapis le plus rare, parsem\u00e9 de villas et de gentilhommi\u00e8res, soulev\u00e9 d&rsquo;assombrissants massifs d&rsquo;aulnes, de fr\u00eanes, d&rsquo;ormes et de ch\u00eanes. De maladroites restaurations ont fait perdre son grand caract\u00e8re au ch\u00e2teau \u00e9difi\u00e9 ici au XVIIIe si\u00e8cle par, les la Tour du Pin Gouvernet. L&rsquo;Isle, o\u00f9 Rigaud est mort apr\u00e8s quelque cinquante ans au service du bien public, n&rsquo;a d&rsquo;int\u00e9ressant que l&rsquo;inscription grav\u00e9e (5) en son honneur par les populations reconnaissantes. Aux Rami\u00e8res, propri\u00e9t\u00e9 de M. de Gailhard-Bancel, tout est moderne sans vanit\u00e9. L&rsquo;air du pays se retrouve dans la demeure tr\u00e8s simple, construite en molasse de Grane, cette pierre couleur feuille morte, raboteuse et piqu\u00e9e, qui ne semble jamais neuve et qui dore les granges comme d&rsquo;un reflet du bon vieux temps. Je ne dirais rien de Vermenelle et d&rsquo;Aiguebonne, fermes perdues parmi l&rsquo;ondulation du plateau nord, si ce n&rsquo;avaient \u00e9t\u00e9 deux B\u00e2ties. Rostaing d&rsquo;Urre, marquis de Treffort, tirait m\u00eame son nom de la seconde de ces maisons-fortes, un petit fief \u00e0 lui. Rochas peut-\u00eatre trop engou\u00e9 des hommes de guerre, consacre quelques lignes de biographie \u00e0 Aiguebonne, mais il a compl\u00e8tement oubli\u00e9 son fr\u00e8re, Chaudebonne, n\u00e9 comme celui-ci \u00e0 Allex, et figure autrement s\u00e9duisante. M. Brun-Durand a consacr\u00e9 \u00e0 Chaudebonne, galant coureur de ruelles et \u00a0\u00bb le meilleur des amis de Madame de Rambouillet \u00a0\u00bb une \u00e9tude fort soign\u00e9e, qui restera l&rsquo;un des portraits les plus curieux de sa pr\u00e9cieuse galerie.<br><br>Ajoutons \u00e0 ces illustrations d&rsquo;Allex, plusieurs membres de la famille des la Tour du Pin-Montauban : Lucretius Hector Fran\u00e7ois, dit le Comte de Lachau, (1675-1730), mar\u00e9chal de camp et gentilhomme de la chambre du roi ; Louis-Pierre, \u00e9v\u00eaque de Toulon, et qui lors de la peste de cette ville, se montra le digne \u00e9mule de Belzunce, et enfin Lucretius Henri Fran\u00e7ois, neveu du pr\u00e9c\u00e9dent, qui mourut \u00e9v\u00eaque de Riez en 1772.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/1f\/3b\/c9\/1f3bc92e65634598f0dd702467a71377f624cb1a.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>La Dr\u00f4me des \u00ab\u00a0Rami\u00e8res\u00a0\u00bb<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/1d\/62\/7f\/1d627fa2164eea34ccc0e208b951fec170ae29e0.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>La Dr\u00f4me des \u00ab\u00a0Rami\u00e8res\u00a0\u00bb<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br><br>(1) D\u00e9j\u00e0 cit\u00e9 plus haut parmi les illustrations crestoises.<br>(2) \u00a0\u00bb 11 enrichit le pays en r\u00e9fr\u00e9nant la Dr\u00f4me par cette chauss\u00e9e. \u00ab\u00a0<br>(3) Statistique de la Dr\u00f4me.<br>(4) Ces f\u00eates avaient lieu chaque ann\u00e9e le jour de la Saint-Michel, 29 septembre, patron de Rigaud.<br>(5) Cette, maison \u00e9tait l&rsquo;habitation ordinaire de M. Michel-Martin Rigaud de l&rsquo;Isle, De son vivant il fut un excellent.citoyen, l&rsquo;ami, des. hommes, et le p\u00e8re des pauvres. Ce marbre a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9 aux frais et par les soins de ses voisins de tous les ordres qui ont voulu rendre hommage \u00e0 ses vertus et en conserver la m\u00e9moire. Il \u00e9tait n\u00e9 le 4 avril 1704 ; il est mort le 21 f\u00e9vrier 1782.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/45\/c3\/11\/45c31159a5d4eeb75f0a175e76d7a3d8f07c8e1c.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>La Dr\u00f4me endigu\u00e9e en aval de Crest<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br>Sur quatre lieues de trajet, un chemin, un seul, pour passer de la rive droite sur la rive gauche. Souvent, des villageois, traversent \u00e0 m\u00eame le lit de la Dr\u00f4me, pour couper court. Rien n&rsquo;est paradoxal et joli comme ces blaudes d&rsquo;azur f\u00e9roce en marche dans la rivi\u00e8re chauff\u00e9e \u00e0 blanc. On songe aux caravanes, au Sahara, au mirage, d&rsquo;ailleurs non d\u00e9cevant, car, \u00e0 travers les sables, ce sont les rives verdoyantes qui le suscitent. Le chemin que l&rsquo;on a eu le bon esprit de confier \u00e0 un pont de cinq arches en pierre br\u00fbl\u00e9e de Grane, relie Allex \u00e0 ce bourg et trace ainsi dans sa plus grande largeur la coupe de la vall\u00e9e. Il offre un d\u00e9veloppement de quatre kilom\u00e8tres environ.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/e4\/1c\/f7\/e41cf79c1b1337248efa19d8db58737b153a1f19.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Gr\u00e2ne<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/cc\/cb\/90\/cccb90880a59d503fe07a8a6a1e2c8c71bce14f6.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Gr\u00e2ne<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br><br>Cette rive gauche est plus agreste, plus mouvement\u00e9e. Elle a aussi moins de plaine arrosable le long de la Dr\u00f4me. A la parcourir on la trouverait remplie de cachettes pour bergers idylliques, de vallons d&rsquo;\u00e9glogue aux fontaines doucement murmurantes, de jardins et de bois suspendus. La plus belle fille de ses roches rousses s&rsquo;appelle Granette, rivi\u00e8rette aux bords d\u00e9licieux, et fort rarement m\u00e9chante. Quoi d&rsquo;\u00e9tonnant apr\u00e8s cela qu&rsquo;elle ait mis au monde la Joyeuse Troupe f\u00e9libr\u00eaenne, dont j&rsquo;\u00e9voquai tant\u00f4t les m\u00e9rites et l&rsquo;action salutaire. J&rsquo;ai dit combien j&rsquo;aimais ces butineurs de r\u00eave qui n&rsquo;ont pas cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre agriculteurs, artisans ou p\u00e2tres et qui, en se jouant, acheminent le pays vers une sage d\u00e9centralisation. Je pense, comme Almoric, que la remise en honneur du vieux langage peut \u00eatre, dans une certaine mesure, la remise en honneur de la terre que nos a\u00efeux f\u00e9cond\u00e8rent de leurs sueurs.<br>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Lou paysan amo sa terro<br>Que li semound toujour de pan<br>En bien trimant ;<br>Amo sa maison soulitairo<br>Amo veire soun viei cubert<br>Soun calabert.<\/p>\n\n\n\n<p>Le paysan aime sa terre \u2014 qui lui donne toujours du pain,<br>\u2014 en bien trimant ; \u2014 Il aime sa maison solitaire \u2014 il aime \u00e0 voir son vieux toit \u2014 son hangar.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Que n&rsquo;aime-t-il pas ce paysan qui c\u00e9l\u00e8bre la toiture grise de son clocher \u2014 pas trop pointu \u2014 plus souvent tronqu\u00e9 \u2014 comme en dressent tant les vall\u00e9es du Diois ?<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">&#8230;la t\u00e8uligno griso<br>De soun cluchi\u00e8 pas bien pounchu<br>Plus l\u00e8u moutu.<\/p>\n\n\n\n<p><br><br>Qui est faraud en m\u00eame temps, qui se sent quelqu&rsquo;un et a le courage de l&rsquo;affirmer.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Lou paysan sus sa montagno<br>Ac&rsquo;eis un rei sulide e fier<br>Pas rei d&rsquo;allier ;<br>Un rei bouchas, un rei d&rsquo;eigagno<br>Plus matini\u00e9 que lou soul\u00e9,<br>Lou rei soul\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le paysan sur sa montagne, \u2014 c&rsquo;est un roi solide et fier<br>\u2014 pas roi d&rsquo;hier ! \u2014 Un roi agreste, un roi de ros\u00e9e \u2014 plus matinal que le soleil \u2014 le roi soleil<\/p>\n\n\n\n<p><br><br>Avec Divajeu (Deus adjuvat), situ\u00e9 en face de Crest et d&rsquo;o\u00f9 descend jusqu&rsquo;\u00e0 la Dr\u00f4me le ravin de Lambres, souvent opaque et toujours charmant, les communes de Chabrillan, et de Grane accaparent la rive gauche. Chabrillan, Chabreilhe au Moyen-\u00e2ge et dans le langage populaire, \u00e9tait un fief des comtes de Valentinois. La terre achet\u00e9e par Louis XI, fut presque aussit\u00f4t \u00e9chang\u00e9e contre le domaine de Pierrelatte, poss\u00e9d\u00e9 par les Moreton. Ces derniers acquirent de si grands biens que les comm\u00e8res pensent fl\u00e9trir encore certains dissipateurs en disant d&rsquo;eux \u00ab\u00a0qu&rsquo;ils mangeraient la fortune \u00e0 M. de Chabrillan \u00ab\u00a0. Chabrelhe, un moment chef-lieu de canton du district de Crest, en 1790, a gard\u00e9 l&rsquo;aspect f\u00e9odal. De la colline d&rsquo;o\u00f9 d\u00e9valent follement ses maisons rousses, on jouit d&rsquo;une belle vue sur le bassin de la Dr\u00f4me et les monts de la For\u00eat de Saou empil\u00e9s les uns sur les autres, \u00e0 l&rsquo;orient. Le ch\u00e2teau, \u00e0 peu pr\u00e8s compl\u00e8tement ruin\u00e9, prot\u00e8ge de ses pans charitables l&rsquo;\u00e9pine et le chardon contre les vents du nord. L&rsquo;\u00e9glise n&rsquo;a pas m\u00eame la pauvret\u00e9 touchante de beaucoup de paroisses rurales. Par contre, la chapelle du cimeti\u00e8re, sous le vocable de St-Pierre, reste d&rsquo;un prieur\u00e9 d&rsquo;Augustins, filiation de St-Thiers, a m\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre class\u00e9e parmi les monuments historiques. C&rsquo;est l&rsquo;un des nombreux exemplaires du style roman campagnard en usage dans nos r\u00e9gions pendant trois si\u00e8cles.<br>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Au soul\u00e9 don meijour (1)<br>lou chabrelhan bouligo.<\/p>\n\n\n\n<p><br><br>Il n&rsquo;est nullement question du village dans cette devise un peu singuli\u00e8re ; il s&rsquo;agit ici d&rsquo;un frelon assez commun sur les rives de la Dr\u00f4me. Mais en la prenant pour embl\u00e8me, Almoric n&rsquo;a-t-il pas voulu symboliser du m\u00eame coup son pays natal ?<\/p>\n\n\n\n<p><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/4c\/ba\/06\/4cba06ca3e5747167a366e6ca7a418b449e74005.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Chabrillan<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br><br>Delacroix assure que le nom de Grane vient de Gran\u00e9e, nymphe des bois, par allusion aux for\u00eats dont le territoire \u00e9tait couvert. D&rsquo;autres, avec l&rsquo;abb\u00e9 Vincent, pr\u00e9f\u00e8rent le tirer de granum (grain, c\u00e9r\u00e9ales), c&rsquo;est-\u00e0-dire fertilit\u00e9, abondance. Quelle que soit l&rsquo;opinion suivie, notre bourgade peut s&rsquo;en accroire. Les Comtes de Valentinois, qui avaient \u00e0 Grane une de leurs r\u00e9sidences favorites, donn\u00e8rent en 1370 une charte de libert\u00e9s aux habitants. Quarante-six ans plus tard, la forteresse \u00e9tait le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement fort curieux et j&rsquo;ai racont\u00e9 comment l&rsquo;\u00e9v\u00eaque Jean de Poitiers, ami de Jean Sans Peur, s&rsquo;y montra le digne \u00e9mule du duc de Bourgogne. Son crime, d&rsquo;ailleurs ne lui profita gu\u00e8re, car la terre entra dans le domaine delphinal en 1419. Comprise dans la dotation de Diane de Poitiers au si\u00e8cle suivant, elle fit partie en 1642 du Duch\u00e9 de Valentinois constitu\u00e9 en faveur des princes de Monaco.<br><br>Grane a son importance. N\u0153ud des routes qui m\u00e8nent \u00e0 Crest et \u00e0 Loriol d&rsquo;une part ; de l&rsquo;autre \u00e2 Allex, puis \u00e0 Roynac et Marsanne par le pittoresque village de la Roche-sur-Grane et le col forestier de Tartaiguille (466 m.), c&rsquo;est un passage, comme disent les ruraux, un centre, un point o\u00f9 la montagne \u2014 qui n&rsquo;est plus l&rsquo;Alpe, on l&rsquo;entend bien \u2014 aime \u00e0 prendre contact avec la plaine. Le bourg est propre, un peu d\u00e9gingand\u00e9 par tradition f\u00e9odale et combien curieux avec son clocher armoricain, ses maisons chenues, sa tour aux tons chauds, pan de mur en bossage suspendu sur l&rsquo;ab\u00eeme ! Pour se rendre compte du choix heureux des Poitiers, il suffit d&rsquo;escalader la fi\u00e8re colline qu&rsquo;ils fortifi\u00e8rent et qu&rsquo;ils marqu\u00e8rent de leurs m\u0153urs. On voit des lierres vigoureux \u00e9treindre les murailles, des vignes se cramponner aux talus jonch\u00e9s de d\u00e9bris, et l&rsquo;on vous montre un espace vide qui porte le nom de Chambre de la Dame et qui fut, dit-on, l&rsquo;appartement de Diane de Poitiers. On surveille de cette terrasse presque toute l&rsquo;ancienne terre de Grane arros\u00e9e par Granette, B\u00e9onette, et encore un Merdari ; Combe-Maure, dont les manants jug\u00e9s infid\u00e8les \u00e0 cause de la br\u00fblure de leurs traits, \u00e9taient frapp\u00e9s d&rsquo;une sorte de fl\u00e9trissure ; la for\u00eat de Filan, si pr\u00e9cieuse aux ma\u00eetres de c\u00e9ans ; ici pr\u00e8s, Notre-Dame-d&rsquo;And\u00e9a, prieur\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre, d\u00e9vor\u00e9 peu \u00e0 peu par les exigences d&rsquo;une exploitation rurale.<br><br>Le clocher de Grane m\u00e9rite l&rsquo;attention. C&rsquo;est une pi\u00e8ce rare et quasiment unique, je crois, dans un pays comme le n\u00f4tre si fortement impr\u00e9gn\u00e9 de civilisation latine. Imaginez la plus trapue, la plus campagnarde des tours, pointant tout \u00e0 coup dans le ciel la gr\u00e2ce effil\u00e9e d&rsquo;une fl\u00e8che. Flanquez cette tour d&rsquo;une tourelle guerri\u00e8re du c\u00f4t\u00e9 qui regarde la bise. Ornez cette fl\u00e8che de crosses v\u00e9g\u00e9tales et couronnez d&rsquo;un lis le sommet ogival de ses fen\u00eatres lilliputiennes. Enfin, baguez-la \u00e0 mi-hauteur d&rsquo;un anneau discret et amortissez d&rsquo;une croix l\u00e9g\u00e8re sa cime tout \u00e9panouie de bulbes, et vous aurez une id\u00e9e de ce monument, \u00e0 la fois gr\u00e2ce et rudesse, comme le moyen \u00e2ge en a fait tant fleurir dans la lande bretonne. Il est f\u00e2cheux qu&rsquo;un tire-ligne sans art ait emp\u00e2t\u00e9 dans la ma\u00e7onnerie, d\u00e9figur\u00e9 sous le badigeon le bel et l\u00e9ger octogone de la tourelle sous pr\u00e9texte de consolidation. Veuf de son \u00e9glise depuis plus de trente ans, le clocher sert maintenant de beffroi communal. Des parties de celle-ci ont servi \u00e0 construire un H\u00f4tel de ville dont une porte basse, fort ancienne, est remarquable. Rien \u00e0 dire de la nouvelle \u00e9glise b\u00e2tie sur un belv\u00e9d\u00e8re qui domine la vall\u00e9e de la Dr\u00f4me. Elle affirme, en d\u00e9pit des tons agr\u00e9ables de la belle molasse exploit\u00e9e ici, le n\u00e9ant pompeux de l&rsquo;architecture religieuse de notre temps.<br><br>Bourg agricole et sans ambition, fier \u00e0 bon droit de son h\u00f4tellerie r\u00e9put\u00e9e \u00e0 plusieurs lieues \u00e0 la ronde, Grane poss\u00e8de cependant trois filatures et moulinages de soie. Sa rivi\u00e8rette y fait aussi mouvoir plusieurs artifices. Elle roule en moyenne un peu plus d&rsquo;un m\u00e8tre cube \u00e0 la seconde, eau rieuse que gaspille la Dr\u00f4me imb\u00e9cile, comme si elle attendait d&rsquo;autres tributs, comme si ce n&rsquo;\u00e9tait pas son dernier affluent. N\u00e9e \u00e0 la R\u00e9para, Granette descend tr\u00e8s rapidement par des ravins les territoires d&rsquo;Auriples et d&rsquo;Autichamp, se double d&rsquo;un ruisseau au-dessous de la Roche-sur-Grane ; puis elle d\u00e9bouche en plaine o\u00f9, moins press\u00e9e elle se m\u00eale aux rondes enfantines des saules, aux farandoles \u00e9perdues des peupliers. Elle se perd enfin dans la Dr\u00f4me en face d&rsquo;Allex, apr\u00e8s quinze kilom\u00e8tres de cours.<br><br><br>(1) \u00ab\u00a0Au soleil de midi, le chabrelhan prend son essor\u00a0\u00bb (Devise de la Joyeuse Troupe f\u00e9libr\u00e9enne des rives de Granette)<br><br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>XI<br><br><br>VUE DU RH\u00d4NE. \u2014 LIVRON, SON ASPECT, SON HISTOIRE, SES C\u00c9L\u00c9BRIT\u00c9S. \u2014 LE PONT SUR LA DR\u00d4ME. \u2014<br>LORIOL ET LE LORIOT. \u2014 LA FIN DE LA DR\u00d4ME. \u2014 CONCLUSION.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><br><br>D&rsquo;ici l&rsquo;on entend respirer le Rh\u00f4ne.<br><br>Il faut venir de la montagne, il faut d\u00e9boucher, comme nous faisons, de quelque long couloir de vall\u00e9e, pour avoir la vision r\u00e9elle de cette force l\u00e2ch\u00e9e \u00e0 travers notre Sud-Est, b\u00eate en folie courant droit devant elle et dont s&rsquo;\u00e9cartent en mainte passe les collines \u00e9perdues. Le fleuve se r\u00e9v\u00e8le soudain dans la souverainet\u00e9 de son r\u00f4le. On le sent l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment actif de la r\u00e9gion, le dispensateur, et tout bas on lui rend gr\u00e2ces. Et puis, il n&rsquo;y a pas \u00e0 dire, en d\u00e9pit des pr\u00e9f\u00e9rences que Ton peut manifester, le Rh\u00f4ne c&rsquo;est le Rh\u00f4ne. Nul fleuve, en France, n&rsquo;a ses reins, sa fiert\u00e9 fr\u00e9missante. Nul surtout, n&rsquo;a vu ruisseler sur ses bords, depuis qu&rsquo;il est une histoire, plus d&rsquo;hommes de toutes couleurs en mal de gloire ou d&rsquo;affaires.<br><br>D\u00e9cor superbe et bien trop vieux jeu pour plaire aujourd&rsquo;hui. Voyez plut\u00f4t. Le fleuve, ici desserr\u00e9 et gonfl\u00e9 d&rsquo;\u00eeles, tend \u00e0 s&rsquo;\u00e9pancher galamment avec la terre pr\u00e9cieuse de ses alluvions anciennes. Au couchant, les falaises du Vivarais, lui impriment, toutes sinuosit\u00e9s, toutes fantaisies \u00e0 part, une direction qu&rsquo;il ne quittera plus. Entre ces roches m\u00e9chantes, et romantiques certes, dont les.morsures dans le ciel de soie racontent les fureurs mill\u00e9naires et nos avant-monts alpestres, beaucoup plus timides, qui se sauvent au Levant, il y a place pour un peuple. C&rsquo;est l&rsquo;immense plaine du Valentinois (1). Jalouse du Rh\u00f4ne, de son dieu, elle fuit avec lui tout l\u00e0-bas vers une porte de myst\u00e8re, happant vallons et plaines au passage. Ce n&rsquo;est pas tout \u00e0 fait la Provence, mais-ce n&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 plus le Dauphinc. En cherchant bien, on d\u00e9couvrirait \u00e0 l&rsquo;aisselle des collines fauves ou noires de la gueuse Ard\u00e8che le p\u00e2le olivier, tandis que, baign\u00e9e de lumi\u00e8re, la plaine foisonne de couleur et de vie. Souvent le mistral miaule par l&rsquo;espace clair et trousse hommes et choses. Le paysage, ainsi accoutum\u00e9 aux r\u00e9v\u00e9rences et orient\u00e9 vers le midi, en garde plaisamment une sorte d&rsquo;infirmit\u00e9. Que d&rsquo;arbres, que de m\u00fbriers surtout! Aussi cela peine fort, en juin, de voir pleurer seul parmi la nature en f\u00eate, le prot\u00e9g\u00e9 d&rsquo;Henri IV. On l&rsquo;a d\u00e9pouill\u00e9 sans piti\u00e9 de ses feuilles et, tout honteux \u00e0 cause de sa t\u00eate ridicule, il s&rsquo;incline devant le soleil qui peut tout et qui lui rendra sa parure. Encore que les Valentinois plaisantent sur leur accent leurs voisins de Mont\u00e9limar, ils se rangent \u00e0 l&rsquo;occasion.du c\u00f4t\u00e9 du soleil :<br>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">A Valence<br>Le midi commence,<br>chacun sait \u00e7a. Par exemple :<br>A Livron<br>Il est fanfaron,<\/p>\n\n\n\n<p><br><br>ce midi en l&rsquo;honneur duquel j&rsquo;ajoute, tout en m&rsquo;excusant, une r\u00e9plique au vieil adage. Aussi bien c&rsquo;est de la faute&#8230; aux nu\u00e9es, oui, aux nu\u00e9es. Que de fois je les ai surprises poussant vers la Grande-Bleue leurs lentes, leurs virginales th\u00e9ories ! Tout \u00e0 coup, elles s&rsquo;immobilisaient sans raison au-dessus de la rive droite de la Dr\u00f4me, comme prises de crainte et une f\u00e9erie se passait dans le ciel. D&rsquo;une part, l&rsquo;horizon doux et attrist\u00e9 d&rsquo;un orage perp\u00e9tr\u00e9 au loin ; de l&rsquo;autre, le firmament libre et dur, exaltant dans un air de braise le chant des cigales en folie. De drame, point. Le plus souvent, les nu\u00e9es, impuissantes et formidables, continuaient de monter en neige en pr\u00e9sence de la terre promise. Livron est donc un de ces endroits assez singuliers o\u00f9 le nord et le midi se regardent en chiens de fa\u00efence. M. Lacroix, qui pousse vraiment la conciliation jusqu&rsquo;au bout, appelle le pont de la Dr\u00f4me un trait d&rsquo;union entre ces deux entit\u00e9s.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/45\/91\/6c\/45916cb08e4bb01248c6fabdfe1423e8b5efc808.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Loriol<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/29\/25\/15\/2925156f219b8210dbb06a13af1c2a3c0fd3902f.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><br><br>Face au fleuve, deux monstres de pierre, d&rsquo;in\u00e9gale stature, et fort tronqu\u00e9s depuis, gardaient notre avenue d&rsquo;Alpe. J&rsquo;ai cit\u00e9 Livron et Loriol qui doivent dater de longtemps si l&rsquo;on en juge par les avantages de leur double position sur la Dr\u00f4me et sur le grand chemin des peuples. Mais des deux cit\u00e9s huguenotes, Livron a gard\u00e9 seule l&rsquo;air en dessous. Elle est aussi la plus c\u00e9l\u00e8bre.<br><br>Sagement, nous n&rsquo;avons pas d\u00e9baptis\u00e9 cette ville, qui s&rsquo;appelait ainsi dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XIIe si\u00e8cle (2). L&rsquo;abb\u00e9 Moutier se demande si le mot ne vient pas de libra, en raison de la livre qui pouvait \u00eatre exig\u00e9e au passage de la Dr\u00f4me. Il semble toutefois plus rationnel d&rsquo;admettre que le lieu devint l&rsquo;occasion du p\u00e9age et n&rsquo;eut pas par cons\u00e9quent \u00e0 lui faire cet emprunt. Aymar du Rivail y place l&rsquo;antique Aeria que les textes situent, sans plus s&rsquo;expliquer, sur une haute colline, dans la vall\u00e9e du Rh\u00f4ne. D&rsquo;autres affirment l&rsquo;existence d&rsquo;un oppidum celtique et m\u00eame d&rsquo;un camp romain. Entre ces diff\u00e9rentes opinions, le choix est libre, comme Livron m\u00eame o\u00f9 la croyance de la R\u00e9forme voyait un symbole d&rsquo;affranchissement et de libert\u00e9.<br><br>Le Moyen Age. Notre petite ville, malgr\u00e9 son appareil formidable, n&rsquo;est pas, heureusement, \u00e0 l&rsquo;abri du prodige. La l\u00e9gende, \u00e9vad\u00e9e des sylves t\u00e9n\u00e9breuses du voisinage, sinon sortie de l&rsquo;onde h\u00e9ro\u00efque que hante le Drac, d\u00e9mon redout\u00e9 (3), y pousse une jolie pointe bleue. Cette fois c&rsquo;est un anglais \u00e0 l&rsquo;\u00e2me d&rsquo;enfant, quoique mar\u00e9chal du royaume d&rsquo;Arles, le doux Gervais de Tilisbery(4), qui s&rsquo;est laiss\u00e9 \u00e9blouir. Il y a, dit-il, \u00e0 Livron, une tour merveilleuse, car les sentinelles qu&rsquo;on y place, invinciblement charm\u00e9es par un sommeil \u00e9trange, sont, chaque nuit, transport\u00e9es par des g\u00e9nies au pied du coteau. A leur r\u00e9veil, quand le lait des aubes se met \u00e0 couler, chassant la peur, elles n&rsquo;ont aucun souvenir de leur aventure. Gervais ajoute qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin de l&rsquo;enchantement. En ce temps, on fr\u00e9quentait beaucoup chez les tr\u00eaves, chez les f\u00e9es, et sans doute Maugiron fit cesser pour toujours le prodige en rasant les murailles en (585. Elles furent toutefois relev\u00e9es par les protestants, et derechef abattues. En 1683, Louis XIII fit d\u00e9molir le ch\u00e2teau qui avait jusque-l\u00e0, tant bien que mal, r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 toutes les r\u00e9volutions. D\u00e9sormais le monstre n&rsquo;avait plus de t\u00eate.<br><br>Il y aurait beaucoup \u00e0 dire de Livron, ancienne terre de l&rsquo;\u00e9v\u00eaque de Valence et dont l&rsquo;\u00e9glise de St-Prix, \u00e9rig\u00e9e en coll\u00e9giale, entretenait quatorze pr\u00eatres outre le cur\u00e9. Pill\u00e9 plus souvent qu&rsquo;\u00e0 son tour, m\u00eame pour cette \u00e9poque aux floraisons de sang (5), puis br\u00fbl\u00e9 en 1350, il est sans doute des lieux c\u00e9l\u00e8bres \u00e0 meilleur compte. Livron pourtant n&rsquo;entre pas dans l&rsquo;histoire avant la R\u00e9forme et m\u00eame alors l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de sa chronique se concentre tout entier dans le fameux si\u00e8ge de 1574. Cette d\u00e9fense qui fut beaucoup mieux qu&rsquo;un trait d&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme, puisqu&rsquo;elle fut un trait d&rsquo;esprit, efface en effet, tous les \u00e9v\u00e9nements qui pr\u00e9c\u00e8dent. C&rsquo;est un bibelot \u00e0 placer dans les jeunes m\u00e9moires \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des \u00e9pisodes antiques que l&rsquo;on apprend \u00e0 v\u00e9n\u00e9rer.<br><br>On n&rsquo;a pas oubli\u00e9 Jean de Montluc. Avec ce singulier pr\u00e9lat qui, la mitre en t\u00eate, parle et fait les gestes comme un ministre de la religion, le bourg, assez proche de Valence, et l&rsquo;un des premiers influenc\u00e9s par les id\u00e9es nouvelles, devient rapidement un des remparts de la R\u00e9forme. Catholiques et protestants de s&rsquo;acharner \u00e0 la possession de cette place, admirablement d\u00e9fendue par sa position naturelle et par un donjon qui ne le c\u00e8de en rien \u00e0 la tour de Crest. Lesdigui\u00e8res y tient si fort, que pour la garder, dit-il, il y emploiera \u00a0\u00bb jusques \u00e0 sa propre vie. \u00a0\u00bb Mais, de leur c\u00f4t\u00e9, Maugiron, Gordes et Henri III lui-m\u00eame pr\u00e9tendent s&rsquo;en servir pour faire un exemple.<br><br>Bien loin de d\u00e9sesp\u00e9rer les protestants, comme l&rsquo;avait calcul\u00e9 sans doute Catherine, la Saint-Barth\u00e9l\u00e9my ne fit qu&rsquo;accro\u00eetre leur audace et leur col\u00e8re. D\u00e8s la nouvelle du massacre, Montbrun prompt comme la foudre, fait irruption dans la plaine, ramasse des partisans, fortifie des postes, proclame la libert\u00e9 du commerce \u2014 autant dire la r\u00e9volution. Tandis qu&rsquo;il s&#8217;empare de Loriol, Mirabel, un de ses lieutenants, rel\u00e8ve Livron d\u00e9mantel\u00e9 par Gordes. Le Diois court aux armes. Partout la lutte s&rsquo;annonce sans merci.<br><br>Il s&rsquo;agit d&rsquo;en finir avec les huguenots. A cet effet, Henri III, qui vient de succ\u00e9der au falot et sombre Charles IX, rassemble \u00e0 Lyon une v\u00e9ritable arm\u00e9e. Tout d&rsquo;abord, elle emporte, pour se faire la main, quelques bourgades, et quand elle se croit suffisamment aguerrie, elle vient camper devant Livron, le morceau de r\u00e9sistance. Par bonheur, un Crestois, le brave Roysses ou Roesses, a eu le temps de se jeter dans la place. IL a en tout et pour tout un fauconneau, joujou d&rsquo;artillerie quasiment inoffensif, mais chacun de ses quatre cents hommes en vaut dix. Et d&rsquo;ailleurs, non seulement les citadins, mais encore les femmes s&rsquo;en m\u00ealent, Dieu donc semble avec lui. Au bout de quelques jours, la ville ayant re\u00e7u sans broncher 660 coups de canon, le duc de Montpensier, qui commande en chef les troupes royales, se replie sur Etoile, d\u00e9j\u00e0 d\u00e9courag\u00e9. Bellegarde lui succ\u00e8de. A son tour, \u00a0\u00bb ce torrent de l\u00e0 fortune \u00a0\u00bb (6) s&rsquo;y \u00e9puise de rage et d&rsquo;impuissance. En r\u00e9ponse \u00e0 ses assauts, ne lui envoie-t-on pas des r\u00e9bus ? C&rsquo;est, suspendus au bout d&rsquo;une pique : un fer \u00e0 cheval, un chat et des moufles. \u2014 Mar\u00e9chal, on ne prend pas un tel chat sans moufles. \u2014 L&rsquo;injure est doublement cruelle car elle vise aussi Henri III qui se sent mal quand il voit un chat. Le roi, dans le fond, e\u00fbt peut-\u00eatre consenti \u00e0 la paix, autant par ennui que par regret du Louvre et fringale de luxure, mais Montbrun, gris\u00e9 par ses entreprises, n&rsquo;entendait pas de cette oreille.<br><br>Durant sept mois, la ville fut investie par pr\u00e8s de vingt mille re\u00eetres Rien n&rsquo;en put venir \u00e0 bout, ni l&rsquo;aboi meurtrier des canons, ni les assauts r\u00e9p\u00e9t\u00e9s. Enfin Henri III accourt d&rsquo;Avignon dans une nu\u00e9e odorante et rose de courtisans. Il pense tout r\u00e9parer par sa pr\u00e9sence. A cette vue, la population h\u00e2ve et fam\u00e9lique n&rsquo;y tient plus. Elle se pr\u00e9cipite aux murailles et d\u00e9charge sa bile en mots terribles sur le roi et son arm\u00e9e (7). M\u00eame, pendant que des coups s&rsquo;\u00e9changent entre assaillants et assi\u00e9g\u00e9s, une vieille femme, assise sur le rempart, file tranquillement sa quenouille \u2014 farce inou\u00efe !<br><br>Le roi, d\u00e9j\u00e0 poignard\u00e9 par le ridicule, s&rsquo;enfuit pr\u00e9cipitamment. C&rsquo;est de ce moment dit Sully, qu&rsquo;on peut dater ses malheurs et son ignominie.<br><br>Ce Livron, vu de la plaine \u2014 car il y a aussi une ville basse \u2014 para\u00eet encore joliment noir de peau, sinon conforme \u00e0 sa prouesse. On y montera, ne f\u00fbt-ce qu&rsquo;en souvenir du fameux si\u00e8ge. Et d&rsquo;ailleurs, ses rues sont assez scabreuses pour que, l&rsquo;imagination aidant, l&rsquo;on croie que les fum\u00e9es de 1574 viennent \u00e0 peine d&rsquo;en sortir. Le cimeti\u00e8re, suspendu sur le bourg, lui rappelle trop qu&rsquo;il n&rsquo;est que poussi\u00e8re. Par exemple, retenez-en la vue que masquent \u00e0 peine les cypr\u00e8s incorruptibles, ces cypr\u00e8s du midi d&rsquo;autant plus beaux qu&rsquo;ils se nourrissent de l\u00e0 mort. C&rsquo;est la vall\u00e9e du Rh\u00f4ne chevauch\u00e9e par le fleuve fier, ses l\u00f4nes d&rsquo;un vert dense, ses terres qui respirent en ondulations infinies, ses vergers, ses vignes et ses bois, ses granges innombrables \u2014 comm\u00e8res trapues, le ventre au soleil, le dos dans le ch\u00e2le ti\u00e8de des peupliers ou des sycomores, l&rsquo;espace dru, rempli de la bont\u00e9 du ciel. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, ce site f\u00e9odal trempe dans la prairie ; de l&rsquo;autre, il glisse brusquement jusqu&rsquo;aux gr\u00e8ves de la Dr\u00f4me. Les eaux affouillaient souvent ce talus rouge\u00e2tre et qui semble \u00e0 vif. On les a disciplin\u00e9es. Ce sont les nourrices ponctuelles, quoique machinales, d&rsquo;un vignoble qu&rsquo;elles trouv\u00e8rent un beau matin dans leur lit (8). Mais si la vigne rena\u00eet partout, le vin ne se reconna\u00eet gu\u00e8re. Br\u00e9zeme et La Rolli\u00e8re, dont on voit le ch\u00e2teau s&rsquo;\u00e9carter au large, valaient presque l&rsquo; Hermitage aux yeux du connaisseur. Question de nuances dans le velours. Le cr\u00fb qui a la pr\u00e9tention de les remplacer est \u00e9videmment estimable, mais il se ressent trop de sa roture.<br><br>L&rsquo;industrie de Livron est assez active. On y compte quatre filatures de cocons ou moulinages de soie, un martinet \u00e0 cuivre, trois fabriques d&rsquo;instruments aratoires, une scierie de marbre, une tannerie et deux fabriques de tuiles et de briques. Le bourg commence \u00e0 exporter ses savoureuses cerises printani\u00e8res, recherch\u00e9es \u00e0 Londres et m\u00eame en Allemagne.<br><br>Guillaume de Livron. archev\u00eaque de Vienne pendant vingt-deux ans (9) ; les familles Corbi\u00e8res de la Tour et La Rolli\u00e8re, dont les membres s&rsquo;illustr\u00e8rent surtout dans les armes, sont originaires de cette localit\u00e9. Suivant l&rsquo;opinion commune, Jean de Mont lue, seigneur de Balagny, aurait \u00e9galement vu le jour sur les bords de la Dr\u00f4me. N\u00e9 du p\u00e9ch\u00e9 d&rsquo;un \u00e9v\u00eaque (10) avec une belle livronnaise, Anne Martin, que l&rsquo;on fait abbesse de Soyons, ce Balagny fut, pour un b\u00e2tard, plut\u00f4t malheureux \u00e0 la guerre. Mais son p\u00e8re, comme disent finement les Dauphinois, avait eu la chance de na\u00eetre avant lui. Aussi devint-il prince de Cambrai et mar\u00e9chal de France. Quant au pr\u00e9lat, ses tourn\u00e9es extra pastorales et ses vices se cachent \u00e0 peine sous l&rsquo;am\u00e9thyste qui ne sait pas rougir. Cette figure, trop ternie, ne manque point de grandeur et il convient de lui faire place \u00e0 travers la foule historique. Passons deux si\u00e8cles. Talleyrand, c&rsquo;est Montluc tout crach\u00e9. Comme lui il bo\u00eete, il confirme, il rev\u00eat tous les costumes, il touche du doigt toutes les affaires. Seulement, l&rsquo;\u00e9v\u00eaque d&rsquo;Autun d\u00e9passe de plusieurs m\u00eetres l&rsquo;\u00e9v\u00eaque de Valence pour l&rsquo;audace et la fourberie.<br><br>Rigoriste et aust\u00e8re comme un bon huguenot, Livron se dresse et s&rsquo;ennuie \u00e0 demi-lieue de sa gare principale. Ce n&rsquo;est pas la premi\u00e8re fois qu&rsquo;un vieux bourg, voyant venir de loin le progr\u00e8s avec ses grandes jambes, lui aura fait peur. A la longue toutefois, un chemin de fer, la ligne des Alpes, se coulant vers la Dr\u00f4me, a fini par contourner la roche f\u00e9odale et gagner le Diois \u00e9tonn\u00e9. Mais Livron, ne regarde m\u00eame pas cette halte ridicule que l&rsquo;on a d\u00e9pos\u00e9e en courant sous un pont.<br><br>Ce pont, d\u00fb \u00e0 l&rsquo;ing\u00e9nieur Bouchet (11) se porte comme le Pont-Neuf. Tel n&rsquo;\u00e9tait pas celui de 1513, \u00e9difi\u00e9 sans doute avec trop de h\u00e2te, par des ing\u00e9nieurs manquant des ressources indispensables \u00e0 la construction d&rsquo;un pont jet\u00e9 sur une rivi\u00e8re aussi torrentielle que la Dr\u00f4me L&rsquo;ouvrage, qui d&rsquo;ailleurs en rempla\u00e7ait un autre ruin\u00e9 par les inondations au Moyen Age, s&rsquo;\u00e9croulait vers 1521.<br><br>Le pont actuel a trois arches, celle du milieu un peu plus ouverte pour permettre le dos d&rsquo;\u00e2ne, toujours si joli. .Ni ornement, ni-luxe, bien que les contemporains y aient d\u00e9pens\u00e9, sans reproche, 1005000 livres, soit deux beaux millions de notre monnaie. La chose pla\u00eet par sa seule force, barrant d&rsquo;un jub\u00e9 blanc la nef de la vall\u00e9e. Le 2 avril 1815, les gardes nationales de la- Dr\u00f4me et l&rsquo;arm\u00e9e royale venant du midi l&#8217;empourpr\u00e8rent de sang en une cognade furieuse.<br><br>Le pont franchi, en vingt minutes on atteint Loriol dont le clocher pointe au-dessus des platanes de la route, comme une croix en t\u00eate d&rsquo;une procession.<br><br>Moins peupl\u00e9 et peut-\u00eatre plus compact que son voisin de la rive droite, Loriol ne se donne pas l&rsquo;air d&rsquo;\u00eatre de la religion. C&rsquo;est un bourg d&rsquo;apparence tout \u00e0 fait moderne avec ses bonnes grosses maisons avenantes de propri\u00e9taires-cultivateurs ou de rentiers campagnards. Le jeu de boules y est en honneur et sur les places ombreuses, les discoboles en bras de chemise, nerveux et narquois, font des jaloux autant par leurs bons mots que par leur adresse. Est-ce une caract\u00e9ristique du midi triomphant ? Le \u00a0\u00bb fulobre \u00a0\u00bb plus qu&rsquo;\u00e0 Livron abonde, s&rsquo;agite, r\u00e9gale la rue avide de potins.<br><br>Si l&rsquo;on a la curiosit\u00e9 de gravir la colline perfor\u00e9e de cavernes d&rsquo;o\u00f9 le bourg a gliss\u00e9 peu \u00e0 peu jusqu&rsquo;\u00e0 la plaine, le pied pourra broncher contre des pierres fauves, mais l&rsquo;\u0153il, en compensation, ne d\u00e9couvrira rien qui vaille, Antoine de Balsac lui-m\u00eame, l&rsquo;\u00e9v\u00eaque de Valence dont Loriol fut le s\u00e9jour pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, n&rsquo;y retrouverait plus l&#8217;emplacement du palais et de la prison \u00e9difi\u00e9s par ses soins au XVe si\u00e8cle, \u2014 les deux choses n&rsquo;allaient gu\u00e8re alors l&rsquo;une sans l&rsquo;autre.<br><br>On sait que le ch\u00e2teau et les murailles furent ras\u00e9es en 1581. Des ruelles de souffrance, sur lesquelles, sans fa\u00e7on, des \u00e9tages ont saut\u00e9, sont tout ce qui reste de l&rsquo;ancien Loriol, pelotonn\u00e9 comme tous les bourgs de l&rsquo;\u00e9poque, Une de ses rues n&rsquo;a pas peur. Elle s&rsquo;appelle tout bonnement rue d&rsquo;Aur\u00e9lien. Pur cabotinage municipal. Aur\u00e9lien, sans doute, malgr\u00e9 son surnom aventureux (12), n&rsquo;a jamais eu affaire ici, et peut-\u00eatre vaut-il mieux, apr\u00e8s tout, descendre d&rsquo;un oiseau que d&rsquo;un empereur. Qui ne sait en effet que le loriot (13), oriolus, le gentil oiselet \u00e0 la livr\u00e9e d&rsquo;or, chante Loriol \u00e0 plein gosier et figure dans ses armes ing\u00e9nues ? Eh bien, les savants eux-m\u00eames sont sans \u00e9gard pour cette \u00e9tymologie charmante. L&rsquo;un d\u00e9rive Loriol d&rsquo;Orreum, pour donner un fr\u00e8re \u00e0 Eurre ; l&rsquo;autre le fait surgir de Loron, d&rsquo;un ruisseau o\u00f9 un merle ne trouverait pas \u00e0 boire. Nous voil\u00e0 bien avanc\u00e9s !<br><br>Terres jumelles du domaine de l&rsquo;\u00e9v\u00eaque de Valence, Loriol et Livron eurent des destin\u00e9es pour ainsi dire identiques. A. toutes les \u00e9poques de l&rsquo;histoire, ces deux gardes du corps de notre vall\u00e9e se font des signes \u00e0 travers la Dr\u00f4me, ob\u00e9issent ou d\u00e9sob\u00e9issent aux m\u00eames ma\u00eetres. Quand Livron se d\u00e9clare pour la R\u00e9forme, Loriol pour ne pas demeurer en reste, s&rsquo;offre un pasteur et, \u00e0 tour de r\u00f4le, les deux partis y jouent le drame au r\u00e9el. On en conna\u00eet les p\u00e9rip\u00e9ties et il n&rsquo;est pas utile de les rappeler. A voir Loriol si neuf, si candide dans ses arbres, on ne se douterait gu\u00e8re qu&rsquo;il a v\u00e9cu. Il ne garde m\u00eame pas rancune au chemin de fer de lui avoir soustrait une partie de ses moyens. Loriol \u00e9tait alors un plaisant et bruyant embarcad\u00e8re de pataches jaune d\u2019\u0153uf, de cabriolets, de tapeculs, de carrioles de tous les \u00e2ges et de toutes les formes. L&rsquo;on vous y transportait pour tous pays chaque jour et \u00e0 toute heure, en vous recommandant, sans doute, de prendre garde \u00e0 la secousse.! Rien n&rsquo;allait plus vite dans le d\u00e9partement, et rien n&rsquo;\u00e9tait plus \u00e9conomique. Ces carrioles, mon grand-oncle m&rsquo;en parlait souvent en me racontant des histoires qui n&rsquo;\u00e9taient pas toutes invent\u00e9es. Elles \u00e9taient le tron (14), aimait-il \u00e0 dire, le diable les emportait et Loriol soulevait de la poussi\u00e8re sur toutes les routes !<br><br>C&rsquo;est un monopole qui ne reviendra plus. Mais le loriot d&rsquo;or familier, pos\u00e9 sur la colline comme sur l&rsquo;\u00e9paule de la contr\u00e9e, chante toujours la terre et berce la peine du laboureur. Les descendants de l&rsquo;oiselet symbolique se livrent donc surtout \u00e0 l&rsquo;agriculture et leurs terres l\u00e9g\u00e8res, faciles, sont de celles qui payent. Avec cela, quand les cocons r\u00e9ussissent, on b\u00e2tit des granges qui ne sont pas toujours en Espagne.<br><br>Les \u00e9tablissements industriels comprennent : deux moulins, deux scieries de bois, deux tuileries et deux filatures de soie.<br><br>Jadis, dans la saison chaude, gens de Loriol et de Livron, principalement des femmes, allaient \u00e0 la Gardette boire sans mod\u00e9ration d&rsquo;une eau purgative, afin d&rsquo;obtenir, comme on dit. Des bois fort discrets dissimulaient, para\u00eet-il, les effets imp\u00e9rieux de cette m\u00e9decine naturelle. La source est d\u00e9laiss\u00e9e et rien n&rsquo;y marque la reconnaissance des ventres, mais le joli site de la Gardette, ancienne gentilhommi\u00e8re des Arbalestier, n&rsquo;a rien perdu de sa gr\u00e2ce et de sa fra\u00eecheur rustiques. Assez loin de ]\u00e0, dans la plaine quadrill\u00e9e de pourettes et de haies vives, s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve une autre demeure populaire. On la reconna\u00eet aux beaux arbres qui l&rsquo;enveloppent pudiquement dans leur mante. Saint-Fond \u00e9voque une face patiente et appliqu\u00e9e, un savant d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 qui, tout jeune, \u00e9coutait d\u00e9j\u00e0 les confidences de nos volcans et que la science salue comme l&rsquo;un des p\u00e8res de la g\u00e9ologie moderne. J&rsquo;ai nomm\u00e9 Barth\u00e9l\u00e9my Faujas, dit Faujas de Saint-Fond, professeur et administrateur du Jardin du Roi. Buffon lui avait l\u00e9gu\u00e9 son cervelet, relique fort propre \u00e0 exalter une \u00e2me moins tourment\u00e9e que la sienne par les grands probl\u00e8mes de la nature. Faujas, n\u00e9 \u00e0 Mont\u00e9limar le 19 mai 1741, aimait beaucoup Saint-Fond o\u00f9 il mourut le 18 juillet 1819 apr\u00e8s avoir dispos\u00e9 lui-m\u00eame sa s\u00e9pulture dans la paix des grands arbres. On lui doit, outre de nombreux ouvrages sp\u00e9ciaux, la d\u00e9couverte de plusieurs mines, celle de La Voulte entre autres, ouverte \u00e0 ses frais.<br>Quelques c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s du cr\u00fb m\u00e9ritent aussi une mention. A c\u00f4t\u00e9 des Chancel (15) et des Blancard (16), braves g\u00e9n\u00e9raux perdus dans le lac rouge de l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme, il suffit de citer cet \u00e2pre Lafaye, n\u00e9 \u00e0 Loriol en 1610 et pasteur de son \u00e9glise en 1636. Son livre, L&rsquo;Anti-moine, lanc\u00e9 comme un br\u00fblot en pleine soci\u00e9t\u00e9 catholique, dans un Etat \u00e0 peine remis des troubles religieux et humili\u00e9 au fond des cons\u00e9quences de l&rsquo;Edit de Nantes, devait le faire condamner \u00e0 ramer toute sa vie sur les gal\u00e8res de Sa Majest\u00e9. Mais d\u00e9j\u00e0 Lafaye ramait pour son plaisir sur les eaux du L\u00e9man, et la Rome protestante, qui l&rsquo;avait accueilli, eut sa d\u00e9pouille (1679).<br><br>M. Brun-Durand donne \u00e9galement le j\u00e9suite Sautel (17) comme enfant de Loriol. En ce cas nous devons rendre hommage \u00e0 l&rsquo;un des derniers de nos po\u00e8tes latins, au repr\u00e9sentant endurci et attard\u00e9 de ces vieilles \u00e9coles, qui n&rsquo;estimaient rien d&rsquo;honn\u00eate hors les productions dans la langue d&rsquo;Hom\u00e8re ou de Virgile. Contemporain de Lafaye, le bon P\u00e8re, \u00e0 la diff\u00e9rence du fougueux pasteur, d\u00e9daigne la controverse et ignore le maniement de ses fl\u00e8ches cruelles II voit tendre, il voit doux. Tout rose du baiser d&rsquo; Erato, il s&rsquo;en va par les chemins du r\u00eave cueillir la fleur capiteuse. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;il compose ses Lusus poetici allegorici&#8230; allegorici mot Jeux Po\u00e9tiques, latineries ing\u00e9nues, d\u00e9licates et parfum\u00e9es dans la mani\u00e8re d&rsquo;Ovide. On y voit des abeilles tendrement secourables \u00e0 l&rsquo;homme, n&rsquo;est-ce pas? distiller du miel dans le carquois de l&rsquo;Amour pour que ses traits d\u00e9sormais ne blessent&#8230; et l&rsquo;Amour ne se doute de rien.<br><br>La Dr\u00f4me va mourir. Elle va mourir sans beaut\u00e9, elle qui a imprim\u00e9 au Diois ses grands gestes et qui lui a donn\u00e9 le meilleur d&rsquo;elle-m\u00eame. Elle va mourir \u00e0 la fa\u00e7on de ces rivi\u00e8res paradoxales et ardentes qui semblent rouler avec leur flot la fatalit\u00e9 de l&rsquo;Orient. Sous Loriol, elle est \u00e0 l&rsquo;abandon. Nul pont ne la saute et nul enfant ne joue sur ses rives incapables de sourire ; on s&rsquo;\u00e9tonne presque de la voir durer encore, tellement sa vall\u00e9e se confond avec la vall\u00e9e du Rh\u00f4ne. Ce n&rsquo;est plus qu&rsquo;un grand chemin de lumi\u00e8re que les digues accompagnent jusque l\u00e0-bas par distraction sinon par politesse. Man\u00e7anarez; Rivi\u00e8re loufoque; Eau de la soif; Fleuve pour chameaux, on la m\u00e9nage peu au passage, que l&rsquo;on descende de la vall\u00e9e par terre ou par eau.<br><br>\u2014 C&rsquo;est \u00e7\u00e0 la Dr\u00f4me, ai-je ou\u00ef dire, qu&rsquo;on la balaye !<br>\u2014 Pardon, riposte un autre, qu&rsquo;on l&rsquo;arrose tout d&rsquo;abord !<br>\u2014 Eh ! tu es comme Dr\u00f4me, crie la paysanne \u00e0 son enfan\u00e7on goulu dont le mourre jusqu&rsquo;aux yeux se r\u00e9gale de confiture noire, tu as donc peur que terre te manque ?<br><br>Pauvre et bonne rivi\u00e8re, il ne lui manquait plus que d&rsquo;\u00eatre bafou\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9gal d&rsquo;un simple mortel ! Apr\u00e8s cela, si elle ne nous devient pas tout \u00e0 fait ch\u00e8re, c&rsquo;est que nous n&rsquo;avons aucune piti\u00e9, c&rsquo;est que nous n&rsquo;aimons ni la couleur, ni une belle gueuse. Depuis que nous vivons en compagnie de la Dr\u00f4me, nous nous sommes fait un peu \u00e0 son genre d&rsquo;existence, \u00e0 ses fa\u00e7ons en dehors et un brin canailles. Dites, il ferait beau voir qu&rsquo;un torrent comme celui-ci, en qui les nomades de la grand&rsquo;route reconnaissent et saluent l&rsquo;ami des vieux peuples, l&rsquo;introducteur dans nos monts bourrus des premi\u00e8res humanit\u00e9s errantes, aille s&#8217;embarrasser de vertus bourgeoises. Cela est bon pour les cours d&rsquo;eau sans temp\u00e9rament. Nous lui pardonnerons aussi ses rapines, car elle est d&rsquo;autre part assez na\u00efve, assez prompte \u00e0 s&rsquo;ouvrir le flanc. Songez \u00e0 toutes ses ponctions: canaux \u00e0 Luc, \u00e0 Die, \u00e0 Saillans (18), \u00e0 Crest, \u00e0 Livron, \u00e0 Loriol, b\u00e9ais qui lui soutirent le plus clair de sa vie sans jamais rien lui rendre, ou si peu de chose. On serait pauvre \u00e0 moins. Encore un coup, nous ne lui en voudrons pas, sous le vain pr\u00e9texte que le soleil, plus encore que l&rsquo;eau, lui est n\u00e9cessaire. Il lui en faut si peu d&rsquo;onde pour charrier d&rsquo;or, pour faire son Pactole! Voil\u00e0 pourquoi, ce me semble, la cigale boh\u00e8me, symbole de f\u00e9libres et des fulobres, de po\u00e9sie et de paresse, recherche l&rsquo;ombre frivole de ses bords, les rameaux d&rsquo;acacia ou de tremble que la moindre brise se fait un jeu d&rsquo;\u00e9mouvoir, La Dr\u00f4me, contre toute apparence, tire beaucoup d&rsquo;eau pure de ses calcaires poreux. Cinquante m\u00e8tres cubes environ \u00e0 la seconde en moyenne, d&rsquo;apr\u00e8s les statistiques. Bien de nos pesantes matrones du nord, en servitude et portant bateaux, se montreraient fi\u00e8res d&rsquo;un pareil module. Mais en vain giclent les fontaines splendides dans cette urne d\u00e9cevante. La Dr\u00f4me est un peu comme le tonneau des Dana\u00efdes. A Livron, j&rsquo;ai vu parfois son \u00e9tiage imm\u00e9diatement au-dessous de z\u00e9ro, mais quel d\u00e9luge par contre, lorsque le vent lombard a crev\u00e9 sur les montagnes ! Dix huit cents m\u00e8tres cubes \u00e0 la seconde. La contr\u00e9e en tumulte devant l&rsquo;effroyable galopade d&rsquo;un flot couleur de fiel hurlant \u00e0 ses ponts, arrachant ses rivages. Un fleuve de quelques heures, ironique et vertigineux. L&rsquo;eau en remontrerait \u00e0 tous les larrons ensemble et nulle force humaine ne saurait arr\u00eater dans ses exploits ce cambrioleur souple qui tout d&rsquo;abord se glisse dans votre jardin comme s&rsquo;il voulait vous \u00e9viter la peine de l&rsquo;arroser, puis regarde sous la porte du logis, o\u00f9 il entre sans rien forcer. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;en 1856, les populations b\u00e9antes assist\u00e8rent \u00e0 leur propre d\u00e9m\u00e9nagement. Aux sons horribles d&rsquo;un orchestre combin\u00e9 par le vent et par la vague : des commodes poursuivies par des moutons, des potirons convoit\u00e9s par des porcs, et des chaises, et des tables, et des troncs d&rsquo;arbres tournaient sans r\u00e9pit sur le flot fr\u00e9n\u00e9tique. Dans leur danse, tout \u00e0 coup ces choses se joignaient, se collaient le temps d&rsquo;une embrassade, puis se s\u00e9paraient violemment se rejetaient l&rsquo;une derri\u00e8re l&rsquo;autre comme pour on ne sait quelle diabolique farandole. Mais, h\u00e2tons-nous de le dire, l&rsquo;Ard\u00e8che et de moindres torrents c\u00e9venols, ont bien d&rsquo;autres crimes sur la conscience, car, outre que la Dr\u00f4me est fort ample depuis Crest et pourrait quasi oient tenir le Rh\u00f4ne, ses d\u00e9lires s&rsquo;espacent de plus en plus et sont de moins en moins funestes.<br><br>La Dr\u00f4me se perd entre La Voulte et le Pouzin, villettes ard\u00e9choises, par environ 90 m\u00e8tres d&rsquo;altitude. Le Rh\u00f4ne a parcouru 557 kilom\u00e8tres. Il vient d&rsquo;entra\u00eener l&rsquo;Erieux f\u00e9roce (19) un peu au-dessous d&rsquo;un gouffre bien connu des p\u00eacheurs (20), et il s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 r\u00e9duire l&rsquo;Onv\u00e8ze de Privas \u2014 morne Seine de cette obscure capitale. Logiquement, il devrait passer presque au ras de Livron et de Loriol, dont les territoires constituent un champ traditionnel d&rsquo;inondation. Cependant, il pr\u00e9f\u00e8re infl\u00e9chir \u00e0 l&rsquo;ouest, et, tel un bel animal jaloux, gronder dans les jupes grises de la cha\u00eene c\u00e9venole, si bien que, sur une carte, notre rivi\u00e8re, sous l&rsquo;effort d&rsquo;un delta inscrit entre la ligne de Livron \u00e0 La Voulte et la belle chauss\u00e9e de Loriol au Pouzin, a Pair de l&rsquo;acculer toute seule aux montagnes.<br><br>Et ainsi la Dr\u00f4me rend l&rsquo;\u00e2me en hurlant la soif.<br><br>&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/static.neopse.com\/medias\/p\/523\/site\/ba\/a1\/df\/baa1df0cb0c9dac1488e87e6ccd7d53fbfd22642.jpg?v=v1\" alt=\"\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Le confluent Rh\u00f4ne &#8211; Dr\u00f4me<\/strong><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br><br>Mon Torrent, je suppose, n&rsquo;aura fait de tort \u00e0 personne.. Il raconte la nature et ne vise pas \u00e0 la science. Il dit ce que j&rsquo;aime et ce que j&rsquo;ai senti. En un mot, il sort tout entier de mes promenades dans une r\u00e9gion de la vieille Gaule, miraculeusement ignor\u00e9e. On trouve de tout dans cette nature inachev\u00e9e : le d\u00e9sert qui fait peur, la foret qui apaise et laisse un go\u00fbt de myst\u00e8re, le serein pacage communautaire, enfin tous les types et toutes les tailles de la montagne. Encore que mon souhait drape ici et l\u00e0 bien des croupes nues, bien des vallons teigneux, repeuple et restaure, j&rsquo;aime cette aridit\u00e9 et cette opulence, ce perp\u00e9tuel contraste de vie et de mort. O les rochers enflamm\u00e9s, les nids d&rsquo;aigle laiss\u00e9s par le Moyen \u00e2ge \u00e0 la garde du ciel bleu, et les fontaines jaillissantes et la m\u00e9lodie verte des h\u00eatres ! Souvent je songe \u00e0 tout cela, puis ma pens\u00e9e sourit. Elle vient de rencontrer la Dr\u00f4me qui m\u00e8ne \u00e0 la vall\u00e9e terminale, \u00e0 la grande plaine Sous-le-Vent, la Dr\u00f4me sauvage qui a parfois toute la saveur d&rsquo;une caricature&#8230;<br><br>A l&rsquo;heure o\u00f9 la plupart des Fran\u00e7ais, imitant en cela les oiseaux, tendent aux migrations p\u00e9riodiques et fortifiantes, un pays pauvre et neuf, beau et rude comme celui-ci, ne devrait-il pas aimanter quelques cingles d&rsquo;hommes sages, d\u00e9serteurs de casinos et chercheurs de solitude ? Certes, sur ses hautes terrasses, sous ses h\u00eatraies et sapini\u00e8res suspendues dans les plis de ses. vallons, o\u00f9 l&rsquo;eau jase comme une femme, la fatigue d&rsquo;un peuple pourrait s&rsquo;\u00e9tirer. Mais qui sait? le privil\u00e8ge du Diois, c&rsquo;est peut-\u00eatre de demeurer un pays perdu.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p id=\"notes\"><strong>Notes<\/strong><br><br><br>(1) Elle commence \u00e0 Tain pour finir \u00e0 Lachamp-Condillac, soit une longueur de 53 kilom\u00e8tres, d&rsquo;un \u00e9tranglement \u00e0 un autre.<br>(2) Castrum Liberonis (en 1113) ; de Liurone (en 1157); Livro (1233) . Lyvron (1512).<br>3) Sorte de dragon qui passait pour fasciner les lavandi\u00e8res du Rh\u00f4ne et les attirer dans sa retraite au fond de l&rsquo;eau.<br>(4) Gervais de Tilisbery ou de Tilbury vivait au XIIIe si\u00e8cle \u00e0 la cour de l&#8217;empereur Othon IV.<br>(5) Il s&rsquo;agit de la fameuse guerre dite des \u00c9piscopaux entre les comtes de Valentinois et les \u00e9v\u00eaques de Valence, et qui dura plus de cent ans.<br>(6) Surnom du Mar\u00e9chal de Bellegarde.<br>(7 Hau ! massacreurs, vous ne nous poignarderez pas dans nos lits comme vous avez fait l&rsquo;amiral (Coligny). Amenez-nous ces mignons godronn\u00e8s et parfum\u00e9s, et ils apprendront \u00e0 leurs d\u00e9pens qu&rsquo;il n&rsquo;est pas si ais\u00e9 qu&rsquo;ils pensent de ravir l&rsquo;honneur de nos femmes !<br>(8) Ce vignoble important, l&rsquo;un des premiers trait\u00e9 par l&rsquo;irrigation hivernale, appartient \u00e0 M. Morin-Latour.<br>(9 De 1283 \u00e0 1 305.<br>(10) Il s&rsquo;agit encore de Jean de Montluc, \u00e9v\u00eaque de Valence et de Die, de 1553 \u00e0 1579, conseiller de Catherine de M\u00e9dicis et plusieurs fois ambassadeur.<br>(11) Bouchet \u00e9tait en 1789 chef des turcies et lev\u00e9es de la G\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 d&rsquo;Orl\u00e9ans.<br>(12) Aurelianus manus ad ferrum, Aur\u00e9lien-Fer-en-Mains.<br>(13) Sorte de merle assez commun dans cette r\u00e9gion. Son nom est. une onomatop\u00e9e.<br>(14) Le tonnerre.<br>(15) Chancel (Jean Hugues Th\u00e9ophile), g\u00e9n\u00e9ral, prit part \u00e0 de nombreuses campagnes sous la R\u00e9publique et sous l&#8217;empire.<br>(16) Blancard (Aimable), fils d&rsquo;un d\u00e9put\u00e9 du Tiers-Etat du Dauphin\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Assembl\u00e9e Constituante, fit les guerres de la R\u00e9volution de 1792 \u00e0 l&rsquo;an XI et devint lieutenant-g\u00e9n\u00e9ral et baron de l&rsquo;Empire. ;<br>(17) Sautel (Pierre Just), n\u00e9 le 12 mai 1613 \u00e0 Loriol. Chalvet le fait na\u00eetre \u00e0 Romans et Rochas \u00e0 Valence. Il entra de bonne heure dans la C\u00a0\u00bb de J\u00e9sus et professa dans l&rsquo;important coll\u00e8ge de l&rsquo;Ordre \u00e0 Tournon. Il mourut en 1662.<br>(18) L&rsquo;un des deux canaux de Saillans, appel\u00e9 canal Souvion, a \u00e9t\u00e9 creus\u00e9 en 1830 et irrigue la rive gauche.<br>(19) L&rsquo;Erieux (70 kilom.), affluent de la rive droite du Rh\u00f4ne, a roul\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 4500 m\u00e8tres cubes \u00e0 la seconde.<br>(20) C&rsquo;est l&rsquo;ab\u00eeme le plus profond du Rh\u00f4ne, 25 m\u00e8tres au-dessous des plus basses eaux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><br>F\u00c9LIX GR\u00c9GOIRE<br><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans cet article vous allez d\u00e9couvrir l&rsquo;histoire de notre rivi\u00e8re, cont\u00e9e par un auteur amoureux du Val de Dr\u00f4me, F\u00e9lix Gr\u00e9goire. R\u00e9cit lyrique mais n\u00e9anmoins r\u00e9aliste \u00e0 lire avec des yeux du XIXe si\u00e8cle. Ce texte est paru dans le bulletin de la \u00ab\u00a0Soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;arch\u00e9ologie, d&rsquo;histoire et de g\u00e9ographie de la Dr\u00f4me\u00a0\u00bb sur une p\u00e9riode [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-2574","page","type-page","status-publish","hentry","entry"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.4 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>UN TORRENT - LA DR\u00d4ME - HISTOIRE PATRIMOINE AOUSTOIS<\/title>\n<meta name=\"description\" content=\"Une des derni\u00e8res rivi\u00e8res sauvages d&#039;Europe, de sa source \u00e0 sa rencontre avc le Rh\u00f4ne, en suivant sa vall\u00e9e.\" \/>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\/?page_id=2574\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"UN TORRENT - LA DR\u00d4ME - HISTOIRE PATRIMOINE AOUSTOIS\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Une des derni\u00e8res rivi\u00e8res sauvages d&#039;Europe, de sa source \u00e0 sa rencontre avc le Rh\u00f4ne, en suivant sa vall\u00e9e.\" \/>\n<meta property=\"og:url\" content=\"https:\/\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\/?page_id=2574\" \/>\n<meta property=\"og:site_name\" content=\"HISTOIRE PATRIMOINE AOUSTOIS\" \/>\n<meta property=\"article:modified_time\" content=\"2023-12-27T09:32:01+00:00\" \/>\n<meta property=\"og:image\" content=\"https:\/\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/logo-HPA-bandeau-mini-nouveau-site.jpg\" \/>\n<meta name=\"twitter:card\" content=\"summary_large_image\" \/>\n<script type=\"application\/ld+json\" class=\"yoast-schema-graph\">{\"@context\":\"https:\\\/\\\/schema.org\",\"@graph\":[{\"@type\":\"WebPage\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\\\/?page_id=2574\",\"url\":\"https:\\\/\\\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\\\/?page_id=2574\",\"name\":\"UN TORRENT - LA DR\u00d4ME - HISTOIRE PATRIMOINE AOUSTOIS\",\"isPartOf\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\\\/#website\"},\"primaryImageOfPage\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\\\/?page_id=2574#primaryimage\"},\"image\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\\\/?page_id=2574#primaryimage\"},\"thumbnailUrl\":\"https:\\\/\\\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2022\\\/03\\\/logo-HPA-bandeau-mini-nouveau-site.jpg\",\"datePublished\":\"2022-02-07T04:54:11+00:00\",\"dateModified\":\"2023-12-27T09:32:01+00:00\",\"description\":\"Une des derni\u00e8res rivi\u00e8res sauvages d'Europe, de sa source \u00e0 sa rencontre avc le Rh\u00f4ne, en suivant sa vall\u00e9e.\",\"breadcrumb\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\\\/?page_id=2574#breadcrumb\"},\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"potentialAction\":[{\"@type\":\"ReadAction\",\"target\":[\"https:\\\/\\\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\\\/?page_id=2574\"]}]},{\"@type\":\"ImageObject\",\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\\\/?page_id=2574#primaryimage\",\"url\":\"\",\"contentUrl\":\"\"},{\"@type\":\"BreadcrumbList\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\\\/?page_id=2574#breadcrumb\",\"itemListElement\":[{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":1,\"name\":\"Accueil\",\"item\":\"https:\\\/\\\/histoire-patrimoine-aoustois.fr\\\/\"},{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":2,\"name\":\"UN TORRENT &#8211; 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