IMPLANTATION ET CROISSANCE DU VILLAGE DE SAILLANS-26




Implantation et croissance du village de Saillans jusqu’au XIXe siècle



Article de Mr M. PEYRARD, extrait du Bulletin N° du 17 Février 1969 de l’Association Universitaire d’Etudes Drômoises, résumé d’une étude parue dans le N° 369 – Tome LXXVII -Septembre 1968, du Bulletin de la Société d’Archéologie de la Drôme sous le titre « TOPOGRAPHIE DU VIEUX SAILLANS ».





SAILLANS s’est établi dans l’un des bassins que la Drôme traverse tout au long de son cours, bassin confiné entre deux défilés : le Détroit à l’Est, le Collet à l’Ouest, et deux plateaux : celui de la.Tour au Nord, ad: Sud celui de la Mure (altitude 300 à 316 m). La partie plane (Moyenne 260 m) s’étend en un croissant très ouvert sur 3 km de long et moins d’un km de large. Les collines sont de rochers et de pierrailles coupées de ravins nombreux.

Si les plateaux et les coteaux graveleux sont propices à la culture de la vigne, le reste du sol sauf en de rares endroits est assez pauvre. Le ruisseau du Contècle issu du pied de Rochecourbe permet un peu d’irrigation, celui du Rieussec est sans eau une grande partie de l’année et d’ailleurs bien au-dessous du niveau des terres riveraines.

Malgré ces conditions défavorables, le village a connu autrefois des périodes de bonne prospérité. Il semble qu’on doive en chercher l’origine moins dans l’exploitation agricole que dans une position géo-graphique particulièrement favorable.

En fait si la Drôme et ses affluent ont modelé le paysage, déposé sur les. plateaux et dans les fonds des alluvions utiles, ils ont aussi été une gène. Le courant de la rivière est rapide : elle ne met que 30 heures pour aller de La Bâtie des Fonts à Saillans. La brutalité et la violence de ses crues étaient autrefois redoutées : « Tous les ans, la Drôme à cheval ou homme« 

Les pistes et les chemins ne résistaient pas longtemps sur ses bords. La voie romaine suivait la rive droite tout au long « sauf peut-être, de Pontaix aux tours de Quint pour éviter un passage scabreux » (H.Desaye), -mais à une attitude relativement forte, et ne retrouvait le niveau de la vallée qu’aux abords actuels de Saillans, après avoir dévalé le Pas de l’Escharenne.

Quant au franchissement il n’était possible que par des gués. Il est notoire que ces gués ont déterminé plus d’un établissement.

Cela semble être le cas Pour la mutatio DARENTIACA. Ce petit domaine, cette villa-gîte d’étape, est signalée par l’Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem (IV° S.). C’est la première mention du site.. M. Desaye l’a située à un kilomètre environ du village actuel, en aval. On y a retrouvé les restes d’un monument gallo-romain, probablement portique destiné à marquer la station militaire et le carrefour important de la voie romaine venue de l’Est et, du chemin venu de Provence par Bourdeaux, La Chaudière, les flancs du ravin de la Tuilière, et qui après avoir traversé la Drôme rejoignait Valence par Montclar et Beaufort. Le gué (le « pas ») est tout proche, et aussi le confluent du Ruisseau de St.Jean que la voie romaine enjambait d’un saut au ras du monument, de sorte que le Pas de Romanon pouvait tout simplement désigner les deux passages.

D’autres villas se révèlent encore par des fragments de céramique, des tuilots, des monnaies (le plus souvent du III° s.) trouvés à St.Maurice, au Villard, à la Mure, à Boudrat, à la Chaux. Il ne paraît pas cependant qu’il y ait eu existence d’un village, du moins à cette époque.

Il est probable cependant que le premier groupement se soit constitué aux temps mérovingiens ; petite communauté chrétienne autour d’une chapelle (rebâtie vers le XII° s. sous le nom de N.D.. du Bourg) non loin d’une source abondante, La Font, confluent (alors plus occidental) du Rieussec et de la Drôme. On traverse la Drôme par un gué voisin : le Gâ Michel et le carrefour se déplace vers l’est; la route de Provence coupe la voie romaine sur la rive droite du ruisseau et rejoint Montclar par La Roustière et Puymorel.

Lorsque Géraud comte-abbé d’Aurillac fonde un prieuré parmi tant d’autres, sur la route de pèlerinage qui conduisait à Rome,- il choisit un emplacement au pied même de l.a montagne de Chabrier, à l’endroit où la voie romaine atteint la vallée, au bord de la Drôme. Là aussi se trouve un gué : on en voit encore les lauzes par temps de maigre. Il coupe la rivière en biais, afin de contourner la falaise de la rive gauche. La puissante abbaye acquiert du comte de Toulouse le petit territoire borné à l’Ouest, au Nord et à l’Est par les lignes de partage des eaux qui le séparent de Miribel, Véronne et Espenel. Au Sud c’est l’axe du lit qui forme la limite avec Chastel-Arnaud.

  • Le prieuré s’installe donc à l’Est dans son enclos.
  • La Ville, en face un peu plus au Nord; on y a établi les « hôtes » venus pour construire le monastère et travailler ses terres.
  • Le Bourg l’ancien hameau, est au Sud-Ouest.



Encore que très proches, ces trois éléments de l’agglomération resteront longtemps séparés, topographiquement comme affectivement.
Encore que très proches, ces trois éléments de l’agglomération resteront longtemps séparés, topographiquement comme affectivement.

Au XII° s. l’agrandissement de l’Église, ou mieux sa réfection, semble coïncider avec un premier développement du village et une assiette plus sûre de son implantation. Il s’entoure de murailles; percées de deux portes, celle du levant et celle du couchant, avec une étroite rue centrale. Le Bourg reste extra-muros et dès cette époque, Saillans devient un petit centre et la mention de son nom apparaît pour la première fois : SAIENTIUM (1090) – VILLA DE SALLENZ (1201) probablement de « aqua saliens » : la source.

Il ne fait aucun doute que la petite cité prit un.nouvel essor après la construction du pont sur la Drôme, au cours du XIII° s., sensiblement à l’emplacement actuel. Les ouvrages de ce genre, même précaires, étaient alors rares, et ils en prenaient d’autant plus d’importance. Ils étaient d’ailleurs très longs à édifier. Un texte conservé aux archives municipales de Saillans indique qu’après avoir bâti sur le gravier le socle massif qui servira de base à une pile, on le laisse s’enfoncer par son propre poids et l’affouillement des crues. A mesure qu’il disparaît peu à peu, on le charge de maçonnerie nouvelle. Au moment où il semble stabilisé on élève la pile. Les sommiers sont faits de poutres de noyer, et le tablier de troncs de peuplier équarris. On recouvre de sable et de terre. Difficile à entretenir et vulnérable aux crues, on ménage le pont au point d’en interdire souvent le passage aux charrettes chargées.

Les routes s’infléchissent à nouveau : vers l’Est pour celles de la rive gauche, de La Chaudière par le Villard, vers l’Ouest pour les chemins de Chastel-Arnaud, d’Espenel; toutes concourent vers le Pont ou ses bords immédiats, au pied même des nouveaux remparts.

Indispensables au commerce local ou régional, aux déplacements des troupes, elles n’en sont pas pour autant bien entretenues. Le Pas de l’Escharenne sur des roches friables, sans cesse réparé et sans cesse détruit à pic sur la rivière, est le point le plus dangereux. Mais les routes du plan ne sont pas meilleures et d’incessantes corvées s’affairent à rétablir ce que la Drôme emporte, et les fondrières où s’enlisent lés attelages. est au point qu’en mai 1602 deux lourds fardiers à quatre chevaux ramenant du Lyonnais des meules de moulin, quittent à Aouste le Grand Chemin Royal pour passer à travers champs. En 1574 le sieur de Glandage se rendant à Die préfère suivre les gorges du Contècle et remonter après St Moirans les pentes du Col du Perrier qui le conduisent par St Benoît, Pennes et Barnave aux approches de sa résidence. En 1629 les armées françaises qui se rendent en Italie pour assiéger Mantoue ont pour gîtes d’étapes Saillans et Montmaur. On leur fournit des guides pour atteindre par ces mêmes chemins escarpés le Col du Perrier, St.Benoit, Rimon et redescendre sur la Vallée de la Drôme en amont de Pont de Quart. On peut imaginer l’état en lequel se trouvait la voie ancienne de la vallée pour qu’on l’abandonnât au profit d’itinéraires aujourd’hui très difficiles.





Ce nœud de communications fait de Saillans la convergence des produits d’alentour. Le comte-évêque Guillaume de Roussillon en lui accordant deux foires, en 1328, accentue encore cette activité. Les franchises sont de neuf jours, et s’ajoutent à celles qui dispensaient les habitants des péages depuis Livron jusqu’à Poyols et Châtillon, La foire de printemps (1er; puis 2 mai) est celle des bestiaux, des étoffes, (soieries du Languedoc, draps du Dauphiné), des outils venus des « Fauries » du Vercors ou des martinets de l’Ardèche, des poteries de Provence.

Celle d’automne (13 octobre) la St Géraud, passait pour la plus importante de la région. L’affluence était telle qu’il fallait loger les troupeaux sur la rive gauche, au Champ St. Géraud. C’était la foire aux grains, aux légumes (secs), au foin, au vin, aux volailles. La croissance simultanée des villages voisins ou circonvoisins maintient une animation constante ; les moulins, (et leurs « artifices » « treuils »à huile de noix, « foulons » à teinture), les tisserands de chanvre et de laine, les marchands d’étoffes, les nombreuses auberges, les artisans de toutes sortes, attirent les gens de St.Sauveur d’Aubenasson, d’Espenel, de Vercheny, d’Aurel, de Véronne et ceux de la Vallée de la Roanne, des pays de Bourdeaux et de Dieulefit. Au milieu du XV° s. la population de Saillans passait le quart de celle de Valence.

Le village s’était étendu et les murailles qui englobaient le Bourg, et aussi le Prieuré, s’ouvraient par cinq portes. Les rues étroites sont les « viols » d’aujourd’hui, inchangés. Les grands personnages de la région y avaient leurs demeures : l’évêque, l’Abbé de Val-croissant, les Poitiers St Vallier, les de Bonne, les de Lers, et tous les petits nobles des environs. Cette prospérité alla s’accentuant jusqu’aux premiers conflits des troubles religieux. Pris et repris le village se vida : les catholiques se réfugièrent à Crest, les protestants à Espenel, Pontaix ou au château de Vachères, près de Montclar. La peste de 1586 paracheva la ruine. Ses tours et son clocher rasés, ses murailles abattues il lui faudra plus d’un demi-siècle pour se retrouver au niveau du passé.

Il est vrai qu’il devint rapidement par la suite le cœur d’une large exploitation séricicole : 20.000 mûriers, 50.000 kg de cocons, 5 usines de soie. Au cours du XVIII° s. une manufacture royale y est créée pour tisser serges et ratines, une autre pour filer le coton (il y en aura 3 au début du XIX° s.)

Dès la fin du XVIII° s. les remparts commencent à disparaître et l’extension du village se fait à l’Est. La population atteindra 2.000 habitants. Les deux grandes crises agricoles de 1850 (maladies des vers à soie) et de 1870 (phylloxéra) font disparaître les deux ressources principales de la région. Un temps encore, sur sa lancée l’économie maintiendra son rythme, mais les villages satellites se dépeuplent rapidement, les facilités de communication drainent vers Die, Crest ou Valence les clients d’autrefois, la modernisation de l’usine réduit considérablement ses effectifs et Saillans n’a pas plus d’habitants qu’en 1762: il figurait alors dans les dix plus grandes agglomérations de ce qui fut peu après notre département; il est aujourd’hui au quarante septième rang.

Modeste gîte d’étape militaire, devenu cité de carrefour, de commerce prospère et d’artisanat actif, ce n’est aujourd’hui qu’un lieu de passage où le tourisme apporte une certaine vie. D’autres villes , comme Crest, ou celles de la Vallée du Rhône ont détourné vers elles le courant Nord-Sud et leurs terres plus riches les rendent stables. On ne voit pas l’avenir renverser cet état de choses.

M. PEYRARD